10.06.2007

Chapitre 2 : L'insulte

Chapitre 2 Prosper Bèroux

 

"J't'aime bin, més j't'emmerde!" C'est tout un programme, cette devise que Prosper a inscrite, une fois pour toutes, à son blason. Car Prosper est un prince, bien plus, un roi; un patriarche ayant engendré, à lui seul, presque un quart de la population de l'endroit, et, apparenté, de près ou de loin, avec tout le surplus du peuple sur lequel il exerce une autorité incontestable. Prosper, roi des besogneux, des garennes à queue blanche, des châtaigniers, des seigles blonds, de la "goutte", de l'humour, et de tout ce qui s'ensuit.
Au physique, Bèroux est sec comme une écoperche, maigre comme sa terre. Il est mal rasé, sauf le Dimanche, mal bâti et mal patté. Quand il marche, sa jambe gauche se plie en dedans d'une façon étrange; et son profil évoque assez bien un éteignoir.

Prosper Bèroux ne sait ni lire ni écrire, mais il sait compter et s'expliquer. Il compte parce qu'il y fut toujours forcé, à cause de sa gueuserie et de ses douze gosses. Et s'il s'explique, c'est généralement pour défendre le peu qu'il possède contre la rapacité de ceux qui n'en ont jamais assez.

Au labeur Bèroux est habituellement flanqué d'un compagnon têtu comme lui: Mouton, l'aimable mulet, rue dans les brancards avec quiconque, mais se montre docile avec son maître

Prosper travaille trois mois l'année rien que pour son boire. Chiquant et gueulant, il prend soif; et sitôt qu'il a bu, il éprouve le besoin de chiquer et de gueuler, de gueuler en patois, en faisant de grands gestes. Il tutoie tout le monde, et dirait "tu" même au préfet ou à monseigneur s'il avait affaire à eux.

Quand, dans une conversation, il commence à injurier familièrement son interlocuteur, c'est signe qu'il l'a en sympathie : Oui, mon salaud, c'èst comme j'te l'dis, et c'cochon-là, comme ca s'rait bin tè, v'là de vrai quai qu'il a oûsé m'fair'."

Prosper est heureux quand il peut sortir une grivoiserie; mieux, une cochonnerie.
Sa grande joie annuelle , c'est quand il se rend à la brûlerie pour y quérir une énorme bonbonne d'excellente eau de vie à 55° qu'il a fait distiller. À chaque ferme, le mulet fait halte à la porte d'un copain : on descend chaque fois la précieuse bonbonne et allez donc, on trinque…!Largement. Dès la troisième station de ce chemin de croix diabolique, Bèroux est "rentortillé saoul", et commence à chanter, en très faux bourdon, un cantique impie, où la servante d'une messaline champêtre s'en va réclamer, au presbytère, une chemise à dentelle emportée par mégarde

Mossieur l'Curé, Mossieur l'Curé,

………………………………….

Re..portez la cheminse

Oûyou qu'vous l'avez prinse……

" J't'aime bin, més j't'emmerde!" Malgré les élisions, cette phrase est bien française. Surtout, elle enferme un sens profond. Pour Prosper, cette antithèse ne constitue ni un outrage, ni l'amicale formule préludant aux affections naissantes. Sans qu'il en ait conscience lui-même, c'est un programme philosophique, par lequel il affirme solennellement son indulgence pour l'humanité, en même temps que sa ferme résolution de ne point se soumettre à ses contraintes.

Combien peu d'humains sont capables d'interpréter de telles subtilités! Prosper en avait fait la cruelle expérience

C'était un jour de fête nationale qu'avait choisi M.Henry faisant à ce moment fonction de maire à Parigné, pour aborder notre héros et lui reprocher en termes véhéments de ne pas envoyer régulièrement ses enfants à l'école. Or, Prosper avait sur la pédagogie des idées bien arrêtées. Il estimait qu'à partir du moment où ses rejetons étaient capables de lui ânonner la gazette hebdomadaire ou de lui totaliser sur le papier réglé du bureau de bienfaisance un compte élémentaire, leur présence devenait bien plus utile à sa cour que sur les bancs de l'école.

Il prétendait encore qu'il importait davantage de planter à temps les pommes de terre que de connaître le nom de leur inventeur, et que l'avenir des champs de navets de Bois-Loudon présentait infiniment plus d'intérêt pour le cheptel des Loudonniaux que le passé de l'Île de France.

Le magistrat municipal refusa catégoriquement d'entrer dans ces vues, exprimées pourtant par Prosper avec toutes les finesses de la rhétorique du cru… On n'avait pas inventé la démocratie pour des prunes, ni même pour les poires de Monsieur et de Curé. Le droit à la liberté s'étendait jusqu'à celui d'ignorer la "Jographie" disait-il. Et à bout d'arguments, il avait décoché à l'édile, au milieu d'une assistance endimanchée, son fameux " J't'aime bin, mès j't'emmerde!"

Le maire adjoint chancela dans son amour propre. Malgré qu'il eut cueilli quelque trente ans plus tôt un diplôme au chef lieu de canton, son cerveau se refusait aux transpositions idéologiques. Et, prenant pour son compte une formule qui ne s'adressait qu'à la collectivité, il eut l'impudence d'exiger des excuses. Des excuses! Le Roi des Loudonniaux se refusa aux abaissements. Mais huit jours plus tard, la Maréchaussée envahissait ses domaines afin de l'inviter à exposer sa thèse au Palais de Justice.

Ce n'était pas la première fois que Prosper se mettait dans le travers juridique. Mais, il faisait l'étrenne de la sanction. Gros événement qui le laissa d'abord plein de perplexité. Son honneur exigeait qu'il fit échec à une autorité qu'il refusait de reconnaître, mais le sentiment de sa faiblesse sociale le laissait anxieux des conséquences. Curieux des détails de la lutte qui s'engageait contre lui, il prit un parti qui prouverait que l'instruction n'a rien à voir avec l'à-propos: il assisterai incognito à son propre procès. Cela lui permettrait à la fois de tenir tête par l'absence et de s'informer par la présence.

Il n'ignorait pas que le public est admis en badaud à cette sorte de spectacle dont s'étaient pourléchés autrefois quelques-uns de ses voisins. Pour éviter d'être trop facilement reconnu, il laissa passer un dimanche sans se faire raser, et fit l'emplette d'une casquette large comme un auvent, qui, enfoncée jusqu'aux yeux finirait de le rendre méconnaissable.

Le jour de l'audience, bien qu'il eût avalé une bonne ration de goutte pour se donner du cœur, c'est avec de fortes palpitations qu'il gravit les marches du Palais de Justice.

Le tribunal du Mans, antichambre de la prison à laquelle il colle comme un casier judiciaire à un condamné, possède une architecture sans charme: c'est un bloc avec des trous. Il ne se distingue en rien des autres purgatoires terrestres de la ville: casernes, écoles, usines, si ce n'est par cette particularité: d'avoir autrefois servi ce cloître aux Visitandines du "ci-devant', qui, du moins, s'y emprisonnaient volontairement.

Prosper devina confusément quelque chose comme cela tandis qu'il attendait, dans la foule, l'ouverture de la petite porte du public. C'est d'une remarque simpliste et peu déférente qu'il résuma son impression: "quelle drôle de soue!"

Il n'était pas au bout de ses surprises. Dans la salle d'audience, la Thémis régionale, étalée dans les trois quarts de l'espace paraissait beaucoup plus à l'aise que le Peuple Souverain, entassé comme sardines en caque derrière un bas flanc.

Le costume rituel retenait l'attention du néophyte: la blouse noire évoquait pour lui celle que son père vêtait autrefois pardessus ses habits du Dimanche, pour les ménager.

" Ah! pensa-t-il, ç'qu'on doit s'pocrasser à ç'mètier là!"

Le mortier et le rabat l'intriguaient davantage. Convaincu que ces messieurs allaient faire la quête avant la reprise ,comme le curé au milieu de sa messe, il trouvait la coiffure ingénieuse. Le rabat l'occupa plus longtemps, mais au bout d'un quart d'heure, lorsqu'il eut constaté l'abondance des paroles débitées, et se souvenant des nourrissons des Loudonniaux, il crut parfaitement en deviner l'utilité. Ainsi sombrent dans le ridicule les princes lointains égarés dans la Civilisation.

Cependant, Prosper commençait à s'intéresser prodigieusement. Ce monde si étrangement pince-sans-rire, qu'il considérait comme une quintessence de maire et de brigadier l'amusait, tout en l'effrayant. Il semblait que, de l'issue de son procès dépendait son prestige rural. Dès qu'il se fut imprégné du coup d'œil, dès qu'il eut épluché le détail de la mise en scène, il s'efforça de démêler la signification de l'acte qui se jouait.

On venait d'expédier en un tournemain toute une brochette de petites bonnes-femmes en robes de bure marron et en bonnets blancs, qui, avec une belle crânerie n'avaient trouvé qu'un sourire gouailleur "à ajouter à leur défense" selon l'expression consacrée. À présent, un vieux chemineau très déférent et très crasseux s'expliquait avec le haut personnage qui conduisait le débat.

" Vous possédez actuellement à votre casier judiciaire, disait ce dernier, vingt condamnations pour vagabondage.

- C'est forcé, Mon Président, répondait l'autre.

- Forcé?…Ah! par exemple…

- Mais oui, Mon Président. Supposition qu'vot'mére a's'soye saoûlée, et qu'a'vous aye abandonné…"

Le président bondit.

" Vous fâchez pâs, Mon Président, c'est façon d'dire, ça peut arriver. Me v'là donc abandonné. J'cherche d'l'ouvrage, et pendant que j'cherche d'l'ouvrage faut bin manger. Mame Dubois, qu'est une sainte femme, a'm'donne; l'Pont Rouge, qu'est rouge, i'm'loge, et l'commissaire, qu'est républicain, i'm'fout en prison…

- Accusé, cessez vos plaisanteries n'est-ce pas? La Société n'accepte pas de leçons d'un vaurien; terminons-en.

-J'ai fini ,Mon Président. Vous allez donc me mettre huit jours, quinze jours. Je sors la semaine prochaine ou l'autre, et me r'voilà dans le même cas. Y'a cinquante ans qu' ça dure Mon Président. J' devrais avoir douze cents condamnations, j'en ai qu'vingt, et pas une pour vol. J'sis un honnête homme, une petite rente, Messieurs les Juges, une petite rente…

- L'hospitalisation, si vous voulez?

- Autant la prison à perpétuité, Mon Président!"

Le président s'inclina à droite, puis à gauche, marmonnant quelque chose à l'oreille des deux cariatides qui le flanquaient et hochèrent successivement la tête…

"Huit jours!…" cria-t-il.

Prosper Bèroux venait de découvrir qu'on peut dire n'importe quoi à n'importe qui, à condition d'y mettre les formes, ce qui n'était guère dans sa manière. Pourtant le "Mon Président" du bonhomme, il le comprenait fort bien, disait parfaitement ce qu'il voulait dire.

"Huissier, appelez l'affaire Bèroux!"

L'huissier ouvrit une porte.

"Affaire Bèroux !" cria-t-il dans l'antichambre.

On vit entrer trois personnages tondus et rasés de frais, vêtus de noir, comme des croque-morts. Le cœur de Prosper, là-bas, dans le fond, battait la générale.

" Lequel est Bèroux?" demanda le président. Aucun ne bougea.

" mais alors, le prévenu, où est-il?… Défaut?

-Pardon, Monsieur le Juge, hasarda l'un des témoins, je crois bien avoir dépassé sur la route la carriole de Bèroux… Sûrement, il lui sera arrivé quelque chose en chemin…"

Sans qu'il s'en doutât, le témoin à charge venait déjà de prononcer plaidoirie.

" Bon, mais le défenseur? Il n'est pas tombé de voiture, je suppose?…

-Pas d'avocat désigné, Monsieur le Président, déclara le Ministère Public."

Un des avocats présents, à qui le défenseur bénévole venait de dire deux mots, levait le petit doigt.

" La cause vous tente?, Maître Petitblanc" demanda le juge en souriant.

Maître Petitblanc était inscrit au barreau depuis l'avant-veille. Il eut, pour le président un sourire timide qui tourna au rictus.

" De quoi s'agit-il, monsieur le Président?

-C'est très simple : un gros mot à l'adresse d'un maire dans l'exercice de ses fonctions. Nous plaidons absent ?Nous renvoyons à huitaine?

-Monsieur le Procureur, nous nous en voudrions d'importuner tant de monde une seconde fois pour une telle cause. Nous plaidons, exprimant le vœu qu'il nous soit tenu compte de notre bonne volonté."

" Tu parles!" pensait Prosper dans son coin.

L'huissier fit sortir les témoins. Le Président lut l'acte d'accusation qui se résumait en huit lignes.

" Henry Zéphirin!" appela l'huissier.

" Vous vous appelez Henry, Zéphirin Anselme Théodule, né le 18 Juin 1883 à Parigné l'Évêque de Baptiste César et Adelaïde Noëmie Cruchon".

Des rires étouffés fusèrent dans le fond de la salle. Le plaignant, à ce rappel généalogique avait rougi jusqu'aux oreilles qu'il portait longues et dégagées. Il lui semblait que le président, entre les mots, lui en glissait d'autres, confidentiellement :" Ah tu en veux de la Justice? Eh! bien, ça t'apprendra à nous déranger pour si peu." et tout compte fait, il trouvait l'affront de Prosper plus anodin que celui que venait de lui infliger l'État-Civil par le truchement du Tribunal.

" Vous êtes cultivateur aux Venelles, adjoint au Maire de Parigné, dont vous assumiez les fonctions le jour de l'événement. Racontez-nous, Monsieur ce qui s'est passé le 14 Juillet dernier."

Et Zéphirin Anselme Théodule raconta ce que nous savons, et que vinrent confirmer sous la foi du serment, les deux témoins extraits de la coulisse.

Le Procureur se leva. Il fut bref, mais empathique :

" Messieurs, il est intolérable que des citoyens prennent prétexte d'une observation parfaitement fondée pour injurier grossièrement et publiquement un Honorable-Représentant de l'Autorité. Si la Loi ne sanctionnait de tels écarts, Messieurs, où irions-nous? au désordre, à l'anarchie! Parce que l'administration communale, la plus près, la plus directement issue du peuple, et si dévouée, forme la base même de nos institutions républicaines, que plus que tout autre, peut-être, elle doit se faire respecter de ce même peuple avec lequel elle est en contact permanent je vous demande une condamnation sévère, exemplaire.

" Zut, pensa Prosper, jamais j'aurais cru que d'dire " merde" au gars Henry des Vénelles, ça risquait d'fout'le gouvernement en bas. Faut-y que j'soye quiouqu'eùn, quant'même!"

À l'invite du Président l'avocat prit à son tour la parole. Il était jeune, inexpérimenté, mais fort intelligent et sûr de sa langue.

" Monsieur le Président, Messieurs les juges, un regrettable incident nous empêche de comparaître…

-Simple hypothèse" coupa le procureur…

" Quel culot" pensa Prosper.

" Hypothèse étayée par un témoignage spontané, reprit le défenseur. Mon client…

-Occasionnel, interrompit en souriant le président.

-…mon client habite une région sauvage, isolée, déshéritée. C'est un rustre, un primitif, ne disposant, pour exprimer sa pensée rudimentaire, que d'un vocabulaire dérisoire. Première circonstance atténuante…"

" Bon! murmurait Prosper, ç'ti-là qui m'attaque,i'm'grandit; ç'ti-là qui m'dèfend, i'm'met pu bâs qu'la terre!"

" Deuxième circonstance atténuante: Monsieur le Procureur nous reproche la publicité du propos. Or, sans vouloir entacher en quoi que ce soit l'honorabilité du respectable représentant municipal de Parigné, nous sera-t-il permis de faire remarquer que l'injure- si injure il y a- n'étant que la conséquence d'une observation faire en public un jour de fête, la publicité incombe toute entière , non à mon client, Messieurs les Juges, mais à Monsieur l'Adjoint lui-même…Je dis bien: "Si injure il y a". En effet, messieurs, de quoi se compose la phrase incriminée?… De deux propositions contradictoires, dont la seconde seulement, malgré la gloire qu'elle a conquise à Waterloo (rires) pourrait être considérée comme irrespectueuse.

Mais la première, Messieurs, en témoignant d'un amical et indéfectible attachement, d'une incontestable déférence, ne détruit-elle pas d'avance tout ce que la deuxième semble présenter de fâcheux.

Deux forces contraires s'annulent. En vertu de ce principe constant, c'est l'acquittement, Messieurs, l'acquittement pur et simple que je sollicite de votre noble justice…

-Pardon! intervint le procureur qui ne tenait plus en place, tant il prenait l'affaire à cœur. Messieurs, nous jugeons sur des faits et sur des textes, non sur des sentiments ou des appréciations. Or, le fait est patent, l'injure existe, fut-elle noyée dans un océan de compliments. Le délinquant se fût-il présenté un bouquet de fleurs à la main pour débiter son incongruité (rires) il n'en serait pas moins un délinquant. Sans .m'opposer aux circonstances légèrement atténuantes, je réclame une stricte application de la Loi!"

L'avocat, consentant à jouer perdant, demanda l'extrême indulgence.

Lorsqu'il se tut, la trinité judiciaire tressaillit comme le voyageur qu'éveille l'arrêt du train au milieu d'un rêve.

" Le Tribunal, attendu ququatorjuillenfcentrentsixnomésperbèroupubliqumendclaré-

dvantémoinonoméhenrysfinanselmadjoinmaird'Parignélvêque: " J't'aime bin, mès j't'emmerde!" (rires)…

Attendu quléfaisonrconuetombsoulcoudlaloiduinneufjuilléquarevinun.

Considérant qulialieudtenircomptecirconstançatnuantenfveurdlacusésrlquelson-frnilmeilrrenseignements.

Par ces motifs, condamlnoméBèrousper à dix huit francs d'amende et aux dépens…Huissier, à une autre…"

"Ça fait rin, notait Prosper en descendant les marches du Palais, j'me doutais pas que ç'mot-là, malgré qu'il'tait s'mé en bonne terre et bin fumé, i'f'rait tant d'petits pour si peu d'érgent!… Mès, tout d'même, j'dois ét'e quiouqu'un: l'vieux traînier il a mis cinquante ans pour avoir drét à touâs minutes de justice, et moè, avec un seul mot, j'en ai yu pour eùn' gran'demi-heure!"

Il eut pourtant la surprise à quelques temps de là, en recevant le mémoire, de constater que les six écus de la Justice avaient aussi fait des petits, jusqu'à concurrence de cent quarante trois francs et des décimes.

Il fit inscrire ses gosses à l'école des Commerreries, un écart composé de deux fermes et d'une auberge, à six kilomètres des maires et des gendarmes. Et lorsque le régisseur de Loudon vint lui demander d'effectuer un charroi de trente stères de bois de chauffage pour la mairie de Parigné, il se récusa.

" Voyons, Bèroux, tu sais bien que nous ne pouvons aller chercher un charretier à trois lieues. D'ailleurs il n'y a que ton mulet qui peut nous tirer ça sur le sable des Tuffettes."

Prosper demeurait insensible à la flatterie, même en la personne de son baudet. Mais il prouva qu'il savait compter:

"Bon Dix cordes, quatorze francs six sous en pûs par corde, et poeyé à chaque livraison.À prend'e ou à laisser, arrange tè avec la mairerie!"

C'était exorbitant, mais il fallut y passer, le bois étant acheté ferme, et nul charretier à la ronde ne voulant se charger du travail.

Prosper s'arrangea pour effectuer son dernier tour le soir même où le conseil se réunissait. Et, son bois déchargé, son dernier règlement empoché, il entra fièrement au " Café de Paris", où ces messieurs terminaient la délibération par une partie de "manille". Il prit une "goutte" sur le pouce, et avisant l'adjoint en nombreuse compagnie, il lui jeta:

" Eh! bin, mon vieux Zéphirin Anselme, tu sais, j't'aime bin, et j't'emmène grâtis, si tu veux profiter d'ma chârte."

 

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Chapitre 1 : Veaux et cochons

PROSPER BÈROUX

Roi des Loudonniaux

 

Chapitre I : Où il est question de veaux et de cochons…

"Mon gars Prospè, faut qu' tu m'vendes ç'viau là!…"

Assis face à face, les coudes sur la table graisseuse, les deux hommes s'affrontent. Dans la cheminée, un grand feu enveloppe la marmite de ses franges de flammes. Des lueurs s'accrochent aux reliefs du mobilier. Un méchant lit de noyer vêtu d'un couvre-pied surmonté d'un édredon dodu; un corps de buffet dit "basset" aux pieds cagneux, décoré de rosaces; une table desserte appuyée au mur sous un invraisemblable bric à brac d'ustensiles de cuisine.

Une petite femme sèche, à la peau jaune, sans âge, s'agite autour de la pièce en faisant claquer ses sabots sur le pavé délabré. Du foyer, où elle tisonne le charbon, elle va au buffet, pose sur la table devant les deux hommes qui semblent s'épier, deux énormes tasses, les petites cuillers, le sucrier. Elle revient avec un flacon cocasse, représentant un bonhomme en redingote, à cheval sur un tonnelet; puis tirant de la cendre un "potansé" de terre vernie brune, verse dans chaque tasse un café bouillant. "Sucrez-vous donc ",dit-elle.…

" Mon gars Prospè, faut qu' tu m'vendes ç'viau là!", répète le solliciteur…
Le feu lui décoche des gifles roses découpant sur un fond d'encre son profil de brave homme, qu'un nez aquilin trop mince, des lèvres trop souriantes, un menton trop pointu, signaleraient à tout observateur perspicace pour celui d'un roublard. Sa casquette plate, sa blouse bouffante de couleur d'ardoise et la grosse canne à dragonne de cuir sur laquelle il appuie ses mains superposées, tout indique le maquignon classique. Il insiste:

" Faut absolument qu' tu m'vendes ton viau. Tu m'f'râs pâs entend'e que t'âs pâs l'intention d'te'défair'd'eùne bète que tu peux pâs nourri' puisque t'âs déjà touâs vaches pour deux hommées d'méchant pré."

Et devant les protestations de l'autre, il se fit pressant:

" Allons, Prospè, parions qu'avant huit joû's, l'viau i s'ra parti!…Je n'veux point t'fair' de r'proche ,mais tu sais bin que j't'ai jamais manqué,qu'chaque fois t'âs eu besoin d'un service, j'me sé trouvé à point pour te l'rend'e….Faut bin m'laisser eune petite affair' de temps en temps, ça n'n's'rait-y qu'pour me défrayer et pour m'aider à élever mes dix quèniaux…"

Le café froidissait dans les tasses .Les deux hommes y plongent le nez, s'observant à la dérobée. Prosper saisit le bonhomme de verre, et lui fit cracher, par sa petite bouche en cœur ,une "jilée" d'eau de vie du cru dans la tasse de son interlocuteur, qui releva le goulot pour la forme; puis il se sert une rasade.

" Bon, repris le maquignon. Admettons qu'tu vends point l'v'iau. Mais les cochons? Tu m'diras point qu'i'sont point v'nus,ceuz'là…L'pu groûs, i pèse bin ses touâs-cent-vingt-livres…

- É pi l'pouce, observa Prosper.

- Oh !Oh ! mettons ça pour touâs cent trente …Supposition qu'tu gardes l'petit pour nourri ta maisonnée c't'hivê…T'espères-point m'ner l'aut 'jusqu'à quat'cents? Pour peu qu' ta coche qu'est prête à goriner a' fasse sept ou hui'-z'élèves, faudra bent'dèfair' au moins d'un des grous…Vends-moi-n'en un!"

Le marchand se passe la main dans le cou ;et, s'éloignant sur le banc, lève les yeux vers le plafond: des fromages blancs qui sèchent sur une claie pendue aux solives viennent de lui pisser une goutte de petit lait sur la nuque.

" Non, mon gars, dit Prosper, je n'sé point décidé. Cès bèt'là, ça va'core prend' du poids. C'est à peine venu, et l'prix d'la chiai va toujoû en augmentant; rin n'presse…

- L'prix d'la chiai raugmenter! cria l'autre. Quiens, mon gars, v'là les prix d'la Villette, dit-il en sortant un journal de sa poche…Viau, baisse de cinq à six sous…porc, premier chouâx, baisse de dix sous dans la journée, bœuf…"

Il est interrompu par la petite voix aigre de la "maîtresse" Bèroux:

" N'empèche, dit-elle, que "maîte' Bigot" il a cor' vendu eùn' vache avan-z'hié su' l'pied d'dix francs au boucher d'Pârigné."

- J'dis pâs. J'dis pâs…mais c'est fini, crèyez-moi vous r'gretterez!"

La sincérité n'incommodait nullement Clovis Brunet. La mercuriale dont s'autorisait le madré chevillard indiquait des prix en hausse ferme. Mais il n'ignorait pas que ni l'un ni l'autre ne savait lire et ne pouvait contester. D'autre part, s'il désirait si vivement traiter cette affaire avec son "ami" Prosper, c'est que celui-ci lui devait déjà depuis deux ans le prix de quatre petits "laitons" que le fermier n'était pas pressé de solder.

Pour les remboursements le marchand n'avait pas toujours besoin de faire appel aux bons sentiments de la clientèle: on verra qu'à l'occasion il y pourvoyait lui-même. Quant à ses dix enfants, il avait su les former, puis utiliser les aînés au mieux de ses intérêts, en les employant à des besognes de manœuvres dont le revenu suffisait à l'entretien des cadets. Pour Clovis, atteint d'une déformation professionnelle qu'il ne soupçonnait même pas, la famille était un cheptel mis par Dieu ou par la Nature(on n'a jamais su s'il était croyant) au service des appétits d'argent du père.

Il chérissait sa femme comme on aime une cuisinière économe, et une bonne poulinière apportant son produit de force musculaire pour les travaux qu'exigeaient des entreprises toujours plus nombreuses et toujours plus variées.

Clovis chérissait ses enfants à raison d'un à la fois: le dernier-né. Ensuite, il les aimait simplement, jusqu'à leur dixième année, où, en les sacrant d'un premier coup de pied au cul, ou d'un premier coup de fouet, il inaugurait leur carrière de bêtes de rapport. Cet homme pratique, appliqué avec le même soin aux petites affaires et aux grandes, était passé de la boucherie au trafic de bestiaux, puis à celui du "bien". À ce jour, il se trouvait à la tête d'une exploitation forestière et d'une demi-douzaine de fermes.

Clovis respectait la Loi, qu'il savait fort bien utiliser, à l'occasion, pour se défendre, mais il en appréciait surtout l'élasticité, qui lui permettait de friser la friponnerie sans perdre la qualité d'honnête homme.

Comme Bèroux ne semblait pas pressé d'effacer sa dette, et que le Code, encore trop étriqué à l'avis du créancier ne lui permettait pas de se payer dans les armoires, il fallait trouver une solution; une solution simple, sans frais.

"Autre affaire, proposa-t-il. J'ai vingt cordes de bois de boulange à tirer su' la route depuis l'bois des Tuffèttes…

- Non, mon vieux, pas la peine…Rin à fair'…J'ai assez d'ouvraige comme çà à la maison…À la tienne!"

Prosper, de sa tasse, choqua celle de son interlocuteur, avala d'une lampée l'eau de vie, se leva en essuyant sa moustache d'un revers de main. C'était un congé. Clovis le comprit. Ravalant son dépit, il sortit, donna quelques vigoureux tours de manivelle à sa "De Dion 1906", et dès que le moteur eût toussé, bondit au volant.

"À te r'voir!"Il démarra dans un désarroi de poules et de canards, prit de court la charrière, au risque de verser, et déboucha sur la route, juste devant une charrette anglaise filant à fond de train

."Hep!…Hep!…Ledru!

- Tiens! Clovis!

Les deux hommes immobilisèrent leurs véhicules. Le voiturier enflé, cramoisi, suant, vêtu d'un bourgeron clair et d'un pantalon de toile noire, coiffé d'un panama et chaussé de galoches s'autorisait de son embonpoint pour attendre l'autre sur sa banquette.

"Ça va, mon vieux Ledru? Rien de neuf à Parigné?…

Clovis jeta un coup d'œil furtif du côté de chez Bèroux , puis rassuré:

"Dis donc, un petit service en vaut un autre…je te connais un veau à acheter, mais…"

Les deux hommes parlèrent à voix basse, et au bout d'une minute, se serrèrent la main sur un 'entendu" cordial.

Le lendemain dès le petit jour, et comme par hasard, la" vachère" du boucher Ledru s'arrêtait dans la cour de Prosper Bèroux. Et moins d'une heure plus tard, après l'inévitable scène du café "bien consolé" et de la discussion réticente, le vau était hissé dans la voiture, remorqué à la fois en tête par une longe, et sur le flanc au moyen de sa queue retroussée.

L'émotion du pauvre animal fut telle qu'il lâcha simultanément un beuglement et une molle tartine qui s'étala par moitié sur le plancher de la vachère et sur le sabot de Prosper: symbole d'une double chance en une double bonne affaire.

" Bon Dieu!, s'écria le boucher en ouvrant son portefeuille pour régler son achat, je m'aperçois que je n'ai sur moi que la moitié de la somme. Mal à rien, Maître Bèroux, vous avez bien confiance: je vous apporte le solde tantôt" et il partit.
La table n'était pas desservie, au début de l'après-midi, qu'il revenait cette fois dans la charrette anglaise. Il entra, salua la tablée qui était nombreuse, et s'assit sans façon. À ce moment, on entendit s'essouffler la De Dion de Clovis.

Deux maquignons de suite dans la même maison c'est beaucoup. Deux ensemble c'est suspect, Prosper fronça le sourcil. L'autre entra, s'installa au bout de la table; et, le café bu, il ne resta plus en tête à tête que les trois compères.

" Règlons nos comptes", dit Ledru. Il sortit une liasse de billets. "Vérifiez, dit-il en en déposant quelques-uns sur la table.

- Règlons nos comptes" dit Clovis en allongeant la main.

Mais Prosper avait devancé le geste, et enfouissait déjà la somme dans son gousset.

" Mon salaud, déclara-t-il à son créancier d'un air mi-figue mi-raisin, j'àvais d'viné qu'vous étiez d' mèche, en vous voyant tous les deux ensemble. Écoute-mè bin, Brunet: mès dettes, j' lés poèye quant' c'est qu'j'ai envie d'lés poèyer…Tu saisis?…J't'aime bin,més j't'emmerde!"

Il laissa passer quelques secondes pour renforcer son petit effet, puis…

"T'étais point chez tè, d'matinée? Et t'ès point rentré non pûs pour dèjeûnner, dis? Gros boban?…Eh! bin, mouai, j'ai envoyé mon gars les poèyer, tes cochons. C'ést ta femme qu'a r'çu l'èrgent, et j'ai l'papier. J'te dois pûs rin entends-tu bin, mon gars Clovis. J't'aime bin, més j't'emmerde!"

Et triomphant, dans un large sourire, il saisit à main-le-corps le petit bonhomme à cheval sur son tonnelet, et lui fit cracher successivement trois demi-tasses de "goutte".

"Allez, les gars, videz-ça, pi on va aller vouair mes gorins!"