18.09.2009
Chapitre 10 : Les surprises
Chapitre 10 : Sur les conséquences du braconnage de Milien et de la Foire aux Oignons du Mans
Doucement, l’automne avait succédé à l’été, puis l’hiver à l’automne. On avait rentré les récoltes de pommes de terre, de « lisettes », de citrouilles, ébogué les châtaignes à pleins paniers. Tous les besogneux de la forêt avaient cueilli et vendu au loin cèpes et giroles. Et dès le premier pincement des frimes, des hommes étaient partis, la cognée sur l’épaule, pour de nouvelles coupes.
Vers la mi-décembre, Prosper, à qui la gelée laissait des loisirs agricoles, charroyait du bois pour Clovis. Plusieurs fois par jour, il grimpait avec son attelage vers le bois des Tuffettes, chargeait des poteaux de mine qu’il déposait en bas, sur la route, près de la « Préfecture ».
Ce matin-là, il montait à vide pour effectuer un troisième tour. Debout dans la charrette, emmitouflé dans trois vestons superposés, cravaté d’un cache-nez de laine sous une casquette de peluche enfoncée jusqu’aux oreilles, il se laissait bercer par son mulet fumant, peinant sur ce chemin.
Il songeait. À quoi ? À des choses pas compliquées, bien sûr. À sa récolte de marrons. À la vente obligée de six cochons de ses cochons de lait qu’il était incapable de nourrir.
Il venait de dépasser le taudis des Fauchon, où la mère, ivre sans doute, menait grand tapage, lorsque l’attelage s’arrêta brusquement.
« Mouton ! Hue ! »
Mouton ne bougea pas, malgré le coup de gourdin tombé sur son derrière.
Fait unique dans les annales de Bois-Loudon, Mouton refusait obéissance à Prosper. Et celui-ci, déjà, regrettait son coup de trique : il venait d’apercevoir, allongée au talus, une forme humaine débordant largement sur l’ornière, à trois pas devant le mulet.
Prosper sauta, s’avança et reconnut Florida, à peine vêtue, malgré le froid intense, sanglotant, la tête dans ses bras.
« Voèyons, ma fille, dè quai qu’i’y’a ? Un peu d’pûs, j’ècrâsais. Pleure-pâs comme ça… »
À grand peine, il réussit à desserrer les coudes obstinés, et vit qu’une longue balafre saignante coupait la joue de l’enfant.
« La garce ! a’t’a battue ? Attends, j’vâs voèr à ça !
- Non ! non », supplia la petite, effrayée à la pensée des représailles.
Prosper passa outre. Déjà il avait poussé la claie du jardinet, où la foison de fleurs avait fait place à un amas de tiges roussies couvertes de givre. Dans l’antre, qu’éclairait un grand feu de brindilles, la maritorne cessa de gueuler en entendant marcher sur la terre gelée. Et, voyant entrer Bèroux, elle resta stupide, les bras ballants. Mais son émoi fut court :
« Quiens ! vous n’avez point peû que l’plancher i’ vous chèye su’ la tét’ ?
- Prends-garde qu’i’n’t’y chèÿ point oût’ choûse, à yoi, su’ la goule…oûyou qu’ést l’pèr’ Fauchon ? »
D’une sorte de trou béant au fond de la pièce, on vit sortir le vieux, hirsute, tandis que des moutards apeurés, retranchés dans les coins se mettaient à hurler.
« Bon !vous êtes là tous lés deux. À nous touàs ! Dè quai qu’ c’est que c’te façon d’arranger lés quèniaux ? Vous avez pâs honte de mettr’ vos gosses en sang ?
- C’ést mon affair’, dit la mère. Quant à corriger ma fille, ça r’garde qu’ moè !
- Mès, quant à la voèr assommer et j’ter déhô en plein hivè à moèquié nue, ça r’garde tous lés honnét’ gens !
- A’r’fout’ra pourtant pâs lés pâttes icit, c’te p’tit’ putain-là…j’lâ tuerais putoût… Ça ÿ apprendra à nous ram’ner eùn’ gironnée…car elle est pleine… pleine ! comme eùn’ petite vache qu’elle est ! Et tu devrais ét’le premier à l’savoèr, grand con !
- D’abó, faudrait ét’polie …Pi après, m’dire à cause de quai que j’devrais savoèr le premier. Si c ést vrai, c’ést en tout câs, point mon fait.
- Mès c’ést ç’ti-là d’ton gars !
- Hein ? »
La stupeur cloua Prosper, et la mégère put jouir de don désarroi trop visible.
« Hi ! ricanait le vieux maraudeur, vaut’ mépris pour lés Fauchon i’ va point jusqu’à vous dégoûter d’ÿ’eû fair’ des èfants.. »
Prosper n’en entendit pas davantage. Il sortit, rejoignit Florida, qui, sur son talus, était maintenat secouée de grands frissons malgré qu’il l’eût enveloppée dans un de ses vestons et dans un grand cache-nez. Il l’installa dans la charrette, fit reculer le muet jusqu’à l’entrée de la charrière de Bois- Loudon, et, en tête de l’attelage s’achemina vers son logis.
La surprise de la mère Bèroux fut grande, et elle réprima difficilement un mouvement d’indignation lorsqu’elle vit quelle créature Prosper introduisait chez eux. Mais son instinct de bonne mère reprit le dessus en découvrant dans quel état pitoyable apparaissait l’aînée des Fauchon.
Elle fit asseoir Florida près du foyer qu’elle ranima. Elle lava et pansa les plaies, puis elle coucha l’enfant dans son propre-lit, comme elle l’eût fait pour l’un des siens. Ce ne fut que lorsqu’elle lui eût préparé, puis fait boire une tasse de tisane, qu’elle s’avisa de l’étrangeté de l’aventure.
Du regard, elle interrogea son époux, fort songeur, qui s’était assis devant une tasse de cidre. Il se leva, et se dirigeant vers la porte :
« Viéns-donc avec moè, la Mèr, dit-il. »
Il l’entraîna dans la buanderie où, près d’une vaste chaudière, Cendrine préparait la nourriture du bétail.
« Va dételer le mulet, » dit Prosper à Cendrine. Et lorsqu’elle fut sortie :
« Ma Josèphine, mauvaise affaire.. ; T’as vu dans quel état qu’elle l’a mise ?
- Mès qui ?
- Sa salope de mér, parguié !
- Quelle pitié ! Et t’âs pâs tout vu, Prospè,al’a l’s’èpaules et l’dos noèrs comme de l’encre.
- J’l’ai ramâssée en l’chemin, aprè avoèr’ fâilli l’écrabouiller. I’l’avînt foutue à la porte, disant qu’i’n’en voulant pû.
- Misèr’ Et à cause de quai ?
- Rapport qu’a’s’rait enceinte.
- Je n’n’avais comme eùn’ idée en la mettant au lit ? Ça c’mence à matquer. T’âs bin fait, d’la ram’ner, mon Prospè. On peut tout d’mîn-m’ pas lésser mouri’ l’monde. Voès-tu, mon homme, tu m’occasionne dés foès bin du souci, més j’te pardonne bè-n’ésément pasque t’as bon fond.
- P’t’êt’bin, ma Joséphine… Mès tu sais pâs cor’tout…Ah ! si’i’n’n’ont menti, çes vaurins- là, j’te jure qu’on en r’caus’ra… Mès si par malheui’s’avant dit vrai, j’me sesn bè-n’en l’cas de n’n’assommer eún qui t’tiént bè-n’a coeú !
- Dè quai ? Prospè… Dé quai qu’tu m’dis-là… C’ést pas Milien, mon homme, dis ? C’ést pâs mon Milien qu’a fait ça ? » La pauvre mère Bèroux était toute retournée.
« J’vâs ÿi d’mander tout à l’heûr, quant’i’va rentrer.
- Et comme il ést point capable d’menti’, si c’ést li, tu vas l’fouailler !
Non, non Prospè t’âs toujoûs fait preuv’ de justice, malgré tes p’tits défauts. Et Milien, malgré lés siéns, i’ s’est toujoûs conduit comme eùn bon fî avec nous tertous. Qu’relle-le eùn peu si tu veux, Prospè, mès j’te défends d’le batt’ ; j’me mettrais putoûs entre vous deux pour èrcevoèr lés coups à sa place, et j’n’en mourrais. Prospè, mon homme, rappelle-tai quant’n’on était jeunes. Nous itou, on avait fauté. Ç’ést si facile l’f’sait eùn biau soulé d’printemps, tu savais pû quai m’dire, et tu m’ chérigaudais, et tu n’te sentais pû… et moè, j’étais bè-n’èse et la tét’ me tournait, que j’nous vis point choèr en l’foin, dans le hanga’ au pèr’Rêche. Ah malheu !On-n-tait bin fous, ma foès, més point coupables, bin sûr. Souviens-tai, Prospè, ça s’ètait fait tout seú, ma parole. Et quant’n’on s’en avisa, il’tait dèjà pûs temps..
- Bin sûr, bin sûr, més sonfe-donc… les Fauchon, ces salop’ries.
- J’sais bin, mon gars, ta fierté a’s’arrange mal d’un accoûtrement avec c’te famille-là… t’és grand d’caractère, Prospè, et t’as des fois rèson, més, à dire vrai, c’ést point les vieux qu’Milien il èpous’rait, et j’cré bin qu’la p’tite a’vaut mieux qu’eux. Tu sais pâs ? Bin, tout à l’heúre, après que j’l’ai ÿue soignée et bordée dans nout’lit, su’sa pau’p’tit’goule toute emponnée dans mes chiffes blanches, j’au vu couler deux grousses larmes…Pi, a’ m’ a pris par le cou, a’m’a embrassée su les deux joues, et m’a dit qu’eùn mot, rin qu’eùn mot, mès je n’n’aurais bin crié itou : « Maman » Rin qu’à la façon qu’a m’a dit ça en me r’gardant, et après c’que tu m’apprends, j’en jurerais, c’ést Milien qu’ést l’pére.
- C’ést du, quant’même. Si cor’ le gars, il avait été mett’ça dans eùn’ bonne maison, même point riche.. ;mès chez les fauchon ! Ah Bon Dieu de Bon Dieu
Ton Père, Joséphine, il’tait bin gueux, il l’ést cor’, més il a toujoûs été honnéte, et considéré.
- Bin sûr, prospè, Mès l’hâsa ést grand. Et l’cô ést si faible qu’i choâsit pâs toujoûs oûyou prend’son plési. Écoute mon homme, j’te jure que c’est pâs pour te diminuer, ni pour te fair’ de r’proche, més rappell’tai quiouqu’chouse qu’est point si vieux … C’te nuit d’la foèr aux ognons
- Eh ! Bin !?
- Ah ! Prospè ! Dans la pouchette de ta veste, j’avais trouv » eùn p’tit carton blanc qui sentait l’bâsèli, et que j’me sé fait lire : J’le sais par coeu : « Au Chat Noèr, 4 Escalier des Pans de Gorron Le Mans, Mam’zelle Arlette, », que n’i’avait d’sus. Et j’me sé fait éspliquer. J’ai gardé ça pour moè, mon Prospé. Et si j’te l’dis, c’est pour que tu soyes aussi indulgent qu’moè. Car, j’ai point fini, moè itou, j’ai quiouqu’choûse à t’apprendre. »
Prosper faisait un nez. Cendrine ayant remisé la voiture, rangé le harnais, et mené le mulet à l’écurie, revenait à ses chaudrons. Elle leva vers son père un regard singulièrement inquiet.
« Laiss’ nous cor’ eún peu, ma Cendrine, dit la Bèroux, on n’a point fini d’causer. Va jusqu’à la méson voèr si Florida al’a besoin, et pi tâche de la consoler…
Oui, Prospè, reprit-elle, ç’tr journée d’foère aux ognons, ça qu’i’aura été tout au long eù,’ journ ée d’malheú. J’me r’pentirai tout’ ma vie d’avoèr cèdé à c’r’ envie de verder au Mans. Nout’place, à nous aut’ pésans misèreux, c’ést chez nous, à garder nos gosses et nos bétes.
- Allons, vâs-tu en défini’ ?
- Oui, mès jure-moè d’point t’ fâcher, Prospè. C’est proumis. Bon…Eh ! Bin, v’là : Cendrine, nout’ Cendrine qui n’a cor’point dix-sept ans, elle aussi, al’ést enceinte,… de touâs et demi.
- Bin, merde !C’ést bin vrai, on n’avait point b’soin d’aller jusqu’au Mans pour assister à la Foère aux ognons ! Et après tout, j’aurais mauvaise grâce à m’m fâcher pour eùn’ affair’ qu’est passée d’pi bin longtemps dans l’z habitudes. Savoèr’ cor’ de qui ? Si n’on sait oûyou qu’va nout’ graine, on aim’rait bin connaît’ dè qui nous envoèye la sienne…
- Cherche-point. Cendrine a s’ést confiée… C’ést l’Maurice, le grand gars au Clôvis, qu’al’a connu au bal de Saint-Mâs.
- J’sais pâs si j’dois m’en plaind’ ou bin m’en rèjoui. Ma grandéu’ d’caractèr’, comm’ tu dis, a’ pourrait r’trouver d’eùn coûté c’qu’a’ perd de l’aut’ à condition cor’ que l’Clôvis i’s’ lésse fair’. Més, vingt dieux ! come biaux-pères de més gosses, et fripouille pour fripouille, j’cré bin que j’ prèfèr’cor le pèr’ Fauchon…. Allons ! Joséphine, ces quèniaux-là i’ m’ avant déjà donné bin du tintouin pour lés èl’ver ; me v’là à ç’t’ heùr’ bin du tracas pour finir dans l’bon sens ç’qui’z’avant c’mencé dans l’ foin ! »
Tout à leurs confidences, les parents n’avaient pas vu passer Milien, qui entrait à la maison juste comme ils quittaient la buanderie. Quand Prosper parvint sur le seuil, son fils était penché sur le lit, là-bas, au fond de la pièce. Et sans se soucier de l’entourage, ni de ses réactions, il se lamentait tout haut.
« Ma p’tit’ Rida ! i’t’ont battue, le ssalauds ! C’ést rin, dis ? C’ést pas grave, ma p’tit’Biquette ? » Et il la couvrait de baisers malgré le mouchoir qui lui envellpait une bonne moitié de la figure. Le père s’éloigna :
« Quiens, j’fous l’camp, j’me sens mîn-m pas en l’câs d’l’engueuler. »
Et sous couleur de bricoler dans l’écurie, il alla s’enfermer avec son mulet, et se prit à réfléchir sur la situation, envisageant les mesures qui s’imposaient.
Au bout d’une demi-heure, il appela Milien, lui fit descendre du grenier un vieux et grand lit de fer. Puis il lui commanda de l’installer dans le cagibi au harnais, sorte de réduit coincé entre l’écurie et la maison, et assez bien protégé du froid. Enfin, il pria la mère d’emplir une « ensouillure » de paillasse et de sortir une paire de draps.
- Ça m’vexe d’la mett’ à coucher là-dedans, dit la fermière. On va avoèr eùn peu l’air de la mett’ à la porte d’chez nous.
- Ç’est bin vrai, dit Milien.
- Ç’est bin vrai, dit Prosper. Eh ! bin, ajouta-t-il, pour i fair’voèr que c’ast point nout’intention d’la dèpiter, t’aurâs, grand boban, qu’à monter la garde, la nuit, à coûté d’elle. Vous n’avez tant fait qu’vous n’risquez pûs rin.
- Heûhlâ ! » soupira la Bèroux scandalisée !
11:18 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.09.2009
Chapitre 9 : Les lendemains de la gloire
Les lendemains de la gloire
Prosper et Philibert remontaient les dernières marches des Pans de Gorron lorsque la cloche de Saint-Julien se mit à sonner la «levée», un angélus qui leur parut un bruyant reproche, le glas de leur vertu. Dans leur honte, ils n’avaient encore rien trouvé à se dire, mais envisageaient avec une appréhension grandissante les conséquences de leur fugue, et se creusaient la tête pour tâcher d’y parer.
« Quai qu’on fait ? hasarda Philbert.
- J’en sait rin, dit Prosper. Faurait câsser eùn’ croûte, j’sé quèrvé d’faim. Pi, va fallè s’mètt’ d’acco’ su’ ç’qu’on va raconter aux bonnes femmes. À savoèr si a’ nous avant attendu depuis hièr-au-soè à l’auberge.
- Ça m’étonnerait bin !
- Moè aussi. »
À l’autre bout de la place St Michel , un escalier à double volée encadre une fontaine donnant, en contrebas, sur la place des Jacobins. Au pied de l’escalier, un café ouvrait juste ses portes. Un honnête café, celui-ci, offrant terrasse au grand jour. Ils s’y installèrent, et Prosper commanda des casse-croûtes.
« Dis-donc Prospè, faut pâs cor s’emballer… Combin qu’i’t’reste d’èrgent ?
- Bin , tout l’ prix d’mon cochon et des bricoles, moins, bin sûr, les quinze pistoles qu’à m’avant coûté ces garces-là. Et tai ?
-Ah, mon gars…moè,i’m’reste dix-huit sous su’les touâs-cents écus d’més volâilles, d’mon beúrre, d’mès pouères de Giroufle et de ç’que j’ai touché au syndicat pour mon seigle… Bon Dieu d’bon sang ! Quelle histoère !
- Mon pauv’ Philbè, j’te crèyais tout d’mîn-m’pas si couillon ! C’èst pas ça qui va arranger nos affair’ . »
Ils mangèrent et burent en silence. Prosper ( et pour cause) solda la note.
« Philbè, tout compte fait, c’ést eùn’ chance qui n’te reste pû rin…
- Bin ,merde alors !
- Més oui ! V’là : Tu t’és aperçu qu’t’âs perdu ton portefeuille, ou bin qu’i’-t’a été volé su’ la foère… Tu saisis ? Tout d’ suite on a fait l’chemin en sens inverse pour tâcher d’le r’trouver, et on a cherché toute la nuit…
- Hum ! si les bonnes femmes a’sont parties hièr au soè, ça peut cor’ passer. Mès sans çà ?
- N’on va s’en assurer. À l’occâsion, on dira à l’aubergiste qu’i’dise que n’on ést v’nu hièr au soè après qu’les femmes al’taient renr’tournées. »
Au Chapeau Rouge, ils apprirent avec soulagement que les fermières étaient parties la veille vers dix huit heures. L’hôtelier promit tout ca qu’on voulut.
« Si on allait à la gâre pour se renseigner d’l’heûre des trains, suggéra ¨hilbert.
- Cambin qu’oa va cor’coûter ? demanda Prosper. J’ai cor’ jamais été là d’dans, èt pi on loge à eùne lieue èt d’mie d’la gâre, on risque d’trouver l’camp fermé(Le champ de tir d’Auvours que traverse la route) J’aime autant m’ènnaller à pattes…Quat’lieues, c’ést pas l’¨ÿâbe.. N’on s’ra là bàs pour midi. »
Certes, la route ne fut pas gaie. À la première lieue seulement, Philbert rompit le silence.
« Pûs rin, tout d’mîn-m’ Ç’que j’vâs m’fair’ engueuler !
- Bin oui, mon pauv’gars. Consol’té, en songeant qu’ta perte al’ést nout’ seule éscuse…Mès dis-donc, va fallai t’dèfair’de ton portefeuille, vu qu’c’ést difficile de perdre lès billets sans pèrd’itou l’portefeuille. »
Après le bourg d’Yvré, du pont sur l’Huisne, Philibert lança son portefeuille dans la rivière. Et, vers le terme de la seconde lieue, Prosper prit la parole :
- Dis-donc, Philbè, ça m’ennuie bin d’avoèr fait des frasques à c’te bonne Josèphine ; més c’ést eùn sacrifice qui m’laisse bin glorieux d’pouvoèr’ fait’ la nique au Clôvis.
- C’ést eùn’ gloèr qui m’coût’chè, Prospè, pour ç’ qu’ést du sacrifice, èst-tu bin sûr que t’aurais point plési’ à le r’c’mencer ?En tout câs, mîn-m’ à quinz’pistoles, c’ést bin coûteux pour le temps qu’ça dure…
- Tais-tai, Philbè, tais-tai…Dis donc ? L’Arlette a’m’a donné un mot d’écrit pour le Clôvis…j’voudrais bin savoèr dè quai qu’a’ÿ veut. Tant pire, j’déchire l’env’loppe, tai qui sait lire, tu vas m’dire c’que n’ÿ’a là d’sus.
- Bin v’là : Meussieur Clovisse, si vous m’envoyé pas un manda de cent bals, pour me ramboursé du tord que vous m’avet fait l’autre jour Canfouine, je vous prévient que je ferais du squandal à votre femme, ça vous aprandra à profité des occasions de vou moqué d’une pauvre fille en maison qui a sa vie a gagné. Arlette,4 rue des Pans de Gorron Le Mans.
- Faut dire qui n’avait guère ÿû l’temps d’gui fair’ des cadeaux. Mès il avait l’air de bin la connaît : i’n’devait point ignorer d’ouyou qu’ à restait. N’importe pas, rin qu’le plaisi’ d’ÿi donner ç’papier là, çà m’dèdommaige bin d’tout ça…
- J’te r’mercie bin, Prospè, mès ça va point m’éviter la comédie en arrivant. »
L’inquiétude du malheureux croissait à l’approche de l’instant fatal. Et lorsqu’ apparut le décor familier des châtaigniers, ce fut avec des accents émouvants qu’il supplia Prosper de l’assister en la douloureuse épreuve de l’accueil conjugal.
En matière de hargne, Dorothée possédait du génie. Dès qu’elle les aperçut montant le chemin de la ferme, elle se composa un visage hermétique où son grand nez osseux semblait fermer au cadenas sa bouche en cul de poule.
Elle ne répondit ni à leur bonjour, ni aux avances par lesquelles ils espéraient provoquer une demande de justification. Des seaux, des balais furent maltraités. La Biquette, promenant dans la cour son faciès de vieux médaillé de Malakoff, reçut un coup de sabot sur son maigre derrière, ce qui déclencha une avalanche de pastilles noires.
À tous ces indices, Philbert se rendit compte que, que, décidément, l’orage n’éclaterait qu’à l’heure des intimités. Et Prosper n’avait pas atteint la route que la tempête se déchaînait :
« D’oû you qu’tu sô ? train-nier !
- Ah ! Dorothée, i’ m’a arrivé eùn malheu !
- Eun malheu ? t’és point mô, pisque te v’là su’tés deux pattes.
- Faut point m’qu’ereller, c’ést point d’ma faute…
- Tu t’és soûlé ?
- Ç’ést bin pir’… mon érgent…
- Eh !bin,…nout’érgent ?
- J’l’ai perdu, ou bin putoût, a’m’a été volée su’ ç’te fouèr, n’i’avait tant d’monde ! »
Dorothée avait le souffle coupé. Pas pour longtemps.
« Ah ! par exemple ! J’me s’rai échanée pendant six mouâs à soigner des pirotes, j’aurai tiré dés vaches, ècrèmé, baraté pendant dès s’maines au long , j’aurai nourri eùn’ journée enquièr’ tous les bònhommes de la batt’rie, et avalé d’la poussière de seigle pendant dix grandes heures d’hórloge, tout ça , pour que tu gaspilles les sous comme ça, en-n’eú rin d’temps, sans proufit pour personne que pour tai, sagouin, ét pi pour ton prop’à rin d’Prospè…car tu l’l’âs bue, nout’ èrgent, tu l’l’as bue avec li avoue le donc ! Dépensier, coureux, feignant, homme de rin…A-t-i fallu qu’j’aye du malheu d’te recontrer et d’avai ÿu l’idée d’m’assouâtrer avec tai ! pour eùn peu, j’te câsserais mon balai su’ l’reintier ! »
Toute la rigueur pittoresque du folklore déferla pendant un quart-d’heure sur l’infortuné.
Lorsqu’enfin elle se rendit compte qu’il est difficile, même à deux, de « boire » une pareille somme au café, il ne tarda pas à mesurer l’étendue d’un péril auquel il échappa de justesse.
« À cause de quai donc, demanda Dorothée qu’on vous a point r’trouvés en sortant d’la Cathèdrale ?
- N’on v’nait d’s’aviser d’la perte d’mon èrgent, et vous n’en définissiez point de r’veni’, alors on a r’tourné tout d’suite partout oûyou qu’on avait passé. On aurait dû s’rencontrer, mès dans c’te foule. On a passé à six heires èt demie au Chapiau Roug, mès vous ètiez parties..On a r’commencé à chercher toute la nuit su’ç’te foère…
- Toute la nuit ? Vous avez pourtant bin dû dormi ? »
Fallait-il dire oui ou non ?
« Bin oui, en eun’auberge en ville, on n’a point r’tourné cor’eùn foés au Chapiau Rouge.
- Et vous avez dormi ensemble, Prospé et tai ?
- Bin oui.
- J’ m’en doute bin, inocent : ç’est à cause d quai qu’t’as pouillé eun’ chaussette grise à tai dans ta patte drète, et eùn’ beige à Prospè dans ta patte de gauche.. ;Écoute-moè bin…à doter d’anhui, c’est moè qui tiendra la queue d’la pouâle… J’te donn’rai dix francs tous les samedis pour la râserie, ton boèr et ton tabac… Allez, file, à l’ouvraige !!
À peu près à cet instant, Prosper arrivait à Bois Loudon.
« Ah mon pauv’gars…soupira la mère Bèroux en l’accueillant, tu m’en auras donné du tourment dans nout’existence… Vous vous êtes cor’ soûlés, comme de juste ?
- On a bu eùn peu, bin sûr, mès c’ést point là qu’est l’malheu… philbé il aperdu son portefeuille. On s’èn n’ést aperçu tansiment qu’ vous ètiez à l’èglise. Alors, on a cherché partout éyou qu’on avait pâssé… On a cherché toute la nuit.
- Toute la nuit ?
- Toute la nuit.
- Sans dormi ?
- Sans dormi.
-Ça fait déjà bin des mystères dans nout’ ménaig’ Prospè. Ça n’en f’ra eùn d’pûs. Car je n’comprendrai jamais, si t’as point dormi avec Philbè, pourquoi qu’t’as en la patte drète eùn’ chausse beige que j’ai tricotée, et dans celle de gauche eùn’ chausse grise à Philbè… Rapportes-tu l’érgent, au moins ?
- La v’là…moins la dépense qu’n’on a été obligés d’fair’, eùn’ centaine d’écus…
-Qu’tu m’coûtes chè, Prospè. Tout compte fait, on aurait cor ÿu proufit à vend’ le cochon à Clôvis, qui nous aurait pâs volé d’quinze pistoles. Va, mon Prospè , l’ouvraige a’t’attend, tu risques pâs d’travâiller pour rattrapper ça ! »
Le surlendemain de ce mémorable retour, les deux inséparables roulaient en direction de Saint-Mars dans la carriole de Philbert, appelé à une séance municipale. Prosper profitait de l’occasion pour une liquidation primordiale ou jugée telle, dans son amour-propre : Rendre à Clovis sa politesse bachique et voir sa tête au reçu de l’ultimatum d’Arlette.
En cours de route, le Roi des Loudonneaux donnait à son plénipotentiaire souterrain les dernières instructions pour le plus grand bien de son peuple et pour le sien.
« Faut absolument fair’diminuer l’s’impôts. Avec la sécheresse, èt pi la gâle qu’i’a pâssé su’ lès truffles, on peut pûs ÿ’arriver. Y’a la route qu’i’a cor’besoin d’ét’ rempierrée .
Pi faut inscrire aux indigents mon biau-père, le Rêche, qui peut pû groller et le mère Picot, qu’i’ést paralésie. Pi les Pichonnes, que leur quéniau il a l’s équerouelles… »
Et Philbert promettait, effrayé de ses responsabilités, convaincu qu’il ne ferait jamais avaler une telle grenouillère à des pairs qu’il était bien près de considérer comme des supérieurs.
Aux Loudonneaux, la « revalorisation » des pommes de pin, des châtaignes, des cèpes et des églantiers porte-greffe n’empêchait point la Marie Groû-t-yeù, et maint bricoleur aux dix gosses, de croupir dans une gueuserie perpétuelle. Et la « reconsidération » du minimum vital n’arrivait point à soustraire le petit Pichon à l’emprise de ses humeurs froides, à cause que le médecin et le pharmacien avaient aussi « reconsidéré » leur tarif.
Quant au « conseil », il traînait comme un boulet ce parent pauvre de hameau qui avait le tort d’être trop lointain, trop dispersé, trop sableux, et dont la population avait une tendance fâcheuse à commercer avec une opulente commune équidistante.
Cet état de chose plaçait le pauvre Philbert dans une situation édilitaire qui n’avait rien d’enviable, et dont il eût, de bon cœur, passé les honneurs à un autre. Mais , les Loudonneaux ne possédant aucun citoyen capable de le remplacer, Prosper ne l’eût sans doute pas permis ; et Philbert devait se résigner au constant rôle de tampon entre une camaraderie doucement autoritaire, et une résistance un peu hautaine d’élus qui le portaient en queue de liste.
Cependant, Prosper avait réussi à joindre un Clovis que le soin de ses affaires éloignait des subtilités du gouvernement. Il s’intéressait pourtant aux Loudonneaux, à cause du bois ; et la pénurie de bûcherons et de charretiers lui faisait ménager Prosper qu’il eût volontiers voué au Diâble.
« Qu’ai qu’tu m’veux ?
- J’viéns t’offri’ ma tournée. Ét pis, ajoute Bèroux en sourdine, j’ai eùn’ commission à t’fair’.
- Eùn’ commission ? »
Ils entrèrent dans la salle basse de la veuve Papillon, sur la Place de l’Église, Prosper commanda le casse-croûte qui lui tenait à cœur, avec deux bonnes bouteilles pour escorte.
« Eùn’ commission qu’m’a donnée eùn’ dame qu’on connaît bin, et qu’j’ai rencontrée par le pus grand hâza à la foèr’ aux ognons… C’est eùn’lettre que v’là. Sacré Clôvis ! tu n’n’âs d’la veine que les belles filles a’t’écrivant comm’ça…
- Elle aurait bin pu fair’ la dépense d’eùn’env’loppe. Mais dis donc…
- Me questionne point… On m’a donné eùne commission, j’te la fait…j’te demande point d’me lire ç’que n’i’a su’l’papier ; moè je n’sait point lire… À la tienne ! Vieux coureux d’cotillons ! »
Il mangea, il but, il paya et s’en fut rejoindre Philbert à la sortie du Conseil. Il le morigénait sur son peu de succès municipal lorsqu’il aperçut Clovis se dirigeant vers la poste.
« Philbè, dit-il, va m’aj’ter eùn timbre, tu m’diras c’que Clovis i’va fair’à la poste… »
Cinq minutes plus tard Philbert revenait, souriant.
« J’l’ai vu envoyer un mandat d’cent francs. J’ai pas pu lire le nom, mais su’ l’adresse ÿ àvait : 4 escalier…le Mans.
- Quel plat-cul, dit Prosper. »
Aux Loudonneaux, chez les Philbert, la mère Bèroux venait procéder à un échange de chaussettes.
« A bin fallu qu’i coûchant dans la mîn-m’ chambre pour mélanger leûs chausses ? disait-elle.
- C’ést ç’que l’mien i’m’a dit, mé i’ connaît si peu la ville, il a pâs été foutu d’me dire oûyou.
- Bin, l’mién il ést pâs en l’cas d’se souv’ni’. I’d’vînt cor’ét’ dans n’eùn bel état !
- N’ayez crainte, i’r’commeç’ront point d’si toût. »
Pour une fois ; ils revinrent de Saint Mars en excellent état.
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08.08.2008
Chapitre 8 : Les Pans de Gorron
Chapitre 8 L’escalier des Pans de Gorron
Où l'on apprend par quelle triste fatalité Prosper et Philbert avaient prolongé la foire
Tandis que les fermières visitaient la cathédrale, Prosper et Philbert avaient d’abord bien sagement attendu, assis sur les marches du perron d’accès. Mais au bout de cinq minutes, l’inaction leur pesa. Avec le besoin de se dégourdir les jambes, ils éprouvèrent une soif impérieuse, tyrannique ; or, qu’on le veuille ou non, c’est à l’autorité religieuse, coupable naguère d’avoir acquis, aux fins de suppression, l’unique débit de boissons de la place Saint Michel, qu’incombe la responsabilité de l’horrible méprise dont ils devaient être victimes.
Après un regard circulaire autour du parvis, nos deux compères durent se rendre à l’évidence : le forum des célestes phalanges était sec, désespérément sec, comme le bois des Tuffettes.
À proximité du perron de la nef, entre deux hôtels Renaissance dont l’un est l’Évêché, s’ouvre un étroit escalier public, dévalant à flanc de coteau vers la rivière. C’est l’escalier dit des Pans de Gorron.
« Et par là, risqua Prosper, oûyou qu’ça mène ?
- Si on allait voèr ? »
Ils avaient déjà descendu trente marches, et dépassé une maisonnette moyenâgeuse accrochée à la pente, sous de hauts murs de grès, lorsqu’ils s’entendirent interpeller.
Derrière eux, une fort gentille petite bonne en tablier blanc venait d’apparaître sur le seuil.
« Eh !mes p’tits pères…vous ne venez pas prendre un verre chez nous ?
- Quante j’te l’disais, Philbè, que n’y avait à bouèr par là…J’sentais ça…C’ést vrai qu’la d’vanture a’poèye point d’mine, et qu’faut d’viner qu’c’ést un café. »
Ils entrèrent, guidés par la fée, dans un étroit vestibule à vitrages coloriés.
« Salon, ou estaminet, mes jolis, » demanda-t-elle.
Les deux hommes se consultèrent du regard, assez embarrassés.
« Heu ! Salon, risqua Prosper à tout hasard.
‘ Par ici, mes mignons. »
Elle les introduisit dans une pièce basse, assez sombre.
« Quelques minutes, dit-elle, je vais prévenir Madame pour le choix ». Puis elle sortit, guillerette…
« T’as compris, tai, demanda Prosper,ç’qu’al’a voulu dire avec son « reste à minet » ?À tout risque j’ai dit « Salon »…M’ést avis qu’c’ést eùn bistrot pour lés soûlauds riches qui v’nant s’cacher là pour siroter…Tu t’rends compte ? Ça qu’i’ést biau, là d’dans ! des mirodures dorées partout lés meús, dés fauteûx de viou, ç’t’èspèce de commode avec deux paires de chandèyers, dés miroués, des tapis su’l’plancher. Avec ça qu’la p’tit’bonne a la point l’air farouche en tout…Nos bonnes femes a’ vont bin sûr point vouair mieux à la cathédrale.
- Et la Dame avec son chouâx ? Vanquiers qu’la patronne a’va s’am’ner avec tout eún fourniment d’bouteiles pour noud d’mander dè quai qu’on veut bouère. L’malhéu, c’est qu’tout ça c’est bin long, et qu’ça va cor’ nous attirer d’la chicane avec nos mariées…
- Oua !
- Bin oui, tai, tu t’en fous, la Bèroux a l’ést point trop rifoège, més la mienne ! Et pi, dis-donc, Prospè, as-tu songé l’prix qu’ça va coûter ?...Écoute, j’me sens point trop à l’aise, là d’dans…Si j’oûsais, et si je’connaissais l’chemin,j’m’én’n’irais !
- Non, mon gars ; faudrait tout d’mîn-m’pas qu’on passe pour des pâstres ou bin pour des couillons. N’on va d’mander lés prix et prende ç’que n’y’a d’moins ché. Pour eùn’foès, on n’en mourra point. »
On entendit une dégringolade en escaliers, des glapissements, des rires étouffés, et, brusquement, la porte s’ouvrit.
Bon Dieu d’Bon dieu ! Quelle histoire… ! Nos deux lurons n’en croyaient pas leurs yeux !
Elles étaient six, sous des soies diverses, mais outrageusement révélatrices. Elles étaient six paires de fesses, et autant de nichons, sans compter le reste. Derrière suivait sorte de tourie vivante, en peignoir, au faciès de bouledogue :
« Voici nos jolies femmes, Messieurs, choisissez… voyez voir… ! »
Il faut bien convenir que nos malins faisaient meilleure contenance, le tantôt au bal de Saint-Gilles, que maintenant en face des six beautés publiques effrontément alignées devant eux.
Le choix était varié, depuis l’écoperche jusqu’au pot à tabac, depuis le blond filasse jusqu’au noir absolu.
Philbert le potelé détaillait plus spécialement l’écoperche qui se cru choisie et s’avança, tandis que Prosper, se tenant dans l’honnête moyenne fixait un visage qu’il croyait reconnaître.
Le bouledogue frappa dans ses mains, telle une maîtresse de pensionnat rassemblant ses élèves. À ce commandement, le surplus du cheptel s’écoula.
« Que faudra-t-il servir à ces messieurs ? »
Ces messieurs encore sous le coup de l’émotion, semblaient bien avoir perdu l’usage de la parole, et l’aisance avec laquelle les deux filles étaient venues se frotter à eux, sur le canapé, n’était pas de nature à les remettre.
« Champagne ! Champagne ! » dirent simultanément les favorites à la matronne qui sortit.
Ça sentait bon, pourtant ! Et tout de m^me, c’était plus bichonné que les « de n’uit » de la mére Bèroux et de la maîtresse Philbert.. ; Bon Dieu de Bon Dieu ! quelle histoire !
« Voyons, mon chou, t’as l’air tout cornichon, dis-nous quèqu’chose…
-Et toi, l’bébé à la flan, qui ne sait dire « papa-maman », veux-tu que je te fase téter ? »
Peu entraînée aux subtilités de la puériculture, la nourrice, renversant les rôles, s’installait sur les genoux du nourrisson. Et lui, fort embarrassé de ses mains, ne pouvait pourtant pas les mettre dans ses poches.
« Alors mon cornichon d’amour, à quoi tu penses ? »
Prosper, ainsi interpellé fut le premier à retrouver ses esprits
« J’pense que, point dèvot, j’vâs ét’obligé d’crére au Yâbe..
- Qu’és’tu nous racontes ? »
La soubrette venait d’apporter quatre coupes et deux bouteilles de mousseux qu’elle posa sur un guéridon ;.
« Ça fait cambin ? demanda Prosper d’un ton faussement dégagé.
- Cinquante chaque, et cinquante pour le salon : cent cinquante, Monsieur
- C’ést pâs donné, fifille… Quiens, compte… V’la dix sous pour tai… Et, s’enhardissant : oui, j’ disais donc..
- Tu disais ?
-Cambin qu’tu cré qu’i’n’i’a d’putains au Mans, ma p’tit’ Arlette ?
- Ah ! dis-donc ! Tu charries…Et voilà qu’il sait mon nom !
-Ç’que j’sais, moi ?
-Mettons deux cents… cent, si tu veux. Eh bin,y’a aut’ choûse que du hâza là d’dans. Hiè, j’n’en connaissais qu’eùn’, ni pû ni moins, et anhui, c’est juste su’ celle-là que j’tombe, sans fair’ à l’exprès.
- Elle est bonne !Au fait, c’est vrai, j’ai vu ta gueugueule quelque part.
- Cherche pâs…c’était l’aut’semaine à canfouine, chez la mér’Chatte. Tu comprends, j’ai mis eún peu d’temps à te r’mett’, à cause que l’habillement, ça change la goule. Més faut r’connaît’que ç’ti-là d’anhui il ésr à ton avantaig.. ;
- Tiens, tiens, monChéri, tu es un peu moins gourde que j’croyais…
- S’ment,Arlette, la filange rouge qui t’sê d’chemise a’n’laise pû rin à déniger, et c’ést bib dommoèg’. Quant aux lacets qui t’ballicotant autour des fesses, j’ai grand’peû d’m’empétrer d’dans ! »
Philbert, à son tour, reprenait pied dans la réalité :
« Prospè, Prospè, buvons ça, pi partons ! Misér’ de misér’, quelle enguelade qui nous attend !
- Non, mais dis, Arlette, s’indigna l’autre nymphe, tu vois pâs ç’navet-là qui voudrait nous plaquer comme ça ! D’abord, ça s’fait pas… Tu t’figures, mon vieux, que j’vâs t’laissé caleter sans t’offrir ta tournée, et qu’tu vas dèflorer mes nénés sans solder les dégats ?
- Ah ! ta gueule, toi Carmen ; parles-en, d’la fleur de tes nénés. Pour une fois qu’tu lèves un miché, tu vas pas commencer par l’emmerder…j’ai jamais vu une garce aussi peu sentimentale !...
- Prospè.. allons nous-en !
- T’en fais donc pas Philbè. Nos vieilles a’ vont nous attend’à l’auberge, faut bin qu’on cause un peu…
- Prosper, fais-moi des papouilles mon Loulou…S’pas, qu’il ne veut pas s’en aller, ton copain ? Philbert…Philbert, un beau p’tit nom… mais je préfère encore Prosper, dit-elle en lui plaquant un baiser derrière l’oreille…
- J’vâs t’dire, Arlette, c’est que…
- À la vôtre, les potes, on va pas laisser tiédir.. ; Il fait une chaleur, maquerelle ! de c’temps-là les rideaux collent aux fenêtres, dit Arlette en secouant ses franges. Hein, Carmen, j’plains les pète-en-drap ! puis à Prosper : Allons mon chéri, bois… encore un peu…c’est bon, ça s’pas ?
- Pour dire vrai, c’ést trop doucereux, ça me r’monte au nez, et ça m’tourne su’ l’coeu’. I doit en falloè point mal de c’te boisson d’femme, pour se soûler…
- Hé ! Hé ! pas sûr… r’garde-donc ton Philbert.
- Ma parole, il a déjà l’z’yeúx bet’lés…I’tient point l’litre, c’t’animau-là…Moè, j’pren’rais bin eùn’ petite goutte…
- Pros…Prospè..j’…j’pay’eùn goutte… finissons…pi allons nous-en…
- Ah ! ç’ui-là ! E’t’bouffera pas, ta régulière ! Quand on est aussi cruchon, on vient pas au bordel. J’sonne la bonne, t’avale ta gniôle, et j’t’expédie. Non, c’est trop bête, ma crotte, on va pâs s’fâcher… Encore un quart d’heure… Ah ! Voilà Angèle…Qu’est-ce que c’est ? un cognac ?
- Va pour un cognac…
- Angèle, quatre cognac bien tassés, heinC’est Philbert qui paye.. ; Voui, mon Zozo, fais dodo, pleure-pas, on va t’l’entonner, ta goutte….Ah ! l’cochon, zieûte un peu son froc, Arlette, on dirait l’Cirque Pinder, et ça parle de se dégonfler !
- Tu t’en chargeras ! »
La bonne avait posé les verres sur la table.
« Là…hum ! fameux…comme i’siffle ça ! Mais il est schlass..dis donc,Angèle, attends ton fric…Ton porte-monnaie ? Oui, mon Chien-chien, on va te donner un coup de main…tiens,Angèle, v’là deux cents balles, paye-toi et garde la monnaie ça ira pout les dix sous de tout à l’heure…
Prosper, lui, était en verve. La « boisson de femme », revue et corrigée par le cognac l’avait d’un coup, en pleine lucidité, porté aux sommets de l’inspiration. Il trouvait les gestes idoines, les poses sublimes, les mots héroïques…
« Ah ! le vicieux !minaudait Arlette, qui aurait cru ça de cette coloquinte…Finis, Prosper, on est au salon, c’est pas convenable ! Quel cochon !
- Me parle point d’cochon. Ça m’fait penser à ç’ti-là que j’viens d’vend’à la foèr. Après tout j’aime cor’ mieux l’boèr’ icite avec vous que d’le manger su’ l’gril ;
-T’es un homme de cœur Prosper, et un beau gosse…
- J’sé pourtant bin maigre, et ç’miroué, là-bas,i’m’fait eùn’ drôle de goule.
- Les bons coqs ne sont jamais gras. Moi, j’ai un faible pour le maigre, et c’est aujourd’hui vendredi.
- En c’cas, tu d’vais pâs ét’ à ton aise, l’aut’jou’, chez la mèr’ Chatte avec ton groûs boèyu.
- Qu’es’tu veux, mon chéri, on a sa garce de vie ou plutôt sa vie de garce à gagner : il faut parfois savoir se contrarier.
- Quiens, ç’ést comme moé, quand j’vends eùn viau, si j’allais dire qu’i vaut rin…Mais dis-donc..et l’Clôvis ?
- L’Clôvis ?
- Allons, fais pâs la bète…nout’copain qu’i’a monté te r’trouver tansiment que l’groûs il’tait parti cri du tabac à Surfonds ?
- Ah ! Tu sais ?
- Ç’teblague ! Quant’ vous avez été partis, i’ nous ést r’venu noèr comme eùn ramona… T’â ÿu chaud, hein, et li aussi !
- M’en parle pas. J’ai juste eu le temps de le fourrer dans le foyer et de remettre le paravent… j’avais une trouille qu’il éternue !..Ah j’te jure que pendant qu’ cette andouille-là fumait dans la cheminée, le gros ja mbon n’a pas eu l’temps de moisir dans mon saloir ! On monte… tu viens, mon Loup ?
- Mais, l’Clôvis ?
- La ferme ! avec ton Clôvis… Puis tiens, tu veux savoir ? Je vends la mèche : un beau salaud, ton Clôvis ;;; le dernier des mufles. Tu piges, mon Cho, c’était mon jour de sortie. Et, ces jours-là, s’pas, on essaye de faire quelques petits extras en beauté, dans la nature, le cent à l’heure, les fleurs et les petits oiseaux. Eh ! ben, c’dégueulasse là, il a profité de ce que, vu l’urgence, j’avais oublié d’exiger mon petit cadeau d’avance pour dérouiler à l’œil.T’entends, à l’œil ! Ah ! que je le repoisse, celui-là…Allons Prosper, finis mon cognac..on monte se pageoter, pas ? mon Chéri .
- Ma fille, ècoute-moé bin…Tout çà, c’est pas juste. V’là e0n richa comme le Clôvis qui vat’péniller grâtis, tansiment qu’moè, pauv’bougre faudrait que j’poèye ? J’te jure que j’sé pâs chién, et que j’poéy’rais dès tournées jusqu’à la fin d’mon ergent. Més,n’y a eùn’quession d’honneú. J’me trouve aussi grand que l’Clôvis, et j’y’ai déjà fait voèr pu d’eùn’foè.À tout bin pren-r, chez nous, d’vache à tauriau, d’étalon à jument, c’est ç ti-là qui r’çoit qui poèye. Au pire aller, donnant-donnant. T’es belle fille, mâtin ! et t’es bin plaisante à pétasser. Més c’ést point pasque la Bèroux al’ést fiâtrie à force d’fair dés quèniaux et d’se pend’a u cul des vaches, que fau’rait la fair’ cocu eùn jour de foèr aux ognons…Allez ! Philbè ta cassiètte, on s’en va…
- Ben merde, alors ! Tu parles d’un œuf,çui’là ! Pour les mômes, très peu. Mais pour c’ qu’ est de se pendre au cul des vaches, on sait c’que c’est ! Et ta rombière, elle est comme nous :si elle y pourrit sa bidoche, c’est qu’ele y trouve son profit. Dites-nous, fils de garce que vous êtes, qu’est-ce que vous venez foutre au claque ?
- Te fâche point, te fâche point…On savait pas. On cherchait eùn bistrot… ta bonne a’nous invite à renter pren’r’eún verre, on pouvait pâs d’viner.
- Fallait l’dire tout d’suite au lieu d’nous faire perdre notre temps et notre jeunesse…Et ça s’offre l’salon, s.v.p. !
- C’ést cor’point d’nout’faute. On avait a chouâsi’ entre l’salon et l’reste à minet…alors on a biau point ét’fiers..
- Bon Dieu ! qu’c’ést con, ces pequenots…Les restes à minet, tu crachais pas d’sus, tot à l’heure que tu pelotais mes fesses, hé, enflé. Et dire qu’on a encore pitié de ça ! Essence de gourde, qu’és-tu vas en faire de ton frangin d’mes deux ?R’garde le donc ! On n’a qu’à le lâcher dans l’escalier des Pans pour qu’il s’casse la gueule sur les marches, et l’premier flic qui passe le colle au bloc avec une contredanse qui lui coûtera plus cher que nos quéquettes…. Sans compter qu’il risque de lâcher une fusée sur le canapé, et qu’si la patronne le voit au salon dans cet état-là, c’est nous qui va paumer… Foi d’putain, j’aime mieux raquer la passe, ou même la nuit..Allez, Carmen, embarque-moi ces paquets en douce dans nos piaules, j’passe à la caisse, on tâchera de se défrayer. »
Il faut rendre cette justice à nos héros. Carmen éprouva une certaine difficulté à entraîner Prosper et Philbert sur la pente encaustiquée de la suprême débauche. Ici, cette rampe était ascendante, et si Prosper offrait une résistance morale indéniable, la force d’inertie opposée par l’ivresse de Philbert s’accommodait mal de l’ascension vers le septième ciel.
En dépit des obstacles, les trois personnages étaient parvenus dans le laboratoire de Carmen lorsqu’Arlette les rejoignit. De tous, c’était le pauvre Philbert qui faisait la plus triste figure. Étalé sur le lit divan, après qu’on lui eût retiré ses chaussures, il avait conservé juste assez de lucidité pour se rendre compte de son incapacité motrice et de l’horreur de la situation.
« Prosper, amène ta viande dans ma tôle, enjoignit Arlette.
- Me laisse point Prospè, supplia Philbert avec la voix d’un moribond arrivant à la salle d’opération.
- C’ést-i qu’il veut faire une partouze ? ricana Carmen. Pleure pas, mon Andouille adorée, tu le r’verras, ton frère.
- Ça m’ferait du bien de te foutre ma main à travers la gueule », déclara, en guise de préambule, Arlette à son compagnon, lorsqu’ils furent seuls dans l’autre chambre.
Mais l’aménité professionnelle reprenant le dessus, elle n’en fit rien, bien au contraire.
Quoique moins trapu que ses châtaigniers, Bèroux était comme eux sec, assoiffé, noueux, fier et têtu. Mais comme eux, il présentait une faiblesse que les bûcherons connaissent bien : celle d’être vulnérable au fourchet. Présentement, la Bûcheronne de Vénus s’y attaquait à pleins coins.
« Hein ! mon gosse, on est bien, comme ça…l’fait chaud, mets-toi à l’aise mon Zamour…On va s’pageoter tous eux…ce sera bon… et tu seras gentil, s’pas ? Tu seras chic, très chic pour la petite Arlette. »
Insidieusement, les mains coulaient dans les poches, où la dextre rencontrait un peu de tout, mais surtout le porte-monnaie dodu, tout engraissé encore du sacrifice du cochon.
« Pour un purotin, mon Chouchou, t’en as des fafiots ! sois gentil Prosper, fais-moi voir ça…combien qu’t’en as des fafiots ?
- Bas les pattes ! Écoute-moè bin…j’sé eùn peu chaud, més point soûl. Et même soûl, j’sé l’ meilleu’gars du monde ; j’f’rais point d’mau à eùn’ mouche, à pu forte raison à eùn’ femme. Més aussi vrai comme j’te l’dis, si tu touches à més sous, j’te fous eùn’ fouâillée comme jamais garce n’en a ‘r’çu eùn’. Couche-tai si tu d’sir’ dormi’, va-t-en si tu préfér’, c’mand’ eùn’ tournée à mes frais si t’âs seú, pétase-moi tout ç que tu voudras, més mon èrgent, t’entends bin, l’èrgent de c’cochon qu’la mée’ Bèroux al’ a mis au monde, i’servira jamais à solder l’dû d’la fesse ! tiens-tai le pour dit, j’^yi mets mon point d’honneú .
- Tiens Prosper, t’es moche comme un cul, t’es pingre, t’es emballe, t’as la gueule qui pique etqui pue, mais vrai, t’es un mec, un mâle…pas une lopette comme ton idiot d’Philbert .Et moi, j’aime ça, pasqu’on rencontre pas souvent des michés de c’te trempe-là…Fais-moi des bises, mon Coco, même des bleus si tu veux…Une’tite trempette au permanganate, à cause du règlement,(c’est pas du luxe,dis-donc) et puis…tu me promets de ne pas le dire ? Tu ne le diras pas…Je vais te le faire à l’œil.. »
Toute la nuit, Prosper s’était vautré dans l’orgiaque volupté, comme un cancrelat dans un chou à la crème. Il dormait encore , au petit matin, lorsque la porte tourna doucement sur ses gonds. Au léger grincement, il s’éveilla juste pour voir entrer Carmen, poussant devant elle Philbert, un pauvre Philbert encore somnolent, bannière au vent, tenant à pleins bras et en vrac le surplus de son vestiaire. Arlette, déjà debout et pomponnée, comme Carmen, pour les clients du jour se tordait de rire avec sa compagne.
« Adieu, mes mignons à la prochaine… Rhabillez-vous bien sagement, descendez l’escalier et suivez le couloir tout droit, la sortie est au bout. »
Et les deux filles, dans la chambrée e Carmen, tombèrent dans les bras l’une de l’autre, se prodiguant mille chatteries
« Alors, ma p’tite Arlette, est-ce que ça a rendu ?
- Des nèfles ! mais tu parles d’un zèbre.. quand tu penses qu’il a réussi à m’faire illuminer !
- Sans blague ! T’as envie de me rendre jalouse, ou de me faire dégueuler ?J’te jure,lolote, je saurais ça, j’t’arracherais les mirettes…Mais,pour ce qui est du fric, ma pauvre Arlette,tu seras toujours aussi cruche. Moi, j’ai mieux travaillé : mais mince de couillon : sitôt dans l’ pieu avec moi, il s’est mis à pioncer,et sans lâcher son portefeuille ! Au bout de deux heures, il s’est réveillé un peu moins soûl. J’en ai profité pour l’allumer, espérant m’en tirer au mieux…j’te lui ai fait tout le hors d’œuvre du jour..Eh ! bien, ma chère, à chaque truc il beuglait comme ça :Bon Dieu qu’ça va m’coûter ché !Ç’que j’vâs m’fair qu’reller ! Mais automatiquement, il me lâchait ses cent balles. J’en avais honte, ma mère m’a dressée à gagner honnêtement ma croûte…Or, crois-moi si tu veux, chaque fois que j’ai voulu lui présenter le plat du chef, il s’est débattu comme un diable dans un bénitier en pleurnichant « j’veux point fair’de tort à Dorothée » Ah ! je saurais qu’elle l’engueulerait au retour, celle-là, je regretterais toute ma vie de ne pas l’avoir violé son croquant !
Allons Arlette, il ne sera pas dit que je suis vache, même si tu m’as cocufiée avec ton grand tarin. En somme, on a travaillé ensemble, j’te file la moitié du pèze… »
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01.12.2007
Chapitre 7 : La foire aux oignons
La foire aux oignons
Ce dernier vendredi d'août, bien avant le lever du jour, Prosper avait attelé la carriole et Milien l'aidait à hisser à l'arrière la cage de bois qui renfermait le cochon. Le mulet commençait à s'impatienter.
"Allons, la mér', es-tu prête, demanda le maître?"
Dans la maison, elle s'agitait comme aux grands jours, faisant ses dernières recommandations à Cendrine. Vêtue de sa "taille" et de sa jupe des dimanches, par dessus laquelle elle avait attaché un tablier bleu raidi par l'empois, coiffée d'une "gouline blanche", la fermière apportait maintenant deux immenses paniers à caser dans la voiture.
"Ça, c'est les provisions…ça lés œufs et l'beúrre…Faites bè-nattention d'rin câsser"
Sur la route, en bas, on entendit tinter des grelots.
"Les v'là qui nous app'lant! És-tu prête?
-Me v'là, me v'là."
Elle enjambe le marchepied et s'installe sur la banquette, près de son époux arborant une veste de lustrine toute neuve sous la fameuse casquette du procès.
Quelques instants plus tard, la carriole de Prosper suivait celle des Philbert sur le chemin du Mans.
Lorsque trois heures après(il y a quatre lieues) les deux couples atteignirent le populeux quartier Saint Gilles, la foire battait déjà son plein. Cette manifestation annuelle, presque millénaire, est, en principe réservée au négoce des oignons, mais en fait on y vend de tout un peu.
La foire s’étend sur plus d’un kilomètre tout le long de l’avenue de Saint Gilles (alias avenue de la Libération), depuis le Pâtis Saint Lazare, jusqu’à la rue Gambetta. C’et du côté du Pâtis que commence l’animation, exclusivement utilitaire. Toute la matinée on voit s’affairer là paysans, grossistes et chevillards s’occupant des choses sérieuses. Puis, le soir, le principal de l’activité se porte vers le plaisir, à l’autre extrémité, réservée aux attractions foraines : manèges, bals, tirs.
Il n’est pas un manceau digne du nom qui ne soit allé badauder quelques heures à cette fête de fin d’été. L’après-midi, la collision de la campagne et de la ville fait qu’on se porte, littéralement, et qu’on ne voit plus rien, à peu près, sinon des toiles de tente et des têtes, et qu’on n’entend plus rien, à force de confondre les bruits de foule et d’orchestre.
Le soir, l’assistance devient plus réduite par le départ des paysans, et le tintamarre qui se poursuit dans la nuit devient exclusivement citadin.
C’est sur la petite place du Pâtis, même, que Prosper avait débarqué son cochon, qui, dans sa cage, au milieu de congénères captifs et d’autres bestiaux, se demandait bien ce qu’on lui voulait. Et voici que le « Maître » s’attendrissait sur le sort de l’animal.
« Tu sais pâs, la Mér’ Eh !bin v’là qu’ça m’soucie d’me dèfair’ de mon cochon.
- Dame n’on va l’remporter, il ést cor’temps.
- Non, bin sûr. Més tout d’mîn-m,ça m’fait quiouqu’choûse. Il a eún’façon d’me r’garder que j’ cré vend’ eún d’mes quèniaux.
- Quai qu’tu veux, faut pourtant bin qu’n’on véquisse. Tu l’emporterâs pâs quante tai en Paradis, ou putoût en Enfè, ton avèras.
Ah !parquié non… V’là donc c’que tu vâs fair’ Josèphine. Tu vàs porter les pègniers d’mangeâille et d’beûrre aux Philbè qui sont installés là-bas, du coûté dés ognons et dés m’lons, en face de la pharmacerie : pi tu vâ r’veni’l’bidet et la chârte pour les mètt’à l’auberge.
La maîtresse Bèroux partit, un lourd panier dans chaque bras, heurtant toutes les hanches vagabondes qui se rencontraient sur son chemin. La fermière confia son bagage à la Philbert qui avait déjà étalé, à même le sol, au bout de l’avenue du Pont de Fer (alias AnatoleFrance), une collection bruyante de volatiles multicolores. Ses canards poussaient des coin-coin effarés qui lui faisaient une fameuse réclame ; et les coin-coin de la vendeuse discutant, joints à son profil aviculaire, pouvaient la faire prendre pour la mère du troupeau.
« Tâchez d’me vend’ça au mieux. Moè,j’vâ m’ner la chârte au Chapiau Rouge su’ l’Quai, et r’veni’ quante vous tout d’suite après. »
Quand elle revint près de Prosper, surprise ! le cochon était déjà vendu.
« Et bin vendu, ma vieille ! Vendu à c’groûs marchand qu’tu voès là-bâs. Mé a fallu chicaner, car i’sont bin toûs lés mîn-mes. Figure-tai donc qu’i m’a rabattu quarante sous à cause des trufïes qu’on a fait manger au gorin avant d’parti !Comme i’ dit, j’veux bè-n’aj’ter la bêt’,mès j’veux point poèyer la merde qu’al’a dans l’cô…Hein !Crè-tu ? Mal à rin, l’Clovis i’l’aurait point aj’té c’prix-là.Ça nous dèfraye bin voèyaige…Tu vâs pouvoè’ r’tourner avec la Philbai, tansiment que j’vâs aller mètt’ le j’vau à l’ècurie, comme ça, n’on s’ra libre tout l’après-midi.
Ainsi dit, ainsi fait. Mais les deux compères durent se rejoindre, et pas forcément par hasard, car à midi passé, les femmes ayant liquidé tout leur lot, , ils n’avaient pas encore reparu.
« Ah ! i’sont bin toujoûs pareils, gémissaient les bonnes femmes,i’vont cor’ nous r’veni avec eún’ bèrdancée !! »
Ils se présentèrent à midi et demi, non pas ivres, mais fort gais, en soufflant l’air de la chemises dans des nunus tricolores enrubannés de papier de soie.
« Vous n’s’rez donc jamais sèrieux d’vout’ chienne de vie, soupira la Boiroux.
-Vanquiers qu’non , renchérit la Philbert de sa voix de cana enrhumée. Aussi vrai comme j’m’ appelle Dorothée, j’vâs pâs lâcher l’mien d’la journée, comme ça j’s’rai bin sûre qui s’quiendra tranquille. Ergardez-moè çà…tout le monde i’s’dètournant sû eûx.. l’vont nous fair’ rougi’ . »
Le fait est que nos deux lurons attiraient l’attention ? Tout en cheminant vers le plus proche café où ils comptaient déjeuner pour ne rien perdre de la fête, Prosper esquissait un pas de polka où sa patte folle mettait de l’inattendu. Sa casquette, qu’il avait ôtée, puis remise cinq ou six fois pour y emmagasiner sa chique, faisait peu à peu le tour de sa tête ; la visière lui tombait dans le cou. Et chaque fois qu’il rencontrait une bonne paysanne à l’air béat, il lui plantait brusquement sous le nez un ognon de Niort qu’il cachait dans sa poche, en disant :
« Bise mon ognon, Marie Souillon ! »
Philbert, pris entre l’entraînement de l’exemple et le sévère contrôle conjugal, se montrait plus discret, mais il jubilait, répétant comme un refrain :
« Ah !c’qu’on rigole ! Bon Dieu, qu’n’on rigole ! »
Et, ma fois, les interpellées, après un instant de stupeur, éclataient d’un franc rire.
Pourtant, la farce faillit tourner à la bagarre lorsque Prosper s’en prit à une plantureuse marchande des Halles qu’il avait prise pour une fermière.
« Va donc ! eh ! poch’tée, ballot ! Garde-lâ ton échalote, car c’ést p’t’êt’bin la seule que t’âs à ÿ offri’, à la tienne, de Marie-Salope ! »
Prosper fit bonne contenance :
« Non, ma fille, non, à preuve que c’ést moè qui fournis dés caïeux à tous les Loudonniaux !
- Ça m’étonne point qu’t’es des Loudonniaux, avec ton air andouille !
- Més, ÿi rèponez donc point, Madame, hasarda la Bèroux.
- Dè d'quai qu'tu t'mêles, tai, la vieille pomme de jaune? Ton merlan i'n'a qu'à m'fout'la paix.Cambin qu'tu paries que j'ÿi fous mon èventail à cinq branches su la gueule!"
Et joignant le geste à la parole…elle déploya son bras. Hélas! Ce fut une paisible ménagère qu'atteignit, en arrière, le premier temps d'un mouvement bloqué net. Le mari de la victime, un cheminot mastoc, empoigna la poissonnière aux épaules, tandis qu'un terrassier, auquel il venait de marcher sur le pied, le gratifiait de bourrades dans les côtes.
Un instant, on put croire que la contagion allait gagner toute la foire. Mais le hasard, toujours favorable aux rigolos, avait, dans un remous judicieux, séparé la cause de l'effet. Et Prosper soufflait à nouveau dans son mirliton, qu'on entendait encore à vingt mètres, les vociférations des derniers protagonistes.
"Bon Dieu! Qu'n'on rigole, jubilait Philbert.
- Il y'a pourtant pâs d'quai, rugit sa femme.
- 'l's'allant bin nous attirer dés histoères avec leûs magnères, dit la Bèroux.Prospè!Écoute-moè bin…aussi vrai que j'te l'dis, je n' sortirai pû jamais avec tai, si tu m'promets pâs d'rester tranquille…
- Voui, ma fille, voui, j'te promets."
Ils s'assirent devant un café qui, pour la circonstance, avait installé tables et bancs sur le large trottoir, près d'un bal forain dont une affiche annonçait l'ouverture pour treize heures, sous l'entrain de l'orchestre "Panse de Couâe".
Ils avaient à peine déballé leurs victuailles et commandé deux bouteilles de cidre bouché, que les musiciens prenaient place sur l'estrade et attaquaient les premières mesures.
"Pressons nous d'manger, dit Prosper, que j'fasse danser un rigodon aux bonnes femmes!
- Parÿé oui! On aurait bonne mine, à nout' âge!
- J'm'en fous. Si vous voulez point, j'invite la p'tite bonne du bistrot…Hein, la p'tite Jean-nett' que tu veux bin danser avec moè?"
La servante, habituée à ces familiarités, répondit sans moindre embarras.
" D'abord,j'm'appelle point Jean-nette. Quant au reste, d'mandes au patron…j'sé gagée.
- Quiens,quiens! Hé, l'patron… Ç'pâs? Qu'vous voulez bin que j'fasse danser la p'tite…j'poèÿe eún' bouteille de fin…
- Moi, j'veux bin, consentit le cafetier intéressé. Mais juste une danse, et pressez-vous avant qu'i'y'ait la foule.
- En vérité, i'va l'fair." dit la Philbert.
Prosper le fit. Il mêla ses gros doigts noueux à ceux de l'accorte goton, au bout de son bras tendu en potence, et plaqua son autre main sur la croupe généreuse de la belle, l'entraînant dans une valse assez peu orthodoxe.
Les deux fermières riaient jaune, d'un jaune qui prit du ton, lorsque de sa moustache imprégnée d'ail, il effleura la joue rose de sa cavalière.
"Voilà, dit-il aux jalouses; mais, comme j'sé bon gârs, les deux prouchaines a's'ront pour vous."
Elles ne demandaient que cela, et ne se faisaient prier que pour la forme? Tant bien que mal, en jetant de temps en temps une petite ruade archaïque soulevant la "traîne" de leur jupe, elles terminèrent respectivement une scottish et une mazurka, ou quelque chose d'approchant.
"Et vous direz point que j'fais deûx pouâds deûx m'sures! dit-il en les embrassant à la joie de l'assistance qui se faisait plus dense.
À ton tou'!Philbè!"
Philbert, qui ne savait qu'obéir, s'exécuta. Prosper en profita pour commander une autre bouteille qu'il mit à mal.
"Voèyons, dit la Bèroux encore toute essoufflée, on voudrait pourtant bin voèr' eún peu la ville…
-Et pi la cathèdrale, ajouta la Philbert, i' paraît qu'ça qu'i ést si biau!"
Après avoir réglé les consommations, ils se remirent en route. Mais, trop d'attractions brillantes sollicitaient leur attention. Et le courant contraire, venant de la ville, ralentissait leur marche.
"Si on f'sait eún tour de j'vaux d'bouâs? proposa Prosper en passant devant un manège.
- Cést eún'idée, dit Philbert, justement, n'y'a eún p'tit cochon qui r'semble au tién, tu vâs pouvoèr' monter d'sûs.
- Ç'ést ma foè vrai qu'i ÿi r'semble…Pourtant l'mién, i'n'a jamais tant chauvi. Més faut dire que ç'ti'la il ést au plaisi' toute l'année,tansiment que l'mién il'tait enfermé toujoû dans sa soue. Et qu'en fin d'compte,l'd'vait bin savoè' dè quai qui l'attendait… Ergerde-le, Philbè, c'petit gorin, avec sés yeux en trou de balle, ses bouettes du nez au vent, et sa belle goule rose, on jur'rait qu'c'ést ton frère. Quant à moè, monter d'sus, ça m'f'rait deuil…J'vâs putoût chouâsi l' groûs j'vau pommelé et mirodé qui monte et qui descend.
- Eh! bin moè, dit Philbert, j'emmène les bonnes femmes dans l'tourniquet!
- P't'êt' bin qu'oui! dit la Bèroux. On dirait bin,an'hui qu'iz-avant juré d'nous fair' affoler!
- Allez, allez!" commanda Prosper en les poussant sur le plateau du manège qui venait de s'immobiliser. Avec un air gauche et honteux, elles se laissèrent installer dans une sorte de grosse toupie, tandis que Philbert, assis à côté d'elles, passait sa jambe gauche par l'ouverture d'entrée, et piétinait le plancher pour imprimer le mouvement circulaire à l'appareil…
Le manège se mit en marche, au son d'un orgue mécanique doré qui crottait du carton à trous. Sur son cheval sauteur, Prosper ressemblait à Don Quichotte, l'armure en moins. À chaque bond du coursier, ses deux longues jambes battaient le plancher, tandis que les bonnes femmes effrayées par la double giration de la toupie et du manège poussaient selon l'expression de Prosper, des hurlements de"chatte en ruaude".
La foule se tordait, et gratuitement; sur les foires, ce sont les clients qui font l'attraction principale.
Au bout de trois minutes, ce furent deux pauvres chiffes que les bonhommes cueillirent dans le tourniquet.
" Mon Dieu! que j'sé malade gémissait la Philbert.
- C'est comme si j'ètais saoûle pleurnichait sa compagne.
- Ah! les cochons,i'nous ^yi r'prendrons pas…foutons l'camp. Et tâchez d'nous suiv' vous-aut'.
- Mon dèjun-ner i'm' tourne su l'coéu': fau'rait que j'rende…
- Moè, ma mèr' Bèroux, ça m'ramionne dans l'ventre, fau'rait que j'fasse!"
Les deux couples, maintenant longeaient les quais de la Sarthe en direction de la Cathédrale, qui, sur l'autre rive, domine tout le Vieux Mans de sa carrure massive.
" Fau'rait que j'rende!
- Fau'rait que j'fasse!
Seule, pendant longtemps, cette lamentation sporadique tint lieu d'entretien. Derrière, les hommes se donnaient du coude en clignant de l'œil. Le groupe arriva ainsi en vue du Tunnel, cette gigantesque percée qui réunit deux parties de la ville par-dessus la colline de l'antique cité.
" Fau'rait que j'rende!
- Fau'rait que j'fasse!
- Si c'ést d'la monnaie qu' vous parlez, y'a moins d'risque à en rend' qu'à en fair'.
- Nous agoussez point! Vous pouvez bin ét' fiers de vout' ouvraig', grands s'rins. Et dire que faut cor' monter tous ces escaliers-là pour aveind' la Cathèdrale…
- M'en parle point, Josèphine, pour eún peu, je r'noncerais…"
Les cents et quelques marches qui s'étagent en paliers successifs de chaque côté de la voûte du Tunnel firent pourtant l'effet d'un bon révulsif. La sollicitude municipale a couronné chacun des deux accès d'une accueillante tôle dentelée, un peu trop courte par en-bas. Les deux femmes s'y précipitèrent, en dépit de la destination strictement masculine des édicules.
" Ça va mieux! triompha la Philbert.
- C'est bin moins pir', convint la Bèroux.
- Faut pas vous gêner, Madame, dit soudain une grosse voix près de la première qui tressauta. Quoi? Ce n'étaient donc pas leurs maris qui montaient directement derrière elles?
- Dè quai qu'i's'mêle, ç'ui-là, rétorqua la grincheuse… Occupez-vous donc de ç'qui vous r'garde…
- C'est vrai, ça ne me regarde plus, mais à l'instant, ça me regardait, la mère, et j'vous jure, ça ne me regardait pas blanc!" Le passant partit d'un éclat de rire.
Du vert de sa colique, l'interpellée passa au cramoisi de la honte, et toutes deux épanchèrent leur reste de bile sur la tête des époux. Par la tortueuse rue des Chanoines tous quatre atteignirent le Parvis Saint Michel, serré entre la nef puissante de la Basilique dédiée à Saint Julien et une série de logis Renaissance à bonnets pointus.
" Fî d'garce! Qu' c'ést grand et haut ç't'èglise! constata Prosperl'Pér'Daguin, l'maçon d'Saint-Mâs, i'n'n'a jamais fait autant!
-Y'aurait bin sûr fallu d'l'aide, admit Philbert.
- Et toutes cés mirodures-là …c'est-i' biau! L'Bon Yieu il ést bin pu grand'ment logé en ville que chez nous, c'ést pâs étonnnant qu'n'on l'voit pâs souvent…
- Par oûyou donc qu'n'on rentre? s'inquiéta la Bèroux.
Après une cérémonie, le portail du bas de la nef était encore ouvert.
" V'là! C'ést par là! Vous les hommes, tâchez d'vous t'ni' comme i' faut.
- Nous? On rentre point. On voit-i pas bin d'icite…
- En tous les cas, attendez-nous. On n'n'a pour eún quart d'heúr' on vous r'prendra là à la sortie."
Les femmes entrèrent craintivement, effrayées du bruit de leurs galoches résonnant sous les voûtes. Béant devant les colonnes géantes et les ogives aériennes, admirant les vitraux à l'étrange et mélancolique harmonie dont l'ampleur les sidérait, étonnées par toutes ces petites églises alignées dans l'église autour du chœur, elles consacrèrent une bonne demi-heure à la visite; elles sortirent à la fois conquises par tant de merveilles, et outrées de tant de luxe.
Une surprise bien désagréable les attendait sur le parvis. Prosper et son acolyte avaient disparu. Elles auraient dû s'y attendre..; Elles patientèrent un quart d'heure, une demi-heure, une heure; puis tempêtant, elles regagnèrent l'auberge des quais où étaient remisés leurs attelages, espérant encore, bien en vain, y retrouver les fugitifs.
" On va pourtant pas s'mètt' dans la nuit?
- Moè, ma mér'Bèroux, j'attèlle et j'm'en vâs.
- Eh!bin, moè itou, arrive que pourra!
- I'r'viéndront d'pied si i'voulant, més jamais, au grand jamais j'ne r'foutrai lés pattes en ç'te salop'rie d'ville, et i' l'emporteront pâs en paradis, nos voyous!"
16:15 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.06.2007
Introduction : Bois de Loudon
Connaissez-vous Parigné L'Évêque?
Commune du département de La Sarthe au sud est du Mans
Je vais vous rapporter une histoire écrite par Roger Verdier en 1946.
Je vous emmenerai à la foire aux ognons du Mans.
C'est l'histoire de Prosper Bèroux, roi des Loudonniaux paru aux Éditions du "Racaud".
21:43 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 4 : Le Royaume de Prosper
L'État des Loudonniaux est situé par 2°17 de longitude ouest et 53°31 de latitude Nord.. C'est un des rares empires qui soit limité par l'incertitude. On est donc incapable d'en fixer l'étendue. tout ce qu'on peut dire, c'est que cette monarchie spirituelle est enclavée dans un massif forestier de près de cinq mille hectares qui sauvegarde son autonomie.
Son relief a l'aspect d'une énorme taupinière flanquée au Sud Est d'un mamelon en appendice, le tout inclus à l'Est dans la concavité d'un plateau moins élevé, en forme de haricot. Entre deux coule un ruisseau sorti d'un étang situé au Sud.
Un chemin de quatre mètres de largeur, pompeusement appelé "route" forme la chaussée de l'étang, escalade le mamelon à sa jonction avec la butte principale, puis longe cette dernière, en formant l'axe des cultures, avant de s'enfoncer dans les bois vers St Mars.
Le Mont s'appelle la Butte des Tuffettes. Les pentes orientales et quelques lopins de l'autre côté de la route sont cultivés sur une soixantaine d'hectares par presque autant de "sujets".
Le nom de Loudonneaux est un dérivé de Loudon, une terre qui s'étend à un quart de lieue près de l'étang, Loudon, Lug-dunum, nom celtique romanisé, vous diront les toponymistes, qui aboutit ailleurs à Loudun, Lyon, etc.
En fait, Les Loudonneaux sont un des derniers bastions de la Gaule et de ses gauloiseries que n'ont point encore submergé les grands courants.
Loudon désigne un manoir déchu ayant succédé à une villa gallo-romaine dont on ne décèle nulle part les ruines. Loudon désigne aussi l'étang et le cours d'eau. sur la pente des Tuffettes, la ferme de Prosper s'appelle Bois-Loudon.
Tout à l'Est, une rivière parallèle au ruisseau coulant comme lui du Sud au Nord, peut être considéré comme l'extrême limite du terroir: le Narais.
J'ai laissé Parigné à plus d'une lieue derrière, sous le soleil d'après-midi. Quittant la route d'Ardenay qui longe la vallée du Narais, j'ai emprunté l'étroit ruban qui s'en détache, à gauche entre deux petits taillis: c'est la route nationale de Prosper
J'ai dépassé les labours de Loudon, coincés entre les deux voies, et au fond desquels sommeillent la minuscule enceinte avec ses trois chiches pavillons, la maison basse, les communs et la haute grange de la Cassine, la ferme annexe.
Et maintenant, flânant sur la berge de l'étang, je m'amuse à faire des ronds dans l'eau, comme un collégien en vacances. Quarante hectares liquides, où nage une corbeille de verdure. Un pailletis de soleil où se reflète, à l'horizon, la sombre ligne des pins. En bordure de la route, sous une vigie de peupliers alignés, le clapotis vient lécher les pilots obliques de la rive, berçant les napperons verts et les coupes de porcelaine des nénuphars, entre les fleurets menaçants des joncs. Une grenouille plonge.
"Hue! Mouton…" Clac! Un coup de trique descend sur le cul du mulet qui bondit, saquetant le tombereau où Prosper triomphe comme un Pharaon sur son char de guerre, au débouché de l'allée de Loudon.
"Tiens! Prosper…
-Hâââ…rrr!" Le mulet s'arrête…"Quai qu'tu fous-là, bougre de salaud? Salut. Ça va?" Prosper connaît son monde.
"Bonjour vieux, ça va! ça va! Et toi?
-Allez! monte. On va boèr un coup d'cîd' à la maison…"
Une véritable occasion. Tout confort. Du cidre aigre. Un après-midi fichu…peut-être pas, après tout. Mais le refus serait un crime de lèse-majesté.
Je monte. À nos pieds, l'eau coule par dessous la route et se perd par une étroite saignée dans un fouillis d'écouvillons brunâtres. Bientôt, entre deux pineraies l'attelage escalade un raidillon. Dans un bruit infernal, le tombereau vibre sur les tartines de cailloux que le cantonnier a disposées en chicane, pour être sûr qu'on les enfoncera.
C'est à peine si j'entends Prosper, à cause du tintamarre, et je lui réponds par monosyllabes, parce que je m'intéresse à un site dont il est blasé depuis longtemps. Pour le tourisme, pourtant, je préfère cent fois le tombereau à l'automobile: on a le loisir d'assimiler le paysage.
Nous voici au sommet de la côte, que couronne une voûte de feuillages. Et, brusquement, après la monotonie du bois, du marécage, la clairière rustique apparaît dans une sarabande colorée.
Les châtaigniers! Ils sont à la capitale de Prosper ce que sont les colosses de pierre au temple d'Elephanta, les lotus de porphyre aux palais de Memphis. Ce sont eux qui nous accueillent sous leur ténébreux arc de triomphe , à la Porte du Sud; eux, qui posent leurs pieds à la peau grise et rude aux talus des sentiers, d'où leurs ergots vous tendent des embûches sous les pas; ce sont eux, monstres immuables qui prennent d'assaut les pentes, sans autre secours que celui des siècles; eux, enfin qui sertissent la lisière des pineraies d'un bourrelet de verdoyants cumulus.
La capitale de Prosper, c'est là! Tout de suite à gauche, l'abri de paille sur quatre poteaux ivres. Le pignon d'ocre clair que couronne le cube ébréché d'une cheminée, le toit de tuile amarante et violet; la porte en grisaille livrant un carré noir; la croix claire de la petite fenêtre. C'est la courette bordée de pieds-d'alouette et de marguerites, où s'affaire une coiffe blanche sur un chiffon de pilou, parmi les piailleries de volatiles; c'est le petit chemin creux, derrière, qui conduit à la loge du Désiré. C'est encore…
"Bonjou! la mér'Pecra
-Eh! Bonjou donc, Prospè…"
Il arrête son tombereau sur la berme et saute. Il disparaît derrière un puits de pierre couvert d'un dôme en pointe d'asperge, et s'engage dans un sentier escaladant la colline à l'arrière d'une masure: un trou de pierre, enfoui sous un inextricable réseau de ronces, d'orties, et de lierre. Face au soleil, sous le rebord du toit qu'on atteint à la main, une porte ronde et une meurtrière. C'est la tanière des deux petites mères Pichon et de leur "quèniau" infirme; trois générations de goitre, de scrofule et de crétinisme alcoolique. Deux millénaires de consanguinité.
Tout en haut, sous un trio de marronniers, la seule ferme digne du nom; l'exploitation de Philibert -Philbè- un copain chez qui se rendait Prosper. Et voici "Philbè", accompagné de Prosper faisant de grands gestes. Philbert est un placide. Il a peut être quarante ans, mais sa croissance semble s'être arrêtée au lendemain de sa première communion. Il arrive à peine à l'épaule de Prosper, chausse du 36, et arbore sous sa casquette plate une figure de chérubin réjoui.
Il me salue avec déférence, et tous deux montent dans le tombereau, se servant des roues comme d'échelles. Nouveau coup de bâton sur le derrière du mulet, dont le démarrage manque de me projeter dans le fond de la caisse.
Nous cheminons maintenant entre deux mosaïques de "choux-vache", de seigle clairsemé, de "lisettes" empanachées de jade, alternés avec les tapis grenat du "mèricain. À gauche, une charrière s'enfonce et grimpe à flanc de coteau vers des bâtiments à demi cachés par un buisson: c'est Bois-Loudon, le palais de Prosper.
"Dis donc, Bèroux, je croyais que tu nous emmenais chez toi?
-Tai, fous-nous la paix! J'ai à fair' pr là,, ça te r'garde point…"
Et Prosper poursuit sa route; il reprend avec Philbert, une discussion sur le prix des seigles et l'abondance des châtaignes.
Nous passons entre deux bicoques. Même pignon sur route, porte au midi; même écurie au bout, même hangar.À gauche, c'est propret, fleuri: nous sommes chez la Tribouillard. À droite, c'est croulant, pelé, encombré: nous sommes chez Léon, dont l'unique rejeton, une sorte de marmouset à figure de tomate, morveux et sale, poursuit, dans la cour, un coq plus haut que lui. Il est boudiné dans un fichu, malgré la canicule, et réussit à courir, malgré une sorte de sac tombant qui lui sert de culotte et l'entrave.
"Eh! gars Moïse, ton pér'ést-i'là?
-Non.
-Ta mér'?
-Non.
-La mér' Bouilla,
-Non.
-Viens dire bonjou à ton grand'pér.
-Non!
-Bin, va donc! P'tit verrat…!"
Et Prosper continue. Maintenant la vue se dégage, à droite, sur la vallée du ruisseau. Un peu en retrait et en contrebas de la route, une maisonnette remise à neuf montre ses crépis trop frais et l'encadrement trop rouge de ses ouvertures: c'est le temple communiste, où l'apôtre Arthur, philosophe, cultive l'ascétisme familial entre son champ de pommes de terre, la pomme de pin, et l'in-octavo marxiste, après avoir répudié ses grades dans le textile lillois.
De part et d'autre de la chaussée, sur la butte, dans la vallée, voici encore de ces petits logis dont pas mal sont en ruines. Il y a beaucoup de ruines aux Loudonneaux: mur éventré d'un "nid" abandonné, pans déchirés, veufs de leur toiture. Qui se cache sous les cubes de moellons dont sort encore un filet de fumée bleue? Un journalier, un bûcheron, un "pleux d'bèryére" accomplissant chaque jour trois lieues pour se rendre au travail.
Le "Berton", importé jadis de Cornouaille par des parents nomades; un taciturne qui ne prononce pas dix mots par jour. Il se rattrape le Dimanche lorsqu'il retrouve la parole au fond d'un verre.
Plus loin, dans les "bas" du ruisseau, la Marie au "groû-t-yeú", vivant avec sa mère et sa vache. Une pauvresse à l'œil tuméfié, énorme, saillant sous la paupière fermée par une mystérieuse fatalité congénitale?
Voici la "Préfecture". C'est la dernière maison à droite. Une maison comme les autres, lépreuse, allongée l'œil au Midi. La cour triangulaire est un carrefour d'où fonce, en biais, un chemin qui conduit partout et nulle part. mais, en arrière, de l'autre côté de la route, ce chemin se prolonge vers le haut des Tuffettes.
La Préfecture arbore sur sa façade un rosier grimpant, une inscription effacée où l'on lit à peine "café"; puis, au pignon, une tache d'un bleu lavé, c'est la boite aux lettres. Le Vendredi on y lit couramment " la première levée de Mardi est faite".
La Préfecture est un café. On s'y saoule le Dimanche. Derrière est un jardin; plus loin, un champ inculte avec des châtaigniers, toujours. Et là où finit le dernier châtaignier commence le premier sapin. On parcourrait désormais deux kilomètres avant de traverser la route du Mans à Blois puis le champ de tir d'Auvours, puis trois encore avant d'atteindre la gare de Saint Mars la Brière, près du bourg.
C'est à la Préfecture que nous amenait Prosper. Bientôt, nous étions attablés dans la salle basse et enfumée n'ayant rien à envier aux salles des maisons d'alentour.
"La Préfecture? Et pourquoi la Préfecture?
-Tu connais donc point l'histoèr' dés Loudonniaux?
-Mais si, Prosper."
Toute nation qui se respecte s'enorgueillit d'un passé. Les Loudonneaux en ont un, et fameux, que Dieu et le Diable se sont âprement disputés sans qu'on sache encore lequel est vainqueur.
L'histoire de Loudon commence avec ce nom barbare de Lug-Dunum, la Butte aux Corbeaux selon les uns, la Butte du Dieu Lug, une vieille horreur, ou la Butte Brillante, selon les autres. Fiez-vous donc aux linguistes!
Il y a aussi la Pierre- Bergère, là-bas, dans la Vallée du Narais, une sorte de sorcière pétrifiée célèbre pour ses exploits. Puis, sur l'autre rive, le bourbier de Gardonnière, sous lequel on entend parfois des sons de cloches évoquant la ville d'Ys, de sinistre mémoire.
Une foule de pratiques étranges, sur lesquelles les saints du Paradis ont parfois essayé de mettre la main. L'herbe date de la Saint Jean, cueillie à jeun, le matin de la fête du Saint, pour préserver de la foudre et de la maladie; les sorts jetés à pleins bras, malgré l'exorcisme des croix tracées à la chaux au-dessus des portes; du sel, jeté par dessus l'épaule gauche. Ces interdictions de faire la lessive certains jours; ces chouans qu'on entend la nuit geindre ou rire comme les fous de l'Enfer, et que l'on cloue au vantail des granges.
Au XIIIème siècle, Geoffroy, évêque du Mans, originaire de Loudon en Parigné ou de Loudun en Poitou, tenta d'apporter un peu d'ordre par là. Il profita de ce que Loudon appartenait à l'Église du Mans pour y fonder un prieuré afin de convertir les païens du lieu. Mais l'établissement périclita, et devint une simple ferme dont il ne reste que des pierrailles, sur le ruisseau à la sortie de l'étang.
Vers 1860, un prélat manceau voulut renouer le tradition évangélique de son prédécesseur, dans cette colonie obstinément païenne: il fit construire une petite chapelle sur le bord de la route, en plein centre du hameau. Mais le Bon Dieu n'y venait qu'une fois par an visiter ses ouailles, et il restait 364 jours par an pour l'oublier.
"Tu te souviens, Prosper, de la petite chapelle?
-Pargué! On l'l'a dèmolie à cause qu'a' croûlait."
La bonne femme du café, écoutant la glose, attendait patiemment la commande.
"Quai qu'on prend, demanda Prosper, un café?
-Un café, acquiesça Philbert?
-Va pour un café.
-Avec la bouteille à l'iau-bènîte." Recommanda Prosper. Puis il reprit.
"Mon vieux, ces raconteries-là, c'est bin savant, j'veux bin crére, mais ça nous dit point pourquè qu'la Préfecture a s' appelle la Préfecture. J'vâs tè l'dire. Mon histoèr' al'ésr bin pu vieille que ça…Y'a cent ans…"
Cent ans, aux Loudonneaux, c'est la limite des temps historiques.
"Y'a cent ans, icit', y'avait un nommé Coulon qui s'disait Préfet des Loudonniaux. I'vendait du boère et d'la goutte, bin-entendu, tout comme à c't'heúre dans c'te m*eme auberge, la mére Bidru que v'là. et mon Coulon, i'vendait itou d'la justice, et bin mieux qu'tous vos bobans à blouse et à bavettes.
Y'en n'avait pâ-un comme li pour régler les disputes entre bonhommes, quant l'un ou bin l'aut' rabourait eun seillon en l'champ du vouésin pour ègrandi l'sien, ou bin quant'i'n'i'avait des lapins pi des poules de volés, et tout…Il empochait l's'amendes, més faut dire qu'il faisait bin du bien dans l'carré, et qu'les amendes en quession, a'servînt bin souvent à aj'ter du pain pour les malheureux, ses pauvres, comme i'disait.
Mais l'pu biau, c'est quante le Coulon i'pouillait eùn' belle ch'mînse blanche pour marier eùne couple d'amoureux, car i'faisait aussit' les marièges, que çà qu'i'ètait bin pu aisé à dèmancher quant'on s'entendait point.
La cèrèmonie a'coûtait rè-n'en tout: l'Coulon i'faisait ajnouiller les mariâs à sés pieds d'vant toute la compagnie, i'y'eû lisait l'code des Loudonniaux, et pi pour les bèni',i yeú pissait d'sûs. après, bin sûr, y'avait eún dîner chez li qu'fallait poèyer.
-Sacré Prosper, tu nous en contes de bonnes…
-Ça qu'i'ést aussi vrai que j'te l'dis, à preuve que mon grand'pér'il a jamais été marié autrement…
-C'est vrai, confirma Philbert, j'ai toujoûs entendu ça par les anciens.
-c'est pâs tout, reprit Prosper, ceusses-là qui voulînt point s'marier pour de bon, i'z'avaînt eùn'aut'moyen d's'assouâtrer, Coulon i'louait à des bracos et à des train-niers des p'tites loganes en bèrguiére qu'il avait bâties en l'bois. Et parmi ces gars-là, y'ènn'avait eun,l'Pecna qui faisait l'boucher d'biques, mais qui t'nait itou la Maison des Chiffes,eùne cahute oûyou qu'i'logeait d'nuit cîn-àsî fumelles point èmoèyées.Quant' eune pratique a'v'nait au piési mon Pecna i's'couait eún guérlot et les filles a'sortaînt des bussons d'alentou. Et moyennant sept à huit p'tites centimes, l'amoureux il avait l'dret d's'ègailler en l'bois avec c't'èlà qu'il avait chouâsie.
-Ah! sacré Prosper…Mais dis donc, légalement, ça ne comptait pas, les sacrements de ton père Coulon….
-Ça comptait point! Ça comptait point! s'écriait Prosper qui commençait à s'échauffer après avoir fait de sérieux emprunts à la bouteille d'eau de vie, eh!bin,il aurait fait bon dire ça en c'temps-là aux gens d'paricite! De quoi donc qu'vout'maire et vout'curé i' font d'pû, à pa d'pisser su la mariée? Du moment qu'tout l' monde était d'acco, à cause de quai qu'ça n'aurait point compté?
À preuve que mon grand'pér'il a pâs moins ÿû huit quèniaux. La mécanique a's'fout pâs mal de qui c'est qui la bènit, ça l'empêche point d'fonctionner.
-Elle fonctionnerait même sans bénédiction, hein? Philbert…"
Philbert, pris à témoin, souriait, ce qui excita l'autre.
"Philbè, comprends -tu, c'est eún bon gars, un copain à moi. Mais, n'empêche que c'ést-eún riche. I'sait signer son nom; i' possède; pis, il ést conseiller municipa. D'sorte qu'il a intérêt à filouser les "groûs" qui nous m'nant…
-Mais, Prosper, ton père Coulon, c'était aussi un riche qui vous imposait des obligations en vous exploitant. Pourquoi passer par son ministère?
-Quiens! Ç'te d'mande! Fallait bin fair'comme tertous, à cause de la considérâtion. C'ést pour la mîn-m'réson qu'n'on va à ç't'heûre trouver l'maire et l'curé. C'était la mode de chez nous; et ceux d'ailleú, i' nous avant ÿu, v'là tout!
Mais, au fond, on s'en fout pas mal, nous. L'pér'Coulon, i'rendait dés services malgré qu'i'les faisait poèyer. Tandiment qu' lés curés et surtout lés maires i' songeant qu'à nous emmerder. C'ést des emballes, qui veulent tout k'mander et s'engraisser à nos dépens.
-Allons, alons, Prosper, le Progrés, la République…
-Oui. Bin, n'on peut n'en parler, d' leû Rèpublique… des marchands d'balais d'bèrÿiére comme le gars Henry qui voulant jouer au groûs; des voleûs comme le Clôvis, qui n'songeant qu'à soutirer d'l'ergent au pauv' monde; des gendarmes, des percepteûx… On n'ést pûs lés maît'chez nous comme en l'temps…
-Au bon vieux temps des châteaux?"
En prononçant le mot, on est sûr de déchaîner l'orage…C'est que, tout de même, si l'autorité de Prosper est incontestable, il n'est pas seul maître dans son royaume. Comme un bon papa -faillible- il règne spirituellement sur son peuple, mais, comme la République d'Andorre, il doit foi et hommage à deux puissants suzerains: la République Française, qui exige la taille, et impose une autorité prétendue venir d'en bas, ce que Prosper ne peut souffrir et le Château, qui impose la corvée au titre de haute mainmise foncière, ce que Prosper abhorre.
Si les Loudonneaux sont sous la tutelle de la mairie de Saint Mars, Loudon est sous la dépendance de celle de Parigné, où l'on commerce volontiers, si bien qu'on peut avoir maille a partir avec deux municipalités. Quelle complication!
La République pourtant est bonne fille. C'est grâce à elle que la fameuse bonbonne d'eau de vie annuelle et exonérée de droits; qu'on peut déléguer un porte-parole presque illettré au Conseil Municipal, et obtenir, de temps en temps une petite faveur.
Mais évoquer le Château! Là-haut, des pentes Nord des Tuffettes on voit à l'horizon émerger un cube blanc: c'est le Château. Et tout, à la ronde, à quelques exceptions près, appartient au Château: Loudon, les Loudonneaux, la Buzardière, un joli manoir qu'on laisse crouler, et tous les bois d'alentour.
"L'châtiaû, hurle Prosper! De quoi donc que n'i'a d' diffèrence avec aut'foès? I'nous tient. I'nous tient tout comme y'a cent ans![ lisez mille], et, nous autes, 'cor' pûs qu'lés anciens, à cause que dans c'temps là, l'châtiaû il' tait loin, et qu'aux Loudonniaux, on pouvait' cor' se senti'en famille.Mais à c't'heúr'…
-Voyons, Prosper, on n'a jamais entendu dire que le Château se soit jamais rapproché…
-Bougre d'couillon, tu veux donc point m'comprende… En ç'temps-là les "bourgeois" du Châtiaû i'v'naint par là que de temps en temps pour courser un chevreu ou bin un marcassin. Mon grand'pére i'm'a racontéça, aut'foès…Tout ça, ça qu'i'arrivait à j'vau, lés bonn'femmes comme les bonhommes, avec eùn' venue d'chiéns, ça d'valait au travès des champs et ça berzillait tous l'z'affiements.
Mais à part ça, on ést si tellement perdus en nos boîs qu'on nous oubliait à peu près…À ç't'heure, més bon dieu d'bérlaud, tu vois donc point déquai? D'puis qu'i'nous avant mis des gardes, on ést pire que leû chiéns…Ç' grous pastre d'Chèniau, l'as-tu bin r'gardé? À l'voèr'comme ça, avec sa bonne grousse goule rouge et toute ronde qu'i'a l'air de toujoûs chauvi on dirait l'meilleú gars d'la terre. Eh! bin, va donc t'y fier! Ça qu'i'ést sorti d'rin, d'eun p'leû d'bèrÿèr' de Vaugautier, et pour eún peu, ça mettrait tout l' monde su' la pâille.
Quant i'fait fair' du boîs, i' trouve toujoû moyen d'chicaner su'l' prix, à cause que les cordes a'sont point assez serrées. Quant'i'fait chârrèyer, faut qu'il ergote su'l'chargement ou bin su'l'nombre d'tours. Mais tu peux aller vouair su'l'livre d'dépenses; les journées et les charrais i'f'zant des p'tits. On ètonnerait bin des bonhommes si on yeú disait qu'i'f'zant châcun dans les cîn à sî-cent journées par an; et les j'vaux si i' savâint lire, i's'rînt bin surpris d'savoèr qu'i'mangeant eún boussiau d'avoine par jou.
L'livre des ventes, li, c'est pas pareil. Tu ÿi vois bin les vingts cordes d'sapin livrées au boulanger d'Ardenay, mais tu peux ÿi chercher les cinquante petits peupliers pris dans la pèpiniér" pour Maîte Bidault, ou bin l'cent d'bourrées vendu à la Mér' Picot. Aussit', le Chèniau il aime bin mieux lés p'tites'affair' que lés groüsses; à moins qu'ça soéye pour vend'eùn' sapiniér'sü pied au Clovis qui ÿi läche eùn' beûrrée su'l'prix fó…Quiens, tout ça, ça m'fait chier…Et dire que les bourgeois i' n'en voèyant rin. J'lés plains pas, bin sûr, i'n'avant qu'à ét' moins cons. Més n'empéche que les gardes i's'enrichissant pu'vite qu'eux. Si i' prenant leû-z-intérêt, cest come le chien à dèfunt Bouju i' prenait les lièvres au gîte: avec l'espoèr de lés croquer.
-Prosper, tu es un rouspéteur. Tu exagères. Tu médis. Tu calomnies. Et d'ailleurs, tu serais bien en peine de lire sur le livre de compte…En admettant, pourquoi ne refusez vous pas de travailler pour le château?
-Et chouâsi' entre querver d'faim ou bin aller travâiller à six lieues. Et pi, sacrée Andouille que t'es, tu sais donc pas qu'ç'est l'châtiau qui loge tout l'monde ou presque, aux Loudonniaux.
-Et gratuitement.
-C'ést cor' assez ché poèyé pour dés loganes qui n'ont ni pavés ni contrevents, et qui perdant leû' vitres et leû' tuiles… Més, dis-té bin eùn' affair, innocent, c'ést qu'toûs ceû-z-là qu’i’avant r’fusé d’travâiller pour le châtiau, on ÿeû-z-a laissé croûler la soue su’ la goule . V’là pourquai que n’i’a tant d’ruines aux Loudonniaux…
-Prosper..
-…Dè quai cor’ ? Il ést dit que ç’fî d’putain-là i’ va prend’ la dèfense du châtiau !...
-Non, Prosper, non ; mais il faut être juste : combien le garde vous fait-il de procès pour braconnage dans une année ?
-J’te vois v’ni. On nous fait eún biau cadiau en fermant lés yeux su’eún lapin d’temps en temps :s’ment, v’là l’malheu, ç’que l’châtiau i’dure, à cause qu’il a tout d’mîn-m’ besoin d’nous, les gendarmes i’l’empéchant, pasqu’i’ n’avant rin aut’ choûse à fout’…Pourquai qu’leû lois a’ dèfendant d’dètruire le gibier ? toujoû pour la mîn-m’ réson : pour avantèger lés groûs. Més, grand boban dè qui donc qui l’nourrit, l’gibier ? Hein ?Quante n’on pique pour dix francs d’choux et pi qu’ deux joûs après tout ést mangé qui qu’ c’est qui poèye ? C’ést nous autres, pour que ces cochons-là et pi leû copains i’z’ayant l’plési d’tirer eún coup d’fusil deux ou touâs fois l’an.
Et tu voudrais qu’n’on s’gêne ? L’gibier il est aux pésans, et quante j’vois fair’ eún ptocès d’chasse, ça m’donne envie d’la fout’en l’ai, leû Rèpublique. »
Heureusement, Philbert fit diversion.
-À propos d’chasse et d’gendarmes, dit-il, tu f’rais bin d’te mèfier :ton gars Milien i’ va à ç’qui paraît, tous les soèrs tende des collets du coûté des Tuffèttes ; et ça fait deux fois qu’on voit les gendàrmes aller par là.
-Pour ç qu’i’prend, ç’grand nigaud-là, ça s’rait bin dommaige qui s’fasse chatouiller. Mais c’est point pour ça qu’ les gendarmes i’v’nant,c’est pour les poules que c’te salope de Fauchon al’aurait prises chez Pavet. »
Prosper souffla un peu puis, à Philbert :
« Ç’ést pâs tout ça, reprit-il, changeons d’conversâtion. Si j’t’ai am’né là, tu penses bin qu’c’ést qu’j’avais quiouqu’choûse à t’dire. Eh !bin, v’là : la foère aux ognons du Mans, c’ést dans n’eún moîs, à peine. Et, ma foi, j’ai comme eùn’envie d’ÿ’aller fair’eún tour à quante-tè .Faut absolument qu’n’on décide nos bones femmes. On emportera n’importe pâs dè quai à vende, dés m’lons, dés poères de Giroufle, des froumoèges blancs, mîn-me eùn’couple d’poulets à l’occâsion pour poèyer nout’ voyaige…Quai qu’t’en dis ? »
Philbert ne savait que dire : oui. Il entra facilement dans le complot. Et après une dernière tournée notre société se dispersa.
21:37 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 6 : Il est encore question de cochons
« Ah ! çà, dit la mère Bèroux, va pourtant falloèr’ se dèfair’ de ç’cochon-là.Nout’ coche al ést fin prête à goriner, et n’on va pas fourni à nourri’ tout çà !
-Bin sûr, avait répondu Prosper, mais à qui l’vende ?Pâs au Clovis, toujoûs, ni à ç’pocra d’ Ledru. I’z’ont voulu m’avoèr avec le viau, i’ m’auront point avec le cochon.. . Si on l’gardait jusqu’à la foèr’ aux oignons du Mans ? On irait l’vend’là-bas, ça nous f’rait touâs ou quat’sous d’profit d’pûs par livre.
-Tu cré ?
-J’en sé bin sûr.
-À c’ moment-là, nout’coche a’s’ra cochonnée, rin n’empêche. N’on irait avec la cârriole. La Cendrine a’gardera bin la méson eùn’ journée. »
Prosper jubilait. Son projet ne rencontrait pas de difficulté, car la Bèroux avait autant que lui le désir de faire un tour à la ville où ils n’allaient pas une fois par an.
Le sort du cochon était encore pendant, lorsque, quelques jours plus tard, un après-midi, Clovis reparut à la ferme dans son char à pétrole.
« Ah ! le v’là qui vient pour mon cochon, ç’ti’là, s’écria le maître du logis, les cochons i’se r’cherchant entre eux !
-Point en tout, dit Clovis. J’viens t’cri pour veni’ quante moi chez la mére Chatte, à Canfouine, oûyou qu’ j’ai dés bûcherons…et tu vâs m’engueuler ; c’est bin la peine de songer aux copains.
-Quai qu’tu veux qu’j’aille fout’ à Canfouine ?
-J’ai b’soin d’tai. Pouille tés souliers, tu vâs pâs v’ni en sabots ! Monte dans ma châr’te pendant que j’vâs mett’ de l’iau dans l’radiateû. »
C’est que le radiateur de la guimbarde souffrait d’incontinence chronique. Malgré les emplâtres internes de recoupe que lui prodiguait le chauffeur pour aveugler les fuites, il fallait, avant chaque randonnée, étudier soigneusement les points d’eau de l’itinéraire pour ne pas risquer la panne en plein désert.
« Voilà, dit Clovis en revissant le bouchon. J’en remettrai au moulin des Cogé. »
Prosper était déjà monté sur un siège arrière et se réjouissait secrètement, d’effectuer sa première promenade lorsque sortit son épouse du toit à porc :
« Bin, par exemple, s’indigna-t-elle. Tu vas tout d’mîn-me pas aller verder tansiment que j’sé environ veiller nout’ gore qui ne tarde que de cochonner ! Et tout’ l’ouvrège, dis, grand fègnant, qui donc qu’c’est qui va le fair’ !
-Vous afflonez- donc point, la mére, dit Clovis, n’on fait u’d’aller et d’veni. »
Le tacot démarra dans un bruit de ferraille, et la fermiére, les deux poings sur les hanches exprimait encore son mécontentement qu’il avait déjà disparu.
« Si n’on prenait Philbé en passant ? suggéra Prosper.
-Si tu veux, consentit Clovis.
Là, il y eut encore du tirage conjugal. Mais cinq minutes plus tard les trois compères roulaient sur la route, d’abord complaisamment déclive, de Parigné.
C’est un problème, aux Loudonneaux pour se rendre d’un point à un autre par voie carrossable. De chez Prosper pour atteindre le Moulin de la Caluyère, alias « canfouine », distant d’une lieue, il fut parcourir le double ; contourner Loudon par le Sud, remonter la route d’Ardenay en franchissant le Narais à Cogé, puis prendre à droite l’une des deux routes de Challes ou de Surfonds.
Au Moulin de Cogé, Clovis refit le plein d’eau avec une boîte à conserve, ce qui exigea quatre tours à la rivière. Puis, l’auto redémarra ; mais cent mètres plus loin, en s’engageant dans la route de Challes, le conducteur prit son virage un peu court, et lorsque la manœuvre lui laissa le loisir de porter attention aux cris de Philbert, il constata que la force centrifuge avait proprement débarqué le Bèroux.
« Merde ! s’écria-t-il en bloquant la voiture, i’ doit êt’ tué, ç’couillon-là ! »
Un regard le rassura. Sur la berme Prosper s’en revenait clopinant avec philosophie, brossant, de son coude percé la poussière de sa casquette.
« Dis donc ! cria Clovis,la prochaine,j’t’attache avec une longe !
-Bougre d’salaud, tu veux m’câsser l’aut’patte ? Si ton tacot avait des portes ça n’arriverait point.
-T’en fais pâs, rigola Philbert, quant’tu bouét’râs dés deux gigues, ça f’ra compensâtion ! Y’a rin d’câssé ? Allez ! en route.
Le moulin de Canfouine, où se rendaient nos lurons, est désaffecté, et sis sur la Sourice, un affluent du Narais, en plein milieu d’un bois prolongeant ceux de Loudon. C’est une longueur et unique bâtisse à étage enfermant à un bout la maison, à l’autre l’ancienne meunerie. L’endroit est isolé, à plus d’un kilomètre de toute habitation, et l’on ne peut y accéder, des deux routes qui l’encadrent que par des charrières de sable mouvant.
Quittant la route, l’engin n’étant point conçu pour les fondrières, Clovis l’engagea sur les mousses, et partit à pied, suivi de ses acolytes vers une équipe d’une dizaine de bûcherons en plein travail. Il jeta un coup d’œil aux cordées de bois alignées entre des piquets, et , oubliant de saluer, interpelle le chef des travailleurs :
« Dis-donc, Perot, tu t’figures pâs que je vâs accepter des cordes comme ça ! C’ést pas dés stères, c’est des lunettes d’approche, on voit l’jour au travers… »
Le fait est que les bûches de sapin refendu étaient empilées arête sur arête,de manière à donner le maximum de volume. Au fond, cela réjouissait Clovis à condition que ce fût lui le bénéficiaire.
« Deux, quat’,six,huit…quarante cordes… v’là l’compte dit-il en sortant une liasse de billets. J’te rabats cent sous par corde, dèbrouille-tai avec les bonhommes. »
Le contremaître protesta.
« On va refaire les tas….
-J’te l’défends bin. Y’a d’l’ouvrège pu pressée. Eùn’ aut foès, vous les frez comme i’ faut du premier coup »
L’homme lui jeta un regard sournois en ronchonnant. Plus loin, les bûcherons, intéressés à la discussion, grondaient entre leurs dents. Ces fronts bas eussent volontiers descendu leur cognée sur le crâne du patron .Mais il avait toujours la précaution de s’entourer de témoins lors des règlements.
Un désappointement attendait les compères au Moulin : la maison était déserte, la porte close.
»Ah !ça, dit Clovis, on va pas ét’venus d’si loin pour se casser le nez su’une porte…Vous en faites pas, les gars ! »
Il chercha sur un tas d’ordures, en sortit une ferraille avec laquelle il farfouilla dans l’énorme serrure qui céda. Dans la place, il sonda le buffet, en tira une motte de beurre une douzaine d’œufs, un pain et une bouteille d’eau de vie.
« On va toujoûs câsser lacroûte. V’là la pouâl’, prospè, sais-tu fair’ eùn’ am’lett’ ?
-Ça m’connaît, donne-moè-çà ! philbai, prends la bourée dans l’coin au bois, ét pi va m’cri du persil en l’jardin !
-Pendant c’temps-là, j’vâ chercher la boiture, car i’ nous manque çà… »
Ce fut laborieux, la cave étant mieux fermée que la maison. Mais après une perquisition digne d’une brigade mobile, il finit par trouver trois litres tenus au frais dans le bief du moulin, sous les ruines de la roue.
L’omelette, débordant presque de la poêle fut vite enlevée, et copieusement arrosée. Puis, après le café et le pousse-café, les trois hommes entamèrent une partie de manille ; Prosper revenait souvent au flacon, et prenait soin de Philbert. Mais Clovis observait.
Le ton de la conversation atteignit un tel diapason qu’on n’entendit pas arriver, dans la cour, la charrette à bourri de la mère Chatte.
Ah ! l’grand cochon, s’écria la bonne femme en rentrant. J’me doutais bin qu’c’était li qu’i’avait forcé ma porte ; y’en a pâs deux pour fair’ des tours comme ça ! »
Derrière l’accorte commère à la mine florissante, et joviale, entrait un homme silencieux guêtré de cuir. C’était le mari. Car la mère Chatte était en puissance de mari, si l’on peut dire, car cest elle qui portait la culotte.
L’hôtesse, d’abord, se libéra d’une sorte de galette de crépon noir qu’elle portait en équilibre sur le crâne ; puis elle remplit la fiole d’eau de vie que Prosper venait de mettre à mal. Le père Chat était ressorti pour dételer.
Il n’était plus question de manille ; les joueurs maintenant marchaient autour de la table dans un tapage de foire.
« Oui, ç’ grand votou-là, il a forcé ma serrure ! braillait la bonne femme,
-Celle de vout’maison ! blaguait Prosper « bin parti ».
-Mais si jamais il a forcé ç’té-là que j’pense, c’est bin sûr point avec le mînm’rossignol ! renchérit Philbert presqu’aussi « atteint ».
-Voulez-vous bin vous taire,tâs d’cochons qu’vous êtes ! Vous-avez pas honte ?...Clovis,ècoute moè bin : tu m’enverrâs l’marichaû d’Surfonds pour la rac’moder ma serrure…
-Laqueue ? demanda Prosper.
-V’là qu’ça s’complique, ricana Philbert. Tu dois confonde avec celle de la pouâle à l’am’lette que tu t’nais tout à l’heùre, à moins qu’ça soèye avec celle d’un cochon que j’connais bin…
-Taisez-vous,cor’eùn’fouais, dégoûtants, dit la mère Chatte sans conviction. Vous m’faites rougi’… Tu l’z entends, hein, Clovis…
-M’en parlez point, la mère. V’là des gârs qu’j’amène de deux lieues loin pour ÿeú rincer la goule et v’là c’ment qu’ça s’ conduit chez le monde !...
-Clovis, t’és eún bon fî…Aussi vrai que j’m’appelle Bèroux j’’veux fair’ quiouqu’chouse pour tai…j’te…j’te…vends mon cochon…ça f’ra eún d’pûs’. »
Le maquignon cligna ses petits yeux fripés à l’adresse de l’hôtesse.
-Fous-moè la paix, avec ton cochon, j’sé point en train d’aj’ter.
-Clovis, je…je… te vends mon cochon !...
-Zut !... »
Dans la cour venait de virer une splendide torpédo qui n’avait pas dû peiner dans les sables du chemin. On en vit sortir une sorte de commère de revue dont la vision fit loucher nos lurons :
-Mince ! la belle bagnole.
-Et la chouette fumelle, donc ! »
La cavale entra, suitée d’un étalon fortement hybridé de porcin.
« Bonjour M’sieu-Dame, s’empressa la mère Chatte. Ah ! M’sieur Edouard, comme ÿ’a longtemps qu’on vous a vu ! Et eúne demi-heure plus tôt, vous ne m’auriez pas trouvée. On arrive du Breil, mon mari et moi, où on avait rendez-vous chez le notaire. »
Avec un sens aigu des affaires, la madrée bonne femme abandonnait le patois pour s’efforcer au beau parler en présence des »bourgeois’. C’est qu’elle tenait commerce. Nantie d’une grande licence, la mère Chatte accueillait bien quelques bûcherons altérés et quelques voisins en goguette, mais pour une clientèle plus discrète elle serrait aussi dans sa cave un stock de liqueurs fines et de champagne.Et son premier étage, auquel on accédait par un escalier extérieur était des plus accueillants. On y venait de très loin, jamais en solitaire, parfois en groupe, épancher des trop-pleins intimes dont les débordements retombaient en partie, sous forme de billets de banque dans l’escarcelle du rez-de-chaussée.
« On peut disposer ? demanda l’opulent visiteur.
-Mais oui, Mossieur Edouard, je vous suis… »
Le couple sorti, nullement incommodé par la présence de ces trois « croquants » inconnus, la débitante revint bientôt, chargée d’une bouteille de Moët et Chandon, chercher deux coupes de cristal dans le buffet et s’éloigna de nouveau.
« La belle fumelle, gémit douloureusement Prosper, comme poursuivant un rêve des Mille et Une Nuits ; et bin nippée, et peinturée…
-C’est point pour ta goule, mon pauv’ gars, dit Philbert.
-Point pour ma goule ? Et pour…pourquai donc pâs ?... C’ést-i…c’est-i point dègueulasse de voèr lés groûsses panses de …de la ville s’poèyer des belles filles comme ça a…avec l’èrgent qu…qu’nous-aut’ on a tant d’mal à gagner !...
-Chut ! Chut ! intimait la mère Chatte qui entrait.Tézez-vous, més gars ! Si les bourgeois i’vous-entendaient,ça m’frait du to l’s’raient bin en l’câ d’pû r’veni…
-Quai qu’tu veux disait Philibert qui avait la boisson philosophique, faut… faut savoèr se contenter du sien…À’d’soè, dans ton lit,quant…quant la chandelle a’va ét’èteindue, tu vas serrer la mér’Bèroux et pi t’figurer qu’tu tiens la gouine au grous…Ça t’f’ra l’mîm-m’effet pour ben moins ché.
-Par malheú, dit Prosper, c’te nuit, ma bonne femme a’va fair’ comme la fumelle d’en haut, a’va coucher dans la soue au cochon.
-Et…ç’cochon-là, ça s’ra point tai ! ricana Clovis. Le v’là qu’est jaloux d’sa gore,à ç’t’heúre ! Sacré Prosper, va…Buvez donc, voyons, vous buvez point !...
- T’âs raison,Prospé, reprit-il, les poules de luxe a’sont à tout l’monde.J’t’en f’rai connaît’eún’, bè-n’ av’nante, et qui t’ coût’ra point trop ché…À la voût, les gars !...
-Toi, Clovis t’és eún frér…je…j’te vends mon cochon.
-Ç’ qu’il ést gausant avec son cochon !...Écoute, si i’t’embarasse tant,j’pass’rai l’prend’ demain, c’ést d’accord ? c’ést promis. À c’t’ heúre, fous-nous la paix avec ça…Chante-nous putoût ta chanson… »
Prosper allait entonner le cantique de la chemise lorsque réapparut le client de l’étage, en quête de cigarettes. La mère Chatte en était dépourvue. En grommelant, l’homme alla s’installer au volant de sa voiture pour en acheter à Surfonds, tandis que Clovis, sur le pas de la porte, regardait avec un intérêt subit la voiture démarrer. Il sortit à son tour.
« Oûyou qu’i’va, ç’t’orfrâe-là ? i’m’demande ma chanson…pi…pi…i’fout l’camp.Ça s’trouve bin. Je n’sé point d’humeú à chanter…Dis-donc, Philbè, si qu’on irait voèr par le trou d’la serrure dè quai qu’a bouine, la fumelle ?
-J’vous l’défends bin, cria la débitante. P’t’êt’bin que j’vas perde la rèputâtion d’ma maison pour vout’amus’ment ! Châcun l’sien ! Quant’ vous amènerez eún’fille,j’vous laiss’rai la chambre, més en attendant, tâchez d’ét’ sèrieux !
-La mére Chatte al’hèberge, més a’n’fournit qu’pour la goule ! dit Philibert.
-A’fournit pour le reste quand n’on s’sert à mîn-me », brailla Prosper. Et vacillant sur ses jambes, il saisit la bonne femme et plaqua sa bouche puante d’alcool sur sa joue, en s’écrasant sur ses seins, ou plutôt sur les baleines qui les défendaient.
Sous l’impétuosité de l’attaque, la vieille, point bégueule, ne se fâcha que pour la forme, en riant très fort.
« J’appelle le père Chat !
-I’s’rait bin foutu d’ dire oui, dit Philibert
-Ç’ que ç’est cochon, dit-elle en se dégageant, ç que ç’est cochon, ces hommes quant’ça qu’i’a bu !...
-Te fâche-point, la mér’Chatte, j’vas t’raconter eún histoèr’…
-Tais_tai donc, babillon,tu n’peux s’ment pûs causer… »
À ce moment, on entendit revenir l’auto dans la cour.
« J’te raconte mon histoèr’…C’ment qu’le pèr’Fournigault il a été fait cocu par le Yabe…T’en va pâs…ècoute-mè…l’pér’Fournigault c’était un bonhomme comme s’rait bin l’ pér’Chat …et…et sa garce d’bonne femme commeça s’rait bin tai…
-Assis-tè, Prospè, assis-tai,là…ça va mieux ?
-Voui.Vlà donc mon Fournigault, qu’était du j’net comme eún manche à balai,qu’était pû foutu d’contenter sa mariée…tu comprends…tu comprends bin.. a’n’pouvait jamais abouter,...tu saisis…à cause qu’i’n’iavait été j’té eun so.
-Eún so qu’i’avait noué l’s’aiguillettes…
-Justement.Et la mère Fournigault qu’ètait pu chaude qu’eúne miche qui sô du fou, et qu’était point fière de l’affér, a’s’ènnallit voèr eún r’bouteux pour se fair’ dèsensorçonner…tu comprends…Eh !bin qu’i^yidit,ad’soé,avant que d’vous musser en vos drâps,i’alle rèciter ç’te priére au yâbe,la mére,et i’aurez vout’ content,et mîn-m’eún peu d’pû si vous la dites deúx foès : « Yabolus travouilla puette-puette,semper travouilla ! »
-Quai qu’ça veut dire.
-J’en sais rin, mon gars…Més…més…l’sam’di d’après…
-L’jour du sabbat, dit la mér’Chatte…
-P’têt’bin…l’pér Fournigault il’tait en r’ta d’véillée à cause qu’i’s’ètait soûlé…en sortant d’chez l’perruquier.La mére Fournigault a’s’met à dire la priére…la priére au Yabe…bé n’entendu…
- Deux foès ?
Non mon gars…autant de foès que n’i’a d’grains à son chap’let…à…à cause que l’bonhomme i’n’arrivait toujoû point.À la fin,a’s’coulît en les drâps a’soufflît la chandelle,quant’v’la la porte qui s’ouvre,et eún bougre qui viént s’râpi à coûté d’elle…Te…Te v’là cor’saoul comme tous lés samedis qu’a’dit…Més…rin n’réponit et la bonne femme a’fut bintoût calmée, à cause que…que…la priére al’avait bin…bin rèussi…
-Al’avait ÿu son content… ?
-J’te cré. Més l’aut’i’fait mine de s’é-nnaller, « Ouyou qu’tu vâs »qu’a dit crèyant causer à son bonhomme. Et la…la v’la qui rallume la chandelle juste pour voèr eún grand démanché tout noèr de goule et d’cô, encorné comme eún bouc et enqueûté comme eun bourri…Ça… ça qu’était l’Yâbe en personne, més gens. L’Yâb’ qui s’ensauvait par la ch’minée juste comme le pére Fournigault i’rentrait…
- De quai qu’il a dit d’ça, l’vieux ?
-I’n’a rin vu, dame…i’n’a rin vu en tout… Més…Més…
-Més quai ? Prospè…voèyons…
Prosper, peu à peu, s’abandonnait à une douce somnolence, et Philbert, moins mal en point, lui tapotait dans le dos.
-Si c’ést pas malheureux d’se mett’ dans des ètats pareils ! moralisait la mère Chatte.
-Prospè…l’pér’ Fournigault…
-Ah !oui.. l’pér’ Fournigault…li aussi, il avait été désorsonné… alors…il a…
- Il a ÿu son content ?
-Attends…oui…non…ç’ést ça…non…ÿ’a point ÿu mèche…figurez vous donc que l’ Yâbe, il avait câssé son outil dans l’ouvrège…
-Mon Dieu soupirait l’hôtesse, qu’ç’est donc bête un homme saoul. Mais à propos, où donc qu’ést nout’ Clovis ?
-Quiens, c’est vrai,oûyou donc qu’il est ? »
Les deux hommes sortirent en titubant. Questionné, le père Chat, qui bricolait dans la remise, certifia qu’il ne l’avait pas vu.
« S’est pourtant pâs nèyé dans l’russiau ? suggéra Prosper qui redevenait lucide au grand air. »
On allait peut-être sonder le ruisseau, lorsqu’un autre incident retint l’attention : la fille de joie et son lourd sigisbée redescendaient de leur colombier. Le magnat, fort à l’aise, cigare au bec, pénétra dans l’auberge, régla son dû, vint rejoindre sa compagne sur les coussins de la torpédo, et, dans la pétarade puante du démarrage, l’auto disparut dans les bruyères.
C’est alors que l’escalier rustique gémit sous les pas d’une sorte de ramoneur. Aux exclamations poussées par les témoins, la mère Chatte sortit juste pour voir atterrir Clovis qu’on n’attendait pas de ce côté.
Masqué et ganté de suie, le boucher-marchand de bois faisait triste figure, mais dans leur jubilation les deux adeptes de Bacchus retrouvaient presque leur à-plomb . La tenancière, elle, envisageait les choses moins gaiement :
« Dire qu’i’ pouvait m’fair’ arriver d’l’escandale, ce grand s’rin-là !
-C’ést l’Yâbe, hurlait Prosper, le Yâbe à la Fournigault ! »
Insensible aux sarcasmes, Clovis se débarbouillait dans un seau d’eau.
« Fallait bin que j’dise bonjou à c’te p’tite Arlette. J’pouvais pas d’viner qu’son groûs mal-appris il allait r’veni si vite de Surfonds…Tout ça, c’ést d’la faute à la mére Chatte. Quant’n’on s’mêle de louer à l’heure, on devrait au moins ramoner les ch’minées, à defaut d’portes d’derrière…
-Tu voès-bin, Prospè, bégayait Philbert, il avait raison Clôvis de dire que les femmes de lusque al’tant à tertous, més à condition cor’de fair’ vite, et yà des risques… Mès, dè quai donc qu’il a pu ÿi lésser ?
-P’têt’bin son tire-bouchon, comme le Yâbe, mon gars Philbè, més bin pu sûr’mentlés vingt pistoles qu’il a grattées à ses bûch’rons…Ça fait rin, reprit-il en s’adressant à Clovis, tai, t’és eún frér, tu penses aux copains, au moins pour la goule j’te vends mon cochon !...
Une demie heure plus tard, à la nuit tombée, Clovis déposait le roi des Loudonneaux et son ministre à proximité de leur domicile. Mais chacun sait, du moins ceux qui en ont fait l’expérience, combien il est difficile de terminer une « partie ». Prosper décida facilement Philbert à remonter jusqu’à Bois-Loudon, pour tâter d’un coup de cidre et d’une petite « goutte » finale.
Chez Prosper, cependant, l’animation régnait. Non point tant dans la maison, car les plus jeunes étaient couchés, mais sous le toit à porcs, où la mère Boiroux ne quittait plus sa truie. Gros événement. Dans le réduit, vautrés sur la paille souillée d’excréments, deux cents kilos d’une gélatine rose et soyeuse haletaient et grognaient doucement. On distinguait une oreille flottante au cartilage crasseux, et des tétons en escouade gonflés et tremblotants
Assise par terre sur une bancelle très basse, à la lueur d’un falot, la fermière guettait un globe gluant, qui s’excrétait lentement, sous une queue détortillée par l’excès des efforts. Les mains placées en coupe devant l’objet, la praticienne s’apprêtait à le recevoir.
« Cendrine ! Cendrine…viens m’ remplacer deux minutes dans la soue… »
La Bèroux accourait maintenant à la maison tenant dans son tablier le précieux fardeau. Elle s’assit sur le banc près de la lampe à essence.
« Victo ! donne-moè les ciseaux, aveinds-moè eún torchon en la liette du buffet et tâche de t’presser ! »
On vit alors, sur les genoux de la fermière, s’agiter faiblement une grosse taupe en baudruche rasée, au museau chiffonné.
« Bon, à c’t’heúre mets-moè eún peu d’lait dans n’eùn’tâsse… »
Elle avait glissé l’index de sa main gauche dans la gueule du cochonnet aveugle, qui, par erreur, le tétait avec délices. Mais d’un coup de ciseaux, elle coupait au bord des babines, une sorte de frange écumeuse, la « dentelle », comme on supprime les bavures à un objet moulé.
Sous le fer, le nouveau-né frétilla de douleur, sitôt apaisé par l’application, en un tour de doigt, d’un baume lacté en guise de teinture d’iode. Comme les gosses, les petits cochons ont depuis longtemps désappris à venir au monde tout seuls.
Un essorage au torchon compléta la toilette ; après quoi l’élève fut habilité à retourner dans la soue se vautrer dans la crotte en quête d’une mamelle.
« Y’en a eún aut’en route’ déclara Cendrine quand la fermière la rejoignit. J’me d’mande câmbin qu’i peut n’i-en avoèr… »
Le troisième goret s’annonçait lorsque Prosper et Philbert apparurent.
« Ah ! te v’là déjà, cria la Bèroux, et dans quel état ! Pendant c’temps-là, nous aut’on trime…Tu chouâsis bin ton moment pour t’offri’ eùn’pareille bérdancée. Et ton grand gars qu’ést cor’ pari j’sais pâs ouyou, comme tous les soèrs…Il a cor’ point soègné ni mulet ni vaches…
-Te fâche point, Joséphine, te fâche point…ça sêrt à rin… »
Les hommes installés à l’intérieur, Milien arriva enfin. Il alluma une lanterne et se dirigea vers les écuries. La mère Bèroux repartit avec Cendrine vers ses cochons ; Victor s’était couché.
Et c’est alors qu’éclata le drame.
Tout à coup, on entendit des hurlements du côté de la maison : »Hou là là ! Ouyouyouille ! Hou là là là là ! »
La Bèroux se précipita vers le logis et croisa une ombre qui se faufilait entre les clapiers. Dans la pièce, plus de lumière. Dans sa boîte de bois, le Tonton, réveillé, pleurait. Le grand Milien, attiré par le bruit arrivait aussi, portant son lumignon.
« Dè quai qu’i’y’a ? »
Prosper, glissé dans les draps, geignait. Philbert avait disparu.
« Ouyouyouille ! Hou là là
-Mais enfin, quai qui ÿ’a ?
-Foutez moè la paix !... c’ést mon affair’…Hou !là là là là… »
Ce fut tout ce qu’on put tirer de Prosper.
Le lendemain matin, Clovis arrivant à Bois-Loudon avec une fourragère contenant une cage de bois, trouva le maître alité.
« Bin voèyons, mon pauv’ gars, dè quai donc qui t’arrive ?
-Ça te r’garde point, dè quai qu’tu veux ?
-J’viens chercher ton gorin.
-Mon gorin ?
-Bin oui, ç’ti-là qu’tu m’as vendu hiè… !
-Ah ! c’ést trop fó… Moi ? j’t’ai vendu eun cochon hiè ?...
-J’te l’f’rai dire par Philbeè, pi par la mèr’ Chatte…
-Si c’ést vrai, Clôvis, ma parole a’vaut eún ècrit. Mès dis-donc, dè quaique tu penserais…Aïe hou là là d’un marché conclu avec des faux papiers ? Ça compterait point, bin sûr…Eh ! bin mon gars, attendu qu’tu m’âs fait soûler, ma parole al’tait fausse, à preuve que j’m’en souviens pûs…À preuve itou que l’cochon, on a conv’nu avec la maîtresse d’aller l’vende à la foèr’ aux ognons du Mans…Marché nul…Aïe ! Aïe … Mès j’me tiens pâs quitte pour ça : la s’maine qui vient, j’aurai b’soin à la mair’rie d’Saint-Mâs ; j’irai t’cri chez tai j’te payrai eùn ‘am’lètte et eun’ tournée d’jambinet chez la mér’ Papillon ;ça s’ra désintéressé…Hou là…
-Ça fait rin, Prospè, t’és rin salaud, quant’ mîn-me !
-Quai qu’tu veux, Clôvis, j’sé pâs pu salaud qu’t’és ficelle…Ouyouille ! Sans rancune Clôvis !...
Le maquignon éprouvait le besoin d’épancher son dépit, et la mystérieuse indisposition de Prosper l’intriguait. Il se rendit chez Philbert où la fermière le reçut.
C’était une femme revêche, possédant toute la grâce d’une effraye découpée dans une planche à laver.
« Vous v’là, vous… ? si c’ést pour dèbaucher mon homme, vous pouvez bin r’tourner d’oûyou qu’vous v’nez !
-Non, non, la maîtresse…juste deux mots à ÿi dire, et j’m’en vâs.
-Il ést là bâs, en l’champ haut environ travâiller.
-J’ÿi vâs. »
Clovis confia sa déconvenue à Philbert.
« Més dis-moè donc, dè quai qu’i y’ést arrivé que j’l’ai trouvé au lit ?
-M’en parle pas ! c’est d’ ta faute… on n’a pâs idée d’fair’ saoûler l’monde comme ça. Tu m’as fait engueuler par la mienne, et j’oûse pû aller m’frotter à la Bèroux. V’là c’qu’i’s’ést passé : on n’tait tout seû tous les deux dans la méson à Prospè, après t’avai’ quitté, quant’le v’là qui pète eún grand coup. »Bon Yeú, que j’ÿi dit, n’en v’là eún pet, ça doit-êt’ l’am’lette à Clovis ! Avec eún pet come ça, t’èteindrais la chandelle. »… »Bin sûr que dit Prospè Cambin qu’tu paries que j’souffle la chandelle en pètant d’sus… ? » Et avant qu’ j’aye eu l’temps d’dire » ouf », le v’là qui pose culotte. Fallait’y qu’n’on soye saoûls, quant’mîn-m. « Approche la lampe, qu’i’ dit, et oûte le verre ! mets lâ bè-n’en face du soupirail. »Et comme j’ai l’habitude de ÿi céder sû tout, j’approche la chandelle.
Eh ! bin, mon vieux, on s’imaigine point eún’ affair’ pareille. Au moment qu’i lâchait son pet, eún pet comm’on n’n’a jamais entendu d’mémoère d’homme, il a sorti eún grand’ lueú haute comme ça…C’ést l’pet qui s’avait enflammé, et qui ÿ’ avait brûlé lés fesses ! En l’entendant houâler, j’ai point attendu l’èrgent d’mon reste, et j’ai fâilli renverser la Bèroux qu’accourait.
21:00 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 5 : Quand Milien court à la braconne
Quelques poules et canards. Des hurlements de mégère, des meuglements de vache, des criailleries de gosses. Un idiot béat paraissant gober les mouches dans la cour. Entre deux talus de mousse et de fougères naines, les racines tentaculaires étreignent des quartiers de roche. Le pied se fourvoie dans la triple rainure de sable mou qu’allonge la charrière. La montée s’accentue. À mi-côté, le passage s’élargit : à droite un glacis que dominent deux maisons. À gauche, un vieux puits béant et autour des bâtiments à demi ruinés : Les Pilons.
Le chemin s’étrangle et se raidit, puis s’obscurcit. Derrière une touffe d’osiers, un jardinet minuscule surgit, où les fleurs font orgie d’arc-en-ciel, se bousculent, se haussent pour attraper au vol un rayon de soleil.
Une maisonnette est derrière. Son toit émergeant de toutes ses écailles moussues. Mais si vous franchissez la claie d’entrée et dépassez le rempart de corolles, vous découvrez la façade percée d’une porte unique et d’une croisée dérisoire : là, toute poésie s’évanouit. Au bruit de pas, un étrange bonhomme apparaît sur le seuil. Sans âge précis, entre soixante et soixante-quinze ; il montre une grosse tête ridée, inquiétante, sur un corps trop long perché sur des jambes trop courtes, disproportion qu’accentue un vieux bourgeron militaire tombant sur un pantalon rapiécé. Une casquette paraissant collée par la crasse, de gros sabots cerclés de fil de fer complètent l’accoutrement. Une maritorne apparaît derrière l’homme, découpant dans l’embrasure un faciès d’ivrognesse, cheveux tirés et ramassés au sommet en un champignon luisant et ridicule. Jouant des épaules, cette caricature de femme se faufile, se campe près de son mâle, suivie d’une ribambelle de mioches barbouillés et loqueteux. On se demande s’il est raisonnable d’attribuer à un tel couple la paternité de cette marmaille. Si l’on ose pénétrer dans la bauge de cette singulière famille, on y découvre le plus misérable mobilier. Là dedans, tout est noir, raccommodé, boiteux, dépaillé, disjoint et crasseux. Et cela pue la graisse, l’urine et l’alcool. Mais le bonhomme a doté cet ignoble intérieur d’une collection d’amusants petits lits à claire-voie qu’il a fabriqués avec des lattes de châtaignier, car le Père Fauchon est artiste…quand il est à jeun et d’humeur ouvrière. Sous un hangar voisin, où quelques lapins, dans une caisse, broutent des rutabagas conquis sur le voisinage, des paniers, des resses, soigneusement tissés avec l’osier qu’il récolte ou qu’il vole ; des brouettes dont les brancards sont empruntés sans retour aux taillis du château, et dont la caisse et la roue pleine forment des rébus à la gloire du Chocolat Menier ; enfin, de petites voitures de même style qui servent à transporter les fruits du jardin et des rapines dans les bourgs voisins ; fruits convertis aussitôt en boisson. Le soir, le couple rentre à la maison en complet état d’ivresse, et tandis qu’éclatent injures et coups, les gosses mangent ce qu’ils trouvent. En face de la maisonnette aux Fauchon s’ouvre un chemin transversal qui, par d’invraisemblables détours, arrive à flanc de coteau dans la cour de Prosper. À l’intersection des chemins, s’étend un jardin clos de haies où toutes sortes de légumes poussent avec une vigueur des plus rares aux Tuffettes. Deux grands poiriers noirs et crochus couvrent la moitié de ce potager. C’est le jardin du bonhomme, qui, s’il existe un are bonne terre aux Loudonneaux, peut se vanter d’en jouir. Toute sa consommation, tout son négoce,sont censés sortir de ce lopin. Au-delà du jardin, le chemin s’enfonce dans le bois couronnant le sommet vers la ferme des Tuffettes, isolée sur l’autre versant. C’est dans ce bois que Milien avait entrepris, un mois plus tôt, de tendre des collets. Il était apparu à la brune, les poches garnies de fil de laiton. Il avait soigneusement repéré les « coulées » par où se faufilent les lapins, et savamment préparé ses « cravates » métalliques. Il les avait disposées, le nœud coulant bien arrondi à trois doigts du sol, et solidement fixé à un piquet. Il en était à la troisième lorsqu’il avait eu l’intuition d’une présence. S’étant retourné, le jeune braconnier avait constaté qu’il était surpris, non par les gendarmes, mais par une jolie biche, une fillette en haillons qui le dévisageait en souriant. Chaque jour, au crépuscule, Florida, l’aînée des Fauchon venait au bois faire provision de branches sèches. Ce soir-là, ayant entendu froisser les bruyères, elle s’était avancée à pas de loup et avait surpris le gars.
« Tu m’as fait peur, Florida » dit-il. Le sourire de la jeune fille reflétait maintenant la maligne satisfaction d’avoir ému le fils d’une famille qui paraissait constamment distante de la sienne, et elle n’ignorait pas pourquoi. Personne, d’ailleurs, ne recherchait la société des Fauchon qui bénéficiaient d’une solide réputation de râpineurs, consacrée par des peines de prison. Certes, d’autres aux Loudonneaux avaient connu quelques séjours à la geôle correctionnelle : le gars Traquet trop prompt à essayer ses poings sur les gendarmes ; la Boudin, qui se chauffait sans vergogne au dépens du Château et avec le bois de mine de Clovis ; même le Tatin, l’incorrigible chasseur clandestin. Mais tous ceux-là jouissaient d’un brevet de victimes qu’on ne pouvait décemment accorder aux Fauchon, obstinés à subsister au détriment du pauvre monde. Milien et Florida se connaissaient de loin. Mais il avait fallu ce hasard pour les placer face à face dans la solitude. Et voici que Milien découvrait d’un seul coup la beauté de Florida. Car l’enfant était belle, d’une beauté attirante, insolite. D’un paquet de loques informes, qu’une coquetterie innée dissimulait de son mieux, sortaient des jambes nues, un peu grêles, mais joliment galbées, des bras minces, modérément musclés malgré les besognes, et surtout un franc visage encadré de boucles folles, et dont les yeux profonds explosaient comme des jais vivants. Florida riait. Sa mignonne bouche avait élargi son dessin, dévoilant des dents blanches un peu pointues comme celles d’un louveteau. « Laisse-moi ! pria le garçon. - Te laisser ? Mais qui donc te retient ? fit-elle t’es libre ; Moi je suis ici chez moi… » Stupide, figé, Milien restait, les bras ballants… « Je sais, va, reprit-elle…Tu me méprises… »
Il tourna les talons, et s’en fut, comme à regret. Il allait disparaître derrière la haie, à l’orée du bois. « Milien ! cria-t-elle…Milien !... » Il hésita, puis, délibérément, s’effaça derrière le feuillage. « Idiot ! Sauvage ! » hurla la gamine étreignant son fagot et pleurant de colère. Florida souffrait. De quoi ? De l’ambiance où elle vivait. Des injures et des coups dont elle recevait large part, bien qu’elle assumât seule l’entretien de la triste maison, et se prodiguât pour ses jeunes frères et sœurs. Dans sa vie, Florida ne connaissait que deux moments de quiétude : celui où le ménage s’absentait en quête d’argent ou d’alcool ; et l’heure précédent le maigre dîner, quand le prétexte du combustible lui permettait de s’échapper dans le bois. Elle se hâtait alors de confectionner son fagot, et pouvait ensuite goûter le plaisir d’une flânerie sans contrainte, mais trop courte. Florida n’avait qu’à peine la notion d’un monde extérieur à la petite communauté des Loudonneaux. Ses seize ans rêvaient d’émancipation. Son imagination entrevoyait confusément des possibilités d’évasion. Ce soir, Florida avait connu l’espoir d’une sympathie qui lui avait été refusée jusqu’alors, mais que sa puberté sauvage réclamait d’un coup, impérieusement. L’aspiration inconsciente de son être à l’amour venait de lui être révélée à la vue de Milien, et lui, ce grand niais n’avait pas su, n’avait pas voulu la comprendre. Partageant l’aversion qu’éprouvaient tous les rustres d’alentour pour sa famille, il la méprisait, comme si elle-même était responsable des méfaits des siens. Elle souffrait d’autant plus de cette injustice qu’il avait failli céder à sa prière muette, et qu’au dernier moment il s’était ravisé.
La douleur de son cœur puéril et inculte ne savait s’exprimer que par la rage. Elle se dirigea vers le dernier collet qu’avait tendu Milien, et le froissa, puis brisa le piquet. Elle fit subir le même sort aux deux autres qu’elle n’eut pas de mal à découvrir, puis elle s’en fut, calmée, mais se promettant de jouir, le lendemain,de la déconvenue du chasseur. À ce moment, retentit au loin, sans douceur, la voix de l’ivrognesse. Au petit jour, Milien ne put que constater la destruction de ses pièges. Sans peine, il en devina l’auteur. Il allait s’en retourner après avoir recueilli ses laitons, lorsqu’un rire provocant fusa près de lui. Florida ne chercha pas à se dérober lorsqu’il lui saisit le poignet. Il serrait, le gars ; mais elle jouissait de ce contact si peu douloureux à sa chair, inexprimablement doux à son cœur. Allait-il la frapper ? Secrètement, elle le souhaitait. Mais non. Son regard venait de rencontrer les grands yeux noirs de Florida, et d’y lire, au lieu d’une méchanceté sournoise qu’il attendait, une prière muette, mais fervente. « Pourquoi qu’t’as fait ça ? Quoi que j’t’ai fait,moi ? » Insensiblement, il desserrait son étreinte. « J’ai fait mal, Milien, bats-moi ! » Le bon Milien n’y songeait guère. Il contemplait cette petite main restée délicate malgré les gros travaux, et restait songeur. Florida sanglotait. Elle avait glissé à terre, et lui, sans la lâcher, l’avait suivie sur le tapis de lichen. Gauchement, il s’efforçait de la consoler. « Voyons, Florida, pleure pas !...de quoi qu’y-a ? » Prodige d’une phrase ! Florida, rassérénée, s’était abandonnée sur la poitrine du garçon. Milien, lui, eût été bien embarrassé de démêler les sentiments de compassion et de désir qu’il éprouvait. Mais elle ayant levé la tête, il rencontra de nouveau les yeux noirs, et sous les chiffons, sentit la rondeur des seins. De son bras, engourdi à force de tenir le poignet, il entoura la nuque de la petite, et avec une fougue qu’on ne lui connaissait pas, il colla sa lèvre épaisse à la bouche menue qui ne se refusa pas… « Oûyou qu’al’ést, ç’te putain d’gamine ?...Attends…j’vâ t’en fout’dés prom’nad’en l’bouâ au matin !... La colère de la Fauchon éclatait derrière la haie heureusement épaisse, et Milien n’eut que le temps de se jeter sous une cépée de chêne, avant qu’apparût la mégère. Florida, légère comme un écureuil, s’évanouit du côté opposé… « Tu n’perds rin pour attend’… » Effectivement, Florida ne perdit rien. Mais pour la première fois, elle reçut les coups sans un pleur. Depuis, chaque soir, le fils Bèroux revint vers le bois des Tuffettes. Les poches pleines de collets dont il oubliait de faire usage, il aidait Florida dans la confection de son fagot ; puis, dissimulés au plus touffu du bois, ils se pelotonnaient au pied d’un arbre. « Ma p’tit’Biquette, ma Rida, j’t’aime bin, disait le gars… -Milien, mon p’tit’homme ! Si tu savais comme c’est bon d’se sentir aimée quand on est malheureuse ! je suis à plaindre, va. Tu n’peux pas savoir, toi. T’as une bonne mère, des parents qui travaillent, des frères et sœurs gentils…Les miens, à moi, sont des diables qui me font quereller toujours, malgré ce que je fais pour eux…Pas le tout petit, mon Jojo, qui a si peur quand on s’ bat chez nous. Mais pourtant, Milien, j’sens que j’s’rais en l’cas d’le quitter pour m’en sauver bien loin, dans une petite maison à nous…Tu me tiendrais comme ça, toute la journée dans tes bras…Et puis moi, j’f’rais ronron pour toi sur ton estomac, comme une petite chatte !... -Comme tu dis bin, Florida… Moi, j’sé bête, je n’sais point… -Oh ! ça fait rien, mon grand ! puisque je dis, moi, et que tu penses, toi…Oui répète-moi qu’tu penses, Milien, puis, que tu m’aimes pour de bon, qu’tu ne me laisseras jamais, malgré tout c’qui peut arriver… -Mais oui, Florida, j’t’aime bin, mouè, j’te jure que j’t’aime bin toujours… -Vois-tu, disait-elle encore, ça m’fait plus rien d’être mal vue, à c’t’heure que je t’ai. J’veux bien être battue, pourvu que chaque soir je puisse venir me consoler dans ton giron, à défaut de rester ensemble. Mais je tremble, mon chéri, de penser que si nos vieux savaient… -J’te laisserai point, Florida. AH ! j’t’aime bin…pour sûr, j’t’aime bin. » Il était sincère. Si Florida venait d’atteindre un idéal inespéré, Milien tout surpris découvrait dans la petite mendiante proscrite un esprit supérieur au sien, doublé d’une sensibilité rare. Et sous les haillons de Florida, il se prenait encore aux attraits d’une chair vierge et farouche, d’un sang bizarrement étranger. Enigme d’une petite fleur exotique, Florida ? Son nom, ses traits, son geste, pour le gars des Loudonniaux, tout n’était qu’un mystère, mais mystère captivant : « Ma p’tite Biquette, dit-il un jour après une longue méditation, t’as point l’air d’une pésanne, tè…Tu causes point comme nous autes, et pi, t’â dés allures de d’moselle… » Et la fillette, évoquant des souvenirs très diffus, estompés par le temps : « Peut-être bin, Milien, peut-être,…Mais qu’ça fait, puisqu’on s’aime, et qu’on s’plait bin comme ça… ?
18:29 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 3 : La dynastie Bèroux
Chapitre 3 La dynastie Bèroux
Vers l'année mil neuf cent dix, Prosper avait épousé en justes noces, et suivant les us et coutumes du lieu, Joséphine Aglaé Rêche. C'était vaguement sa cousine, et il était presque impossible qu'il en fût autrement, puisque tous deux étaient originaires de ce coin, où la population semble pétrifiée depuis vingt siècles et plus.
D'ailleurs le Monde est si petit et le passé si profond qu'ils devaient bien, aussi, être un peu cousins de l'adjoint et du juge.
Bèroux, donc s'était marié selon les us et les coutumes du lieu à l'époque; c'est à dire qu'il avait courtisé Joséphine juste le temps de lui déclamer "j't'aime, bin". Joséphine avait appris le passage par cœur et l'avait récité à son tour. Lorsque deux êtres sans complication se sont mutuellement déclaré qu'ils s'aiment, et! Bien ils se le prouvent, avec toute la puissance de la candeur originelle. Et dès que la preuve se manifeste ostensiblement, on s'avise que la Société impose des robes blanches, des oraisons, des formalités et des festins pour préluder à ces joies. Un peu tardivement, on commande la robe immaculée, à laquelle on ajoute quelques fronces afin de ne point trahir les réticences du confessionnal. Si dieu semble ne rien voir, chacun sourit un brin…
De cette remise au point, trois mois plus tard, sort un vagissement. Désormais, le ventre et la mamelle vont se relayer de douze en douze mois, se faisant chaque fois un peu plus mollement complaisants pour le nouveau venu. Ça, c'est la Nature. Et quand le bénéficiaire doit faire place à une nouvelle petite sangsue, quand le sevrage lui tire des pleurs, pour le consoler, on lui glisse dans la bouche un biberon empli de l'extrait de la pomme par la pissette de l'alambic. Ça, c'est le cadeau du Fisc.
C'est dans ces conditions, approximativement, qu'avait poussé l'arbre généalogique des Bèroux. Seulement, de mémoire d'homme aucun des ancêtres n'avait encore fait preuve d'une telle application.
Prosper jouissait d'une postérité directe représentée par douze sujets, produits de douze couvées, sans compter quelques accidents, mais sans "doublets". Son fusil, comme il disait, n'était qu'à un coup.
Cinq de ses rejetons avaient essaimé aux alentours. Le doyen, le "Désiré" qui avait jadis joué à loup-caché sous la toilette nuptiale, continuait les traditions de famille dans un minable "bordage" à trois cent mètres de la ruche paternelle. Il avait augmenté de deux unités la descendance de Prosper, avec la complicité tardivement légale d'Augustine, la fille d'une sorte de Titan femelle, la veuve Tribouillard qui faisait valoir seule deux journaux de terre.
Le fils de cette veuve avait épousé Berthe, le second des enfants Bèroux, dont le frère puîné, Jules, sans doute par représailles, avait enlevé la cadette Tribouillard.
Ces deux couples avaient dérogé en désertant le terroir, l'un pour le chef-lieu de canton, où l'homme boulonnait les traverses de chemin de fer; l'autre pour un domaine éloigné où le couple tenait la basse-cour.
Aux Loudonneaux, où l'émigration est souvent rendue nécessaire par l'exiguïté et l'ingratitude du sol, l'immigration est la grande exception. C'est ce que le bon sens du cru traduit par l'expression "chez nous, pour y rester, il faut y être né". Et l'on y reste, pour peu que quelque vieux consente à mourir pour céder aux jeunes sa place au soleil.
C'est ainsi que le quatrième Bèroux,"le Léon" s'était établi dans "l'endroit" du père Marmion, qui avait eu le bon esprit de défunter juste après lui avoir accordé sa fille, et que le cinquième," la Lise" s'était adoubée, avant de régulariser, avec"le Tatin Braco" à qui sa mère venait de léguer le droit à une pièce unique assise dans le marais.
Labourage, bricolage et braconnage sont les trois mamelles des Loudonniaux. Prosper labourait, Désiré labourait, Léon bricolait, Tatin bricolait, et tous braconnaient à l'envi.
Lorsqu'on pénètre chez Prosper, le soir, à l'heure où le reste de la famille est réuni, la première question qu'on se pose est celle-ci: comment tout ce monde peut-il se caser la-dedans ? Et pourtant, naguère, on en avait logé davantage.
Dans un cliquetis de couverts, parmi les pleurnicheries de gosses et les glapissements de femmes dominés par la voix cassée de Prosper, neuf personnes achevaient un repas dont la soupe au pain, les pommes de terre à l'eau et le fromage blanc composaient l'essentiel.
La flamme dérisoire d'une lampe "Pigeon" tentait en vain de rivaliser avec un feu de fagots qui suffisait à l'éclairage.
Sitôt la dernière bouchée avalée, la mère Bèroux se préparait à empaqueter pour la nuit son dernier-né ,"le Louis" dit "tonton", à cause de ses neveux plus âgés que lui-même, lorsqu'entra la mère Picot, des Pilons.
"Bonjou la compagnie, dit la visiteuse…Doux Jésus qu'j'avez-là eun'belle petite fille: c'est-y bin son père, les mîn-mes-yeux, l'mîn-m'nez, la bouche et l'menton…Quiens! més j'me trompe, dit-elle, c'est-eùn gârs!"
C'est que, pour prouver sa ressemblance avec le père, le moutard venait de retrousser sa petite robe rose jusqu'au nombril.
"Oui, dit la Bèroux, secrètement jalouse,i'disant tous qu'ir'semble à son père. Pourtant, èrgardez-donc, il a l'reintier bin râblé comme le mien. Jusqu'aux moulettes des pieds et les nouinces des mains qu'ètant faites comme les miennes. Ah! il est bin à nous deux!
-Il est-t-i échaboti? demanda la mère Picot.
-J'vous cré. L'aut'jou, j'sortais d'baratter à la laiterie, pû d'quéniau! j'ai cherché partout, ergardé dans l'puits et dans la mâre, jupé longtemps, rin. Vous savez pâs oûyou que j'l'ai r'trouvé?Eh! bin dans la nige au chién, mussé avec le Médor.
Ah! il est dru. Et j'cré bin qu'i's'ra fumellier comme aut'foés dèfunt son grand'père. L'aut'jou, la mér'Cul-d'Pâillon al'avait pâs ÿu l'temps de l'prend' su'son bras qu'il'tait déjà environ ÿi fouger entre les estomacs sous sa camisole.
-Heû lâ!!!! j'k'menç't'i'à causer un peu?
-Causer?…Mès i'n'f'rait qu'ça la journée au long. Vous allez voèr: allons, mon chèri, dis quiouqu'choûse à la dame… dis vite…tu veux bin dire quiouqu'choûse à la dame?
-Voui.
-N'on dit:voui, manman
-Voui, manman
-Eh! bin dèpéche tè d'ÿi dire quiouqu'choûse à la dame…a'va t'donner des bonbons….ah! le v'la qui s'décide…
-Marde!"
Le mot se perdit dans le brouhaha. Vexée, la Bèroux se rabattit sus ses autres mioches.
-Allez! Au lit, vous aut'et vitement! Mèlie, débarrasse la table. Tai, Cendrine, met ton p'tit frér'au lit…É pi toûs, foutez-moi l'camp en la chambre!"
Mèlie, une gringalette de neuf ans desservit en rechignant, tandis que la mère installait le Tonton dans une petite caisse de bois haute sur patte, au pied de l'unique lit de la salle commune. La Cendrine, qui, à dix-sept ans, avait déjà des allures de petite vieille, entraînait "l'Ugène" six ans, dans la chambre voisine, où la suivirent bientôt l'gârs "R'nest" et "L'Victo", deux galopins de douze et quinze ans, puis "le Milien" un costud de vingt printemps.
Et tout cela, en tas, fesses à l'air, riant, pleurant, se battant et pétant, s'en fut occuper les deux grands lits de bois et le lit de fer qui emplissaient la chambre, entre une armoire vermoulue et une commode bancale, où, sous globe, achevait de s'effriter une couronne de mariée.
La mère Picot reprit le chemin des Pilons. Prosper poussa le verrou, se dévêtit à la lueur mourante du foyer, et coula sa grande carcasse entre les draps, tandis que son épouse ajustait son "de nuit": une camisole raide comme une tôle, par dessus la chemise "grande et ample" qui semblait l'étayer, puis une " gouline" bien blanche.
Hygiénistes et puritains, rassurez-vous! Il manque trois verres sur quatre à chaque fenêtre, la cheminée tire aussi bien que les portes; et chez Prosper, la Nature n'a pas plus de secrets que l'esprit n'a de détours.
18:26 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 2 : L'insulte
Chapitre 2 Prosper Bèroux
"J't'aime bin, més j't'emmerde!" C'est tout un programme, cette devise que Prosper a inscrite, une fois pour toutes, à son blason. Car Prosper est un prince, bien plus, un roi; un patriarche ayant engendré, à lui seul, presque un quart de la population de l'endroit, et, apparenté, de près ou de loin, avec tout le surplus du peuple sur lequel il exerce une autorité incontestable. Prosper, roi des besogneux, des garennes à queue blanche, des châtaigniers, des seigles blonds, de la "goutte", de l'humour, et de tout ce qui s'ensuit.
Au physique, Bèroux est sec comme une écoperche, maigre comme sa terre. Il est mal rasé, sauf le Dimanche, mal bâti et mal patté. Quand il marche, sa jambe gauche se plie en dedans d'une façon étrange; et son profil évoque assez bien un éteignoir.
Prosper Bèroux ne sait ni lire ni écrire, mais il sait compter et s'expliquer. Il compte parce qu'il y fut toujours forcé, à cause de sa gueuserie et de ses douze gosses. Et s'il s'explique, c'est généralement pour défendre le peu qu'il possède contre la rapacité de ceux qui n'en ont jamais assez.
Au labeur Bèroux est habituellement flanqué d'un compagnon têtu comme lui: Mouton, l'aimable mulet, rue dans les brancards avec quiconque, mais se montre docile avec son maître
Prosper travaille trois mois l'année rien que pour son boire. Chiquant et gueulant, il prend soif; et sitôt qu'il a bu, il éprouve le besoin de chiquer et de gueuler, de gueuler en patois, en faisant de grands gestes. Il tutoie tout le monde, et dirait "tu" même au préfet ou à monseigneur s'il avait affaire à eux.
Quand, dans une conversation, il commence à injurier familièrement son interlocuteur, c'est signe qu'il l'a en sympathie : Oui, mon salaud, c'èst comme j'te l'dis, et c'cochon-là, comme ca s'rait bin tè, v'là de vrai quai qu'il a oûsé m'fair'."
Prosper est heureux quand il peut sortir une grivoiserie; mieux, une cochonnerie.
Sa grande joie annuelle , c'est quand il se rend à la brûlerie pour y quérir une énorme bonbonne d'excellente eau de vie à 55° qu'il a fait distiller. À chaque ferme, le mulet fait halte à la porte d'un copain : on descend chaque fois la précieuse bonbonne et allez donc, on trinque…!Largement. Dès la troisième station de ce chemin de croix diabolique, Bèroux est "rentortillé saoul", et commence à chanter, en très faux bourdon, un cantique impie, où la servante d'une messaline champêtre s'en va réclamer, au presbytère, une chemise à dentelle emportée par mégarde
Mossieur l'Curé, Mossieur l'Curé,
………………………………….
Re..portez la cheminse
Oûyou qu'vous l'avez prinse……
" J't'aime bin, més j't'emmerde!" Malgré les élisions, cette phrase est bien française. Surtout, elle enferme un sens profond. Pour Prosper, cette antithèse ne constitue ni un outrage, ni l'amicale formule préludant aux affections naissantes. Sans qu'il en ait conscience lui-même, c'est un programme philosophique, par lequel il affirme solennellement son indulgence pour l'humanité, en même temps que sa ferme résolution de ne point se soumettre à ses contraintes.
Combien peu d'humains sont capables d'interpréter de telles subtilités! Prosper en avait fait la cruelle expérience
C'était un jour de fête nationale qu'avait choisi M.Henry faisant à ce moment fonction de maire à Parigné, pour aborder notre héros et lui reprocher en termes véhéments de ne pas envoyer régulièrement ses enfants à l'école. Or, Prosper avait sur la pédagogie des idées bien arrêtées. Il estimait qu'à partir du moment où ses rejetons étaient capables de lui ânonner la gazette hebdomadaire ou de lui totaliser sur le papier réglé du bureau de bienfaisance un compte élémentaire, leur présence devenait bien plus utile à sa cour que sur les bancs de l'école.
Il prétendait encore qu'il importait davantage de planter à temps les pommes de terre que de connaître le nom de leur inventeur, et que l'avenir des champs de navets de Bois-Loudon présentait infiniment plus d'intérêt pour le cheptel des Loudonniaux que le passé de l'Île de France.
Le magistrat municipal refusa catégoriquement d'entrer dans ces vues, exprimées pourtant par Prosper avec toutes les finesses de la rhétorique du cru… On n'avait pas inventé la démocratie pour des prunes, ni même pour les poires de Monsieur et de Curé. Le droit à la liberté s'étendait jusqu'à celui d'ignorer la "Jographie" disait-il. Et à bout d'arguments, il avait décoché à l'édile, au milieu d'une assistance endimanchée, son fameux " J't'aime bin, mès j't'emmerde!"
Le maire adjoint chancela dans son amour propre. Malgré qu'il eut cueilli quelque trente ans plus tôt un diplôme au chef lieu de canton, son cerveau se refusait aux transpositions idéologiques. Et, prenant pour son compte une formule qui ne s'adressait qu'à la collectivité, il eut l'impudence d'exiger des excuses. Des excuses! Le Roi des Loudonniaux se refusa aux abaissements. Mais huit jours plus tard, la Maréchaussée envahissait ses domaines afin de l'inviter à exposer sa thèse au Palais de Justice.
Ce n'était pas la première fois que Prosper se mettait dans le travers juridique. Mais, il faisait l'étrenne de la sanction. Gros événement qui le laissa d'abord plein de perplexité. Son honneur exigeait qu'il fit échec à une autorité qu'il refusait de reconnaître, mais le sentiment de sa faiblesse sociale le laissait anxieux des conséquences. Curieux des détails de la lutte qui s'engageait contre lui, il prit un parti qui prouverait que l'instruction n'a rien à voir avec l'à-propos: il assisterai incognito à son propre procès. Cela lui permettrait à la fois de tenir tête par l'absence et de s'informer par la présence.
Il n'ignorait pas que le public est admis en badaud à cette sorte de spectacle dont s'étaient pourléchés autrefois quelques-uns de ses voisins. Pour éviter d'être trop facilement reconnu, il laissa passer un dimanche sans se faire raser, et fit l'emplette d'une casquette large comme un auvent, qui, enfoncée jusqu'aux yeux finirait de le rendre méconnaissable.
Le jour de l'audience, bien qu'il eût avalé une bonne ration de goutte pour se donner du cœur, c'est avec de fortes palpitations qu'il gravit les marches du Palais de Justice.
Le tribunal du Mans, antichambre de la prison à laquelle il colle comme un casier judiciaire à un condamné, possède une architecture sans charme: c'est un bloc avec des trous. Il ne se distingue en rien des autres purgatoires terrestres de la ville: casernes, écoles, usines, si ce n'est par cette particularité: d'avoir autrefois servi ce cloître aux Visitandines du "ci-devant', qui, du moins, s'y emprisonnaient volontairement.
Prosper devina confusément quelque chose comme cela tandis qu'il attendait, dans la foule, l'ouverture de la petite porte du public. C'est d'une remarque simpliste et peu déférente qu'il résuma son impression: "quelle drôle de soue!"
Il n'était pas au bout de ses surprises. Dans la salle d'audience, la Thémis régionale, étalée dans les trois quarts de l'espace paraissait beaucoup plus à l'aise que le Peuple Souverain, entassé comme sardines en caque derrière un bas flanc.
Le costume rituel retenait l'attention du néophyte: la blouse noire évoquait pour lui celle que son père vêtait autrefois pardessus ses habits du Dimanche, pour les ménager.
" Ah! pensa-t-il, ç'qu'on doit s'pocrasser à ç'mètier là!"
Le mortier et le rabat l'intriguaient davantage. Convaincu que ces messieurs allaient faire la quête avant la reprise ,comme le curé au milieu de sa messe, il trouvait la coiffure ingénieuse. Le rabat l'occupa plus longtemps, mais au bout d'un quart d'heure, lorsqu'il eut constaté l'abondance des paroles débitées, et se souvenant des nourrissons des Loudonniaux, il crut parfaitement en deviner l'utilité. Ainsi sombrent dans le ridicule les princes lointains égarés dans la Civilisation.
Cependant, Prosper commençait à s'intéresser prodigieusement. Ce monde si étrangement pince-sans-rire, qu'il considérait comme une quintessence de maire et de brigadier l'amusait, tout en l'effrayant. Il semblait que, de l'issue de son procès dépendait son prestige rural. Dès qu'il se fut imprégné du coup d'œil, dès qu'il eut épluché le détail de la mise en scène, il s'efforça de démêler la signification de l'acte qui se jouait.
On venait d'expédier en un tournemain toute une brochette de petites bonnes-femmes en robes de bure marron et en bonnets blancs, qui, avec une belle crânerie n'avaient trouvé qu'un sourire gouailleur "à ajouter à leur défense" selon l'expression consacrée. À présent, un vieux chemineau très déférent et très crasseux s'expliquait avec le haut personnage qui conduisait le débat.
" Vous possédez actuellement à votre casier judiciaire, disait ce dernier, vingt condamnations pour vagabondage.
- C'est forcé, Mon Président, répondait l'autre.
- Forcé?…Ah! par exemple…
- Mais oui, Mon Président. Supposition qu'vot'mére a's'soye saoûlée, et qu'a'vous aye abandonné…"
Le président bondit.
" Vous fâchez pâs, Mon Président, c'est façon d'dire, ça peut arriver. Me v'là donc abandonné. J'cherche d'l'ouvrage, et pendant que j'cherche d'l'ouvrage faut bin manger. Mame Dubois, qu'est une sainte femme, a'm'donne; l'Pont Rouge, qu'est rouge, i'm'loge, et l'commissaire, qu'est républicain, i'm'fout en prison…
- Accusé, cessez vos plaisanteries n'est-ce pas? La Société n'accepte pas de leçons d'un vaurien; terminons-en.
-J'ai fini ,Mon Président. Vous allez donc me mettre huit jours, quinze jours. Je sors la semaine prochaine ou l'autre, et me r'voilà dans le même cas. Y'a cinquante ans qu' ça dure Mon Président. J' devrais avoir douze cents condamnations, j'en ai qu'vingt, et pas une pour vol. J'sis un honnête homme, une petite rente, Messieurs les Juges, une petite rente…
- L'hospitalisation, si vous voulez?
- Autant la prison à perpétuité, Mon Président!"
Le président s'inclina à droite, puis à gauche, marmonnant quelque chose à l'oreille des deux cariatides qui le flanquaient et hochèrent successivement la tête…
"Huit jours!…" cria-t-il.
Prosper Bèroux venait de découvrir qu'on peut dire n'importe quoi à n'importe qui, à condition d'y mettre les formes, ce qui n'était guère dans sa manière. Pourtant le "Mon Président" du bonhomme, il le comprenait fort bien, disait parfaitement ce qu'il voulait dire.
"Huissier, appelez l'affaire Bèroux!"
L'huissier ouvrit une porte.
"Affaire Bèroux !" cria-t-il dans l'antichambre.
On vit entrer trois personnages tondus et rasés de frais, vêtus de noir, comme des croque-morts. Le cœur de Prosper, là-bas, dans le fond, battait la générale.
" Lequel est Bèroux?" demanda le président. Aucun ne bougea.
" mais alors, le prévenu, où est-il?… Défaut?
-Pardon, Monsieur le Juge, hasarda l'un des témoins, je crois bien avoir dépassé sur la route la carriole de Bèroux… Sûrement, il lui sera arrivé quelque chose en chemin…"
Sans qu'il s'en doutât, le témoin à charge venait déjà de prononcer plaidoirie.
" Bon, mais le défenseur? Il n'est pas tombé de voiture, je suppose?…
-Pas d'avocat désigné, Monsieur le Président, déclara le Ministère Public."
Un des avocats présents, à qui le défenseur bénévole venait de dire deux mots, levait le petit doigt.
" La cause vous tente?, Maître Petitblanc" demanda le juge en souriant.
Maître Petitblanc était inscrit au barreau depuis l'avant-veille. Il eut, pour le président un sourire timide qui tourna au rictus.
" De quoi s'agit-il, monsieur le Président?
-C'est très simple : un gros mot à l'adresse d'un maire dans l'exercice de ses fonctions. Nous plaidons absent ?Nous renvoyons à huitaine?
-Monsieur le Procureur, nous nous en voudrions d'importuner tant de monde une seconde fois pour une telle cause. Nous plaidons, exprimant le vœu qu'il nous soit tenu compte de notre bonne volonté."
" Tu parles!" pensait Prosper dans son coin.
L'huissier fit sortir les témoins. Le Président lut l'acte d'accusation qui se résumait en huit lignes.
" Henry Zéphirin!" appela l'huissier.
" Vous vous appelez Henry, Zéphirin Anselme Théodule, né le 18 Juin 1883 à Parigné l'Évêque de Baptiste César et Adelaïde Noëmie Cruchon".
Des rires étouffés fusèrent dans le fond de la salle. Le plaignant, à ce rappel généalogique avait rougi jusqu'aux oreilles qu'il portait longues et dégagées. Il lui semblait que le président, entre les mots, lui en glissait d'autres, confidentiellement :" Ah tu en veux de la Justice? Eh! bien, ça t'apprendra à nous déranger pour si peu." et tout compte fait, il trouvait l'affront de Prosper plus anodin que celui que venait de lui infliger l'État-Civil par le truchement du Tribunal.
" Vous êtes cultivateur aux Venelles, adjoint au Maire de Parigné, dont vous assumiez les fonctions le jour de l'événement. Racontez-nous, Monsieur ce qui s'est passé le 14 Juillet dernier."
Et Zéphirin Anselme Théodule raconta ce que nous savons, et que vinrent confirmer sous la foi du serment, les deux témoins extraits de la coulisse.
Le Procureur se leva. Il fut bref, mais empathique :
" Messieurs, il est intolérable que des citoyens prennent prétexte d'une observation parfaitement fondée pour injurier grossièrement et publiquement un Honorable-Représentant de l'Autorité. Si la Loi ne sanctionnait de tels écarts, Messieurs, où irions-nous? au désordre, à l'anarchie! Parce que l'administration communale, la plus près, la plus directement issue du peuple, et si dévouée, forme la base même de nos institutions républicaines, que plus que tout autre, peut-être, elle doit se faire respecter de ce même peuple avec lequel elle est en contact permanent je vous demande une condamnation sévère, exemplaire.
" Zut, pensa Prosper, jamais j'aurais cru que d'dire " merde" au gars Henry des Vénelles, ça risquait d'fout'le gouvernement en bas. Faut-y que j'soye quiouqu'eùn, quant'même!"
À l'invite du Président l'avocat prit à son tour la parole. Il était jeune, inexpérimenté, mais fort intelligent et sûr de sa langue.
" Monsieur le Président, Messieurs les juges, un regrettable incident nous empêche de comparaître…
-Simple hypothèse" coupa le procureur…
" Quel culot" pensa Prosper.
" Hypothèse étayée par un témoignage spontané, reprit le défenseur. Mon client…
-Occasionnel, interrompit en souriant le président.
-…mon client habite une région sauvage, isolée, déshéritée. C'est un rustre, un primitif, ne disposant, pour exprimer sa pensée rudimentaire, que d'un vocabulaire dérisoire. Première circonstance atténuante…"
" Bon! murmurait Prosper, ç'ti-là qui m'attaque,i'm'grandit; ç'ti-là qui m'dèfend, i'm'met pu bâs qu'la terre!"
" Deuxième circonstance atténuante: Monsieur le Procureur nous reproche la publicité du propos. Or, sans vouloir entacher en quoi que ce soit l'honorabilité du respectable représentant municipal de Parigné, nous sera-t-il permis de faire remarquer que l'injure- si injure il y a- n'étant que la conséquence d'une observation faire en public un jour de fête, la publicité incombe toute entière , non à mon client, Messieurs les Juges, mais à Monsieur l'Adjoint lui-même…Je dis bien: "Si injure il y a". En effet, messieurs, de quoi se compose la phrase incriminée?… De deux propositions contradictoires, dont la seconde seulement, malgré la gloire qu'elle a conquise à Waterloo (rires) pourrait être considérée comme irrespectueuse.
Mais la première, Messieurs, en témoignant d'un amical et indéfectible attachement, d'une incontestable déférence, ne détruit-elle pas d'avance tout ce que la deuxième semble présenter de fâcheux.
Deux forces contraires s'annulent. En vertu de ce principe constant, c'est l'acquittement, Messieurs, l'acquittement pur et simple que je sollicite de votre noble justice…
-Pardon! intervint le procureur qui ne tenait plus en place, tant il prenait l'affaire à cœur. Messieurs, nous jugeons sur des faits et sur des textes, non sur des sentiments ou des appréciations. Or, le fait est patent, l'injure existe, fut-elle noyée dans un océan de compliments. Le délinquant se fût-il présenté un bouquet de fleurs à la main pour débiter son incongruité (rires) il n'en serait pas moins un délinquant. Sans .m'opposer aux circonstances légèrement atténuantes, je réclame une stricte application de la Loi!"
L'avocat, consentant à jouer perdant, demanda l'extrême indulgence.
Lorsqu'il se tut, la trinité judiciaire tressaillit comme le voyageur qu'éveille l'arrêt du train au milieu d'un rêve.
" Le Tribunal, attendu ququatorjuillenfcentrentsixnomésperbèroupubliqumendclaré-
dvantémoinonoméhenrysfinanselmadjoinmaird'Parignélvêque: " J't'aime bin, mès j't'emmerde!" (rires)…
Attendu quléfaisonrconuetombsoulcoudlaloiduinneufjuilléquarevinun.
Considérant qulialieudtenircomptecirconstançatnuantenfveurdlacusésrlquelson-frnilmeilrrenseignements.
Par ces motifs, condamlnoméBèrousper à dix huit francs d'amende et aux dépens…Huissier, à une autre…"
"Ça fait rin, notait Prosper en descendant les marches du Palais, j'me doutais pas que ç'mot-là, malgré qu'il'tait s'mé en bonne terre et bin fumé, i'f'rait tant d'petits pour si peu d'érgent!… Mès, tout d'même, j'dois ét'e quiouqu'un: l'vieux traînier il a mis cinquante ans pour avoir drét à touâs minutes de justice, et moè, avec un seul mot, j'en ai yu pour eùn' gran'demi-heure!"
Il eut pourtant la surprise à quelques temps de là, en recevant le mémoire, de constater que les six écus de la Justice avaient aussi fait des petits, jusqu'à concurrence de cent quarante trois francs et des décimes.
Il fit inscrire ses gosses à l'école des Commerreries, un écart composé de deux fermes et d'une auberge, à six kilomètres des maires et des gendarmes. Et lorsque le régisseur de Loudon vint lui demander d'effectuer un charroi de trente stères de bois de chauffage pour la mairie de Parigné, il se récusa.
" Voyons, Bèroux, tu sais bien que nous ne pouvons aller chercher un charretier à trois lieues. D'ailleurs il n'y a que ton mulet qui peut nous tirer ça sur le sable des Tuffettes."
Prosper demeurait insensible à la flatterie, même en la personne de son baudet. Mais il prouva qu'il savait compter:
"Bon Dix cordes, quatorze francs six sous en pûs par corde, et poeyé à chaque livraison.À prend'e ou à laisser, arrange tè avec la mairerie!"
C'était exorbitant, mais il fallut y passer, le bois étant acheté ferme, et nul charretier à la ronde ne voulant se charger du travail.
Prosper s'arrangea pour effectuer son dernier tour le soir même où le conseil se réunissait. Et, son bois déchargé, son dernier règlement empoché, il entra fièrement au " Café de Paris", où ces messieurs terminaient la délibération par une partie de "manille". Il prit une "goutte" sur le pouce, et avisant l'adjoint en nombreuse compagnie, il lui jeta:
" Eh! bin, mon vieux Zéphirin Anselme, tu sais, j't'aime bin, et j't'emmène grâtis, si tu veux profiter d'ma chârte."
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18:22 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



