10.06.2007
Chapitre 6 : Il est encore question de cochons
« Ah ! çà, dit la mère Bèroux, va pourtant falloèr’ se dèfair’ de ç’cochon-là.Nout’ coche al ést fin prête à goriner, et n’on va pas fourni à nourri’ tout çà !
-Bin sûr, avait répondu Prosper, mais à qui l’vende ?Pâs au Clovis, toujoûs, ni à ç’pocra d’ Ledru. I’z’ont voulu m’avoèr avec le viau, i’ m’auront point avec le cochon.. . Si on l’gardait jusqu’à la foèr’ aux oignons du Mans ? On irait l’vend’là-bas, ça nous f’rait touâs ou quat’sous d’profit d’pûs par livre.
-Tu cré ?
-J’en sé bin sûr.
-À c’ moment-là, nout’coche a’s’ra cochonnée, rin n’empêche. N’on irait avec la cârriole. La Cendrine a’gardera bin la méson eùn’ journée. »
Prosper jubilait. Son projet ne rencontrait pas de difficulté, car la Bèroux avait autant que lui le désir de faire un tour à la ville où ils n’allaient pas une fois par an.
Le sort du cochon était encore pendant, lorsque, quelques jours plus tard, un après-midi, Clovis reparut à la ferme dans son char à pétrole.
« Ah ! le v’là qui vient pour mon cochon, ç’ti’là, s’écria le maître du logis, les cochons i’se r’cherchant entre eux !
-Point en tout, dit Clovis. J’viens t’cri pour veni’ quante moi chez la mére Chatte, à Canfouine, oûyou qu’ j’ai dés bûcherons…et tu vâs m’engueuler ; c’est bin la peine de songer aux copains.
-Quai qu’tu veux qu’j’aille fout’ à Canfouine ?
-J’ai b’soin d’tai. Pouille tés souliers, tu vâs pâs v’ni en sabots ! Monte dans ma châr’te pendant que j’vâs mett’ de l’iau dans l’radiateû. »
C’est que le radiateur de la guimbarde souffrait d’incontinence chronique. Malgré les emplâtres internes de recoupe que lui prodiguait le chauffeur pour aveugler les fuites, il fallait, avant chaque randonnée, étudier soigneusement les points d’eau de l’itinéraire pour ne pas risquer la panne en plein désert.
« Voilà, dit Clovis en revissant le bouchon. J’en remettrai au moulin des Cogé. »
Prosper était déjà monté sur un siège arrière et se réjouissait secrètement, d’effectuer sa première promenade lorsque sortit son épouse du toit à porc :
« Bin, par exemple, s’indigna-t-elle. Tu vas tout d’mîn-me pas aller verder tansiment que j’sé environ veiller nout’ gore qui ne tarde que de cochonner ! Et tout’ l’ouvrège, dis, grand fègnant, qui donc qu’c’est qui va le fair’ !
-Vous afflonez- donc point, la mére, dit Clovis, n’on fait u’d’aller et d’veni. »
Le tacot démarra dans un bruit de ferraille, et la fermiére, les deux poings sur les hanches exprimait encore son mécontentement qu’il avait déjà disparu.
« Si n’on prenait Philbé en passant ? suggéra Prosper.
-Si tu veux, consentit Clovis.
Là, il y eut encore du tirage conjugal. Mais cinq minutes plus tard les trois compères roulaient sur la route, d’abord complaisamment déclive, de Parigné.
C’est un problème, aux Loudonneaux pour se rendre d’un point à un autre par voie carrossable. De chez Prosper pour atteindre le Moulin de la Caluyère, alias « canfouine », distant d’une lieue, il fut parcourir le double ; contourner Loudon par le Sud, remonter la route d’Ardenay en franchissant le Narais à Cogé, puis prendre à droite l’une des deux routes de Challes ou de Surfonds.
Au Moulin de Cogé, Clovis refit le plein d’eau avec une boîte à conserve, ce qui exigea quatre tours à la rivière. Puis, l’auto redémarra ; mais cent mètres plus loin, en s’engageant dans la route de Challes, le conducteur prit son virage un peu court, et lorsque la manœuvre lui laissa le loisir de porter attention aux cris de Philbert, il constata que la force centrifuge avait proprement débarqué le Bèroux.
« Merde ! s’écria-t-il en bloquant la voiture, i’ doit êt’ tué, ç’couillon-là ! »
Un regard le rassura. Sur la berme Prosper s’en revenait clopinant avec philosophie, brossant, de son coude percé la poussière de sa casquette.
« Dis donc ! cria Clovis,la prochaine,j’t’attache avec une longe !
-Bougre d’salaud, tu veux m’câsser l’aut’patte ? Si ton tacot avait des portes ça n’arriverait point.
-T’en fais pâs, rigola Philbert, quant’tu bouét’râs dés deux gigues, ça f’ra compensâtion ! Y’a rin d’câssé ? Allez ! en route.
Le moulin de Canfouine, où se rendaient nos lurons, est désaffecté, et sis sur la Sourice, un affluent du Narais, en plein milieu d’un bois prolongeant ceux de Loudon. C’est une longueur et unique bâtisse à étage enfermant à un bout la maison, à l’autre l’ancienne meunerie. L’endroit est isolé, à plus d’un kilomètre de toute habitation, et l’on ne peut y accéder, des deux routes qui l’encadrent que par des charrières de sable mouvant.
Quittant la route, l’engin n’étant point conçu pour les fondrières, Clovis l’engagea sur les mousses, et partit à pied, suivi de ses acolytes vers une équipe d’une dizaine de bûcherons en plein travail. Il jeta un coup d’œil aux cordées de bois alignées entre des piquets, et , oubliant de saluer, interpelle le chef des travailleurs :
« Dis-donc, Perot, tu t’figures pâs que je vâs accepter des cordes comme ça ! C’ést pas dés stères, c’est des lunettes d’approche, on voit l’jour au travers… »
Le fait est que les bûches de sapin refendu étaient empilées arête sur arête,de manière à donner le maximum de volume. Au fond, cela réjouissait Clovis à condition que ce fût lui le bénéficiaire.
« Deux, quat’,six,huit…quarante cordes… v’là l’compte dit-il en sortant une liasse de billets. J’te rabats cent sous par corde, dèbrouille-tai avec les bonhommes. »
Le contremaître protesta.
« On va refaire les tas….
-J’te l’défends bin. Y’a d’l’ouvrège pu pressée. Eùn’ aut foès, vous les frez comme i’ faut du premier coup »
L’homme lui jeta un regard sournois en ronchonnant. Plus loin, les bûcherons, intéressés à la discussion, grondaient entre leurs dents. Ces fronts bas eussent volontiers descendu leur cognée sur le crâne du patron .Mais il avait toujours la précaution de s’entourer de témoins lors des règlements.
Un désappointement attendait les compères au Moulin : la maison était déserte, la porte close.
»Ah !ça, dit Clovis, on va pas ét’venus d’si loin pour se casser le nez su’une porte…Vous en faites pas, les gars ! »
Il chercha sur un tas d’ordures, en sortit une ferraille avec laquelle il farfouilla dans l’énorme serrure qui céda. Dans la place, il sonda le buffet, en tira une motte de beurre une douzaine d’œufs, un pain et une bouteille d’eau de vie.
« On va toujoûs câsser lacroûte. V’là la pouâl’, prospè, sais-tu fair’ eùn’ am’lett’ ?
-Ça m’connaît, donne-moè-çà ! philbai, prends la bourée dans l’coin au bois, ét pi va m’cri du persil en l’jardin !
-Pendant c’temps-là, j’vâ chercher la boiture, car i’ nous manque çà… »
Ce fut laborieux, la cave étant mieux fermée que la maison. Mais après une perquisition digne d’une brigade mobile, il finit par trouver trois litres tenus au frais dans le bief du moulin, sous les ruines de la roue.
L’omelette, débordant presque de la poêle fut vite enlevée, et copieusement arrosée. Puis, après le café et le pousse-café, les trois hommes entamèrent une partie de manille ; Prosper revenait souvent au flacon, et prenait soin de Philbert. Mais Clovis observait.
Le ton de la conversation atteignit un tel diapason qu’on n’entendit pas arriver, dans la cour, la charrette à bourri de la mère Chatte.
Ah ! l’grand cochon, s’écria la bonne femme en rentrant. J’me doutais bin qu’c’était li qu’i’avait forcé ma porte ; y’en a pâs deux pour fair’ des tours comme ça ! »
Derrière l’accorte commère à la mine florissante, et joviale, entrait un homme silencieux guêtré de cuir. C’était le mari. Car la mère Chatte était en puissance de mari, si l’on peut dire, car cest elle qui portait la culotte.
L’hôtesse, d’abord, se libéra d’une sorte de galette de crépon noir qu’elle portait en équilibre sur le crâne ; puis elle remplit la fiole d’eau de vie que Prosper venait de mettre à mal. Le père Chat était ressorti pour dételer.
Il n’était plus question de manille ; les joueurs maintenant marchaient autour de la table dans un tapage de foire.
« Oui, ç’ grand votou-là, il a forcé ma serrure ! braillait la bonne femme,
-Celle de vout’maison ! blaguait Prosper « bin parti ».
-Mais si jamais il a forcé ç’té-là que j’pense, c’est bin sûr point avec le mînm’rossignol ! renchérit Philbert presqu’aussi « atteint ».
-Voulez-vous bin vous taire,tâs d’cochons qu’vous êtes ! Vous-avez pas honte ?...Clovis,ècoute moè bin : tu m’enverrâs l’marichaû d’Surfonds pour la rac’moder ma serrure…
-Laqueue ? demanda Prosper.
-V’là qu’ça s’complique, ricana Philbert. Tu dois confonde avec celle de la pouâle à l’am’lette que tu t’nais tout à l’heùre, à moins qu’ça soèye avec celle d’un cochon que j’connais bin…
-Taisez-vous,cor’eùn’fouais, dégoûtants, dit la mère Chatte sans conviction. Vous m’faites rougi’… Tu l’z entends, hein, Clovis…
-M’en parlez point, la mère. V’là des gârs qu’j’amène de deux lieues loin pour ÿeú rincer la goule et v’là c’ment qu’ça s’ conduit chez le monde !...
-Clovis, t’és eún bon fî…Aussi vrai que j’m’appelle Bèroux j’’veux fair’ quiouqu’chouse pour tai…j’te…j’te…vends mon cochon…ça f’ra eún d’pûs’. »
Le maquignon cligna ses petits yeux fripés à l’adresse de l’hôtesse.
-Fous-moè la paix, avec ton cochon, j’sé point en train d’aj’ter.
-Clovis, je…je… te vends mon cochon !...
-Zut !... »
Dans la cour venait de virer une splendide torpédo qui n’avait pas dû peiner dans les sables du chemin. On en vit sortir une sorte de commère de revue dont la vision fit loucher nos lurons :
-Mince ! la belle bagnole.
-Et la chouette fumelle, donc ! »
La cavale entra, suitée d’un étalon fortement hybridé de porcin.
« Bonjour M’sieu-Dame, s’empressa la mère Chatte. Ah ! M’sieur Edouard, comme ÿ’a longtemps qu’on vous a vu ! Et eúne demi-heure plus tôt, vous ne m’auriez pas trouvée. On arrive du Breil, mon mari et moi, où on avait rendez-vous chez le notaire. »
Avec un sens aigu des affaires, la madrée bonne femme abandonnait le patois pour s’efforcer au beau parler en présence des »bourgeois’. C’est qu’elle tenait commerce. Nantie d’une grande licence, la mère Chatte accueillait bien quelques bûcherons altérés et quelques voisins en goguette, mais pour une clientèle plus discrète elle serrait aussi dans sa cave un stock de liqueurs fines et de champagne.Et son premier étage, auquel on accédait par un escalier extérieur était des plus accueillants. On y venait de très loin, jamais en solitaire, parfois en groupe, épancher des trop-pleins intimes dont les débordements retombaient en partie, sous forme de billets de banque dans l’escarcelle du rez-de-chaussée.
« On peut disposer ? demanda l’opulent visiteur.
-Mais oui, Mossieur Edouard, je vous suis… »
Le couple sorti, nullement incommodé par la présence de ces trois « croquants » inconnus, la débitante revint bientôt, chargée d’une bouteille de Moët et Chandon, chercher deux coupes de cristal dans le buffet et s’éloigna de nouveau.
« La belle fumelle, gémit douloureusement Prosper, comme poursuivant un rêve des Mille et Une Nuits ; et bin nippée, et peinturée…
-C’est point pour ta goule, mon pauv’ gars, dit Philbert.
-Point pour ma goule ? Et pour…pourquai donc pâs ?... C’ést-i…c’est-i point dègueulasse de voèr lés groûsses panses de …de la ville s’poèyer des belles filles comme ça a…avec l’èrgent qu…qu’nous-aut’ on a tant d’mal à gagner !...
-Chut ! Chut ! intimait la mère Chatte qui entrait.Tézez-vous, més gars ! Si les bourgeois i’vous-entendaient,ça m’frait du to l’s’raient bin en l’câ d’pû r’veni…
-Quai qu’tu veux disait Philibert qui avait la boisson philosophique, faut… faut savoèr se contenter du sien…À’d’soè, dans ton lit,quant…quant la chandelle a’va ét’èteindue, tu vas serrer la mér’Bèroux et pi t’figurer qu’tu tiens la gouine au grous…Ça t’f’ra l’mîm-m’effet pour ben moins ché.
-Par malheú, dit Prosper, c’te nuit, ma bonne femme a’va fair’ comme la fumelle d’en haut, a’va coucher dans la soue au cochon.
-Et…ç’cochon-là, ça s’ra point tai ! ricana Clovis. Le v’là qu’est jaloux d’sa gore,à ç’t’heúre ! Sacré Prosper, va…Buvez donc, voyons, vous buvez point !...
- T’âs raison,Prospé, reprit-il, les poules de luxe a’sont à tout l’monde.J’t’en f’rai connaît’eún’, bè-n’ av’nante, et qui t’ coût’ra point trop ché…À la voût, les gars !...
-Toi, Clovis t’és eún frér…je…j’te vends mon cochon.
-Ç’ qu’il ést gausant avec son cochon !...Écoute, si i’t’embarasse tant,j’pass’rai l’prend’ demain, c’ést d’accord ? c’ést promis. À c’t’ heúre, fous-nous la paix avec ça…Chante-nous putoût ta chanson… »
Prosper allait entonner le cantique de la chemise lorsque réapparut le client de l’étage, en quête de cigarettes. La mère Chatte en était dépourvue. En grommelant, l’homme alla s’installer au volant de sa voiture pour en acheter à Surfonds, tandis que Clovis, sur le pas de la porte, regardait avec un intérêt subit la voiture démarrer. Il sortit à son tour.
« Oûyou qu’i’va, ç’t’orfrâe-là ? i’m’demande ma chanson…pi…pi…i’fout l’camp.Ça s’trouve bin. Je n’sé point d’humeú à chanter…Dis-donc, Philbè, si qu’on irait voèr par le trou d’la serrure dè quai qu’a bouine, la fumelle ?
-J’vous l’défends bin, cria la débitante. P’t’êt’bin que j’vas perde la rèputâtion d’ma maison pour vout’amus’ment ! Châcun l’sien ! Quant’ vous amènerez eún’fille,j’vous laiss’rai la chambre, més en attendant, tâchez d’ét’ sèrieux !
-La mére Chatte al’hèberge, més a’n’fournit qu’pour la goule ! dit Philibert.
-A’fournit pour le reste quand n’on s’sert à mîn-me », brailla Prosper. Et vacillant sur ses jambes, il saisit la bonne femme et plaqua sa bouche puante d’alcool sur sa joue, en s’écrasant sur ses seins, ou plutôt sur les baleines qui les défendaient.
Sous l’impétuosité de l’attaque, la vieille, point bégueule, ne se fâcha que pour la forme, en riant très fort.
« J’appelle le père Chat !
-I’s’rait bin foutu d’ dire oui, dit Philibert
-Ç’ que ç’est cochon, dit-elle en se dégageant, ç que ç’est cochon, ces hommes quant’ça qu’i’a bu !...
-Te fâche-point, la mér’Chatte, j’vas t’raconter eún histoèr’…
-Tais_tai donc, babillon,tu n’peux s’ment pûs causer… »
À ce moment, on entendit revenir l’auto dans la cour.
« J’te raconte mon histoèr’…C’ment qu’le pèr’Fournigault il a été fait cocu par le Yabe…T’en va pâs…ècoute-mè…l’pér’Fournigault c’était un bonhomme comme s’rait bin l’ pér’Chat …et…et sa garce d’bonne femme commeça s’rait bin tai…
-Assis-tè, Prospè, assis-tai,là…ça va mieux ?
-Voui.Vlà donc mon Fournigault, qu’était du j’net comme eún manche à balai,qu’était pû foutu d’contenter sa mariée…tu comprends…tu comprends bin.. a’n’pouvait jamais abouter,...tu saisis…à cause qu’i’n’iavait été j’té eun so.
-Eún so qu’i’avait noué l’s’aiguillettes…
-Justement.Et la mère Fournigault qu’ètait pu chaude qu’eúne miche qui sô du fou, et qu’était point fière de l’affér, a’s’ènnallit voèr eún r’bouteux pour se fair’ dèsensorçonner…tu comprends…Eh !bin qu’i^yidit,ad’soé,avant que d’vous musser en vos drâps,i’alle rèciter ç’te priére au yâbe,la mére,et i’aurez vout’ content,et mîn-m’eún peu d’pû si vous la dites deúx foès : « Yabolus travouilla puette-puette,semper travouilla ! »
-Quai qu’ça veut dire.
-J’en sais rin, mon gars…Més…més…l’sam’di d’après…
-L’jour du sabbat, dit la mér’Chatte…
-P’têt’bin…l’pér Fournigault il’tait en r’ta d’véillée à cause qu’i’s’ètait soûlé…en sortant d’chez l’perruquier.La mére Fournigault a’s’met à dire la priére…la priére au Yabe…bé n’entendu…
- Deux foès ?
Non mon gars…autant de foès que n’i’a d’grains à son chap’let…à…à cause que l’bonhomme i’n’arrivait toujoû point.À la fin,a’s’coulît en les drâps a’soufflît la chandelle,quant’v’la la porte qui s’ouvre,et eún bougre qui viént s’râpi à coûté d’elle…Te…Te v’là cor’saoul comme tous lés samedis qu’a’dit…Més…rin n’réponit et la bonne femme a’fut bintoût calmée, à cause que…que…la priére al’avait bin…bin rèussi…
-Al’avait ÿu son content… ?
-J’te cré. Més l’aut’i’fait mine de s’é-nnaller, « Ouyou qu’tu vâs »qu’a dit crèyant causer à son bonhomme. Et la…la v’la qui rallume la chandelle juste pour voèr eún grand démanché tout noèr de goule et d’cô, encorné comme eún bouc et enqueûté comme eun bourri…Ça… ça qu’était l’Yâbe en personne, més gens. L’Yâb’ qui s’ensauvait par la ch’minée juste comme le pére Fournigault i’rentrait…
- De quai qu’il a dit d’ça, l’vieux ?
-I’n’a rin vu, dame…i’n’a rin vu en tout… Més…Més…
-Més quai ? Prospè…voèyons…
Prosper, peu à peu, s’abandonnait à une douce somnolence, et Philbert, moins mal en point, lui tapotait dans le dos.
-Si c’ést pas malheureux d’se mett’ dans des ètats pareils ! moralisait la mère Chatte.
-Prospè…l’pér’ Fournigault…
-Ah !oui.. l’pér’ Fournigault…li aussi, il avait été désorsonné… alors…il a…
- Il a ÿu son content ?
-Attends…oui…non…ç’ést ça…non…ÿ’a point ÿu mèche…figurez vous donc que l’ Yâbe, il avait câssé son outil dans l’ouvrège…
-Mon Dieu soupirait l’hôtesse, qu’ç’est donc bête un homme saoul. Mais à propos, où donc qu’ést nout’ Clovis ?
-Quiens, c’est vrai,oûyou donc qu’il est ? »
Les deux hommes sortirent en titubant. Questionné, le père Chat, qui bricolait dans la remise, certifia qu’il ne l’avait pas vu.
« S’est pourtant pâs nèyé dans l’russiau ? suggéra Prosper qui redevenait lucide au grand air. »
On allait peut-être sonder le ruisseau, lorsqu’un autre incident retint l’attention : la fille de joie et son lourd sigisbée redescendaient de leur colombier. Le magnat, fort à l’aise, cigare au bec, pénétra dans l’auberge, régla son dû, vint rejoindre sa compagne sur les coussins de la torpédo, et, dans la pétarade puante du démarrage, l’auto disparut dans les bruyères.
C’est alors que l’escalier rustique gémit sous les pas d’une sorte de ramoneur. Aux exclamations poussées par les témoins, la mère Chatte sortit juste pour voir atterrir Clovis qu’on n’attendait pas de ce côté.
Masqué et ganté de suie, le boucher-marchand de bois faisait triste figure, mais dans leur jubilation les deux adeptes de Bacchus retrouvaient presque leur à-plomb . La tenancière, elle, envisageait les choses moins gaiement :
« Dire qu’i’ pouvait m’fair’ arriver d’l’escandale, ce grand s’rin-là !
-C’ést l’Yâbe, hurlait Prosper, le Yâbe à la Fournigault ! »
Insensible aux sarcasmes, Clovis se débarbouillait dans un seau d’eau.
« Fallait bin que j’dise bonjou à c’te p’tite Arlette. J’pouvais pas d’viner qu’son groûs mal-appris il allait r’veni si vite de Surfonds…Tout ça, c’ést d’la faute à la mére Chatte. Quant’n’on s’mêle de louer à l’heure, on devrait au moins ramoner les ch’minées, à defaut d’portes d’derrière…
-Tu voès-bin, Prospè, bégayait Philbert, il avait raison Clôvis de dire que les femmes de lusque al’tant à tertous, més à condition cor’de fair’ vite, et yà des risques… Mès, dè quai donc qu’il a pu ÿi lésser ?
-P’têt’bin son tire-bouchon, comme le Yâbe, mon gars Philbè, més bin pu sûr’mentlés vingt pistoles qu’il a grattées à ses bûch’rons…Ça fait rin, reprit-il en s’adressant à Clovis, tai, t’és eún frér, tu penses aux copains, au moins pour la goule j’te vends mon cochon !...
Une demie heure plus tard, à la nuit tombée, Clovis déposait le roi des Loudonneaux et son ministre à proximité de leur domicile. Mais chacun sait, du moins ceux qui en ont fait l’expérience, combien il est difficile de terminer une « partie ». Prosper décida facilement Philbert à remonter jusqu’à Bois-Loudon, pour tâter d’un coup de cidre et d’une petite « goutte » finale.
Chez Prosper, cependant, l’animation régnait. Non point tant dans la maison, car les plus jeunes étaient couchés, mais sous le toit à porcs, où la mère Boiroux ne quittait plus sa truie. Gros événement. Dans le réduit, vautrés sur la paille souillée d’excréments, deux cents kilos d’une gélatine rose et soyeuse haletaient et grognaient doucement. On distinguait une oreille flottante au cartilage crasseux, et des tétons en escouade gonflés et tremblotants
Assise par terre sur une bancelle très basse, à la lueur d’un falot, la fermière guettait un globe gluant, qui s’excrétait lentement, sous une queue détortillée par l’excès des efforts. Les mains placées en coupe devant l’objet, la praticienne s’apprêtait à le recevoir.
« Cendrine ! Cendrine…viens m’ remplacer deux minutes dans la soue… »
La Bèroux accourait maintenant à la maison tenant dans son tablier le précieux fardeau. Elle s’assit sur le banc près de la lampe à essence.
« Victo ! donne-moè les ciseaux, aveinds-moè eún torchon en la liette du buffet et tâche de t’presser ! »
On vit alors, sur les genoux de la fermière, s’agiter faiblement une grosse taupe en baudruche rasée, au museau chiffonné.
« Bon, à c’t’heúre mets-moè eún peu d’lait dans n’eùn’tâsse… »
Elle avait glissé l’index de sa main gauche dans la gueule du cochonnet aveugle, qui, par erreur, le tétait avec délices. Mais d’un coup de ciseaux, elle coupait au bord des babines, une sorte de frange écumeuse, la « dentelle », comme on supprime les bavures à un objet moulé.
Sous le fer, le nouveau-né frétilla de douleur, sitôt apaisé par l’application, en un tour de doigt, d’un baume lacté en guise de teinture d’iode. Comme les gosses, les petits cochons ont depuis longtemps désappris à venir au monde tout seuls.
Un essorage au torchon compléta la toilette ; après quoi l’élève fut habilité à retourner dans la soue se vautrer dans la crotte en quête d’une mamelle.
« Y’en a eún aut’en route’ déclara Cendrine quand la fermière la rejoignit. J’me d’mande câmbin qu’i peut n’i-en avoèr… »
Le troisième goret s’annonçait lorsque Prosper et Philbert apparurent.
« Ah ! te v’là déjà, cria la Bèroux, et dans quel état ! Pendant c’temps-là, nous aut’on trime…Tu chouâsis bin ton moment pour t’offri’ eùn’pareille bérdancée. Et ton grand gars qu’ést cor’ pari j’sais pâs ouyou, comme tous les soèrs…Il a cor’ point soègné ni mulet ni vaches…
-Te fâche point, Joséphine, te fâche point…ça sêrt à rin… »
Les hommes installés à l’intérieur, Milien arriva enfin. Il alluma une lanterne et se dirigea vers les écuries. La mère Bèroux repartit avec Cendrine vers ses cochons ; Victor s’était couché.
Et c’est alors qu’éclata le drame.
Tout à coup, on entendit des hurlements du côté de la maison : »Hou là là ! Ouyouyouille ! Hou là là là là ! »
La Bèroux se précipita vers le logis et croisa une ombre qui se faufilait entre les clapiers. Dans la pièce, plus de lumière. Dans sa boîte de bois, le Tonton, réveillé, pleurait. Le grand Milien, attiré par le bruit arrivait aussi, portant son lumignon.
« Dè quai qu’i’y’a ? »
Prosper, glissé dans les draps, geignait. Philbert avait disparu.
« Ouyouyouille ! Hou là là
-Mais enfin, quai qui ÿ’a ?
-Foutez moè la paix !... c’ést mon affair’…Hou !là là là là… »
Ce fut tout ce qu’on put tirer de Prosper.
Le lendemain matin, Clovis arrivant à Bois-Loudon avec une fourragère contenant une cage de bois, trouva le maître alité.
« Bin voèyons, mon pauv’ gars, dè quai donc qui t’arrive ?
-Ça te r’garde point, dè quai qu’tu veux ?
-J’viens chercher ton gorin.
-Mon gorin ?
-Bin oui, ç’ti-là qu’tu m’as vendu hiè… !
-Ah ! c’ést trop fó… Moi ? j’t’ai vendu eun cochon hiè ?...
-J’te l’f’rai dire par Philbeè, pi par la mèr’ Chatte…
-Si c’ést vrai, Clôvis, ma parole a’vaut eún ècrit. Mès dis-donc, dè quaique tu penserais…Aïe hou là là d’un marché conclu avec des faux papiers ? Ça compterait point, bin sûr…Eh ! bin mon gars, attendu qu’tu m’âs fait soûler, ma parole al’tait fausse, à preuve que j’m’en souviens pûs…À preuve itou que l’cochon, on a conv’nu avec la maîtresse d’aller l’vende à la foèr’ aux ognons du Mans…Marché nul…Aïe ! Aïe … Mès j’me tiens pâs quitte pour ça : la s’maine qui vient, j’aurai b’soin à la mair’rie d’Saint-Mâs ; j’irai t’cri chez tai j’te payrai eùn ‘am’lètte et eun’ tournée d’jambinet chez la mér’ Papillon ;ça s’ra désintéressé…Hou là…
-Ça fait rin, Prospè, t’és rin salaud, quant’ mîn-me !
-Quai qu’tu veux, Clôvis, j’sé pâs pu salaud qu’t’és ficelle…Ouyouille ! Sans rancune Clôvis !...
Le maquignon éprouvait le besoin d’épancher son dépit, et la mystérieuse indisposition de Prosper l’intriguait. Il se rendit chez Philbert où la fermière le reçut.
C’était une femme revêche, possédant toute la grâce d’une effraye découpée dans une planche à laver.
« Vous v’là, vous… ? si c’ést pour dèbaucher mon homme, vous pouvez bin r’tourner d’oûyou qu’vous v’nez !
-Non, non, la maîtresse…juste deux mots à ÿi dire, et j’m’en vâs.
-Il ést là bâs, en l’champ haut environ travâiller.
-J’ÿi vâs. »
Clovis confia sa déconvenue à Philbert.
« Més dis-moè donc, dè quai qu’i y’ést arrivé que j’l’ai trouvé au lit ?
-M’en parle pas ! c’est d’ ta faute… on n’a pâs idée d’fair’ saoûler l’monde comme ça. Tu m’as fait engueuler par la mienne, et j’oûse pû aller m’frotter à la Bèroux. V’là c’qu’i’s’ést passé : on n’tait tout seû tous les deux dans la méson à Prospè, après t’avai’ quitté, quant’le v’là qui pète eún grand coup. »Bon Yeú, que j’ÿi dit, n’en v’là eún pet, ça doit-êt’ l’am’lette à Clovis ! Avec eún pet come ça, t’èteindrais la chandelle. »… »Bin sûr que dit Prospè Cambin qu’tu paries que j’souffle la chandelle en pètant d’sus… ? » Et avant qu’ j’aye eu l’temps d’dire » ouf », le v’là qui pose culotte. Fallait’y qu’n’on soye saoûls, quant’mîn-m. « Approche la lampe, qu’i’ dit, et oûte le verre ! mets lâ bè-n’en face du soupirail. »Et comme j’ai l’habitude de ÿi céder sû tout, j’approche la chandelle.
Eh ! bin, mon vieux, on s’imaigine point eún’ affair’ pareille. Au moment qu’i lâchait son pet, eún pet comm’on n’n’a jamais entendu d’mémoère d’homme, il a sorti eún grand’ lueú haute comme ça…C’ést l’pet qui s’avait enflammé, et qui ÿ’ avait brûlé lés fesses ! En l’entendant houâler, j’ai point attendu l’èrgent d’mon reste, et j’ai fâilli renverser la Bèroux qu’accourait.
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Chapitre 5 : Quand Milien court à la braconne
Quelques poules et canards. Des hurlements de mégère, des meuglements de vache, des criailleries de gosses. Un idiot béat paraissant gober les mouches dans la cour. Entre deux talus de mousse et de fougères naines, les racines tentaculaires étreignent des quartiers de roche. Le pied se fourvoie dans la triple rainure de sable mou qu’allonge la charrière. La montée s’accentue. À mi-côté, le passage s’élargit : à droite un glacis que dominent deux maisons. À gauche, un vieux puits béant et autour des bâtiments à demi ruinés : Les Pilons.
Le chemin s’étrangle et se raidit, puis s’obscurcit. Derrière une touffe d’osiers, un jardinet minuscule surgit, où les fleurs font orgie d’arc-en-ciel, se bousculent, se haussent pour attraper au vol un rayon de soleil.
Une maisonnette est derrière. Son toit émergeant de toutes ses écailles moussues. Mais si vous franchissez la claie d’entrée et dépassez le rempart de corolles, vous découvrez la façade percée d’une porte unique et d’une croisée dérisoire : là, toute poésie s’évanouit. Au bruit de pas, un étrange bonhomme apparaît sur le seuil. Sans âge précis, entre soixante et soixante-quinze ; il montre une grosse tête ridée, inquiétante, sur un corps trop long perché sur des jambes trop courtes, disproportion qu’accentue un vieux bourgeron militaire tombant sur un pantalon rapiécé. Une casquette paraissant collée par la crasse, de gros sabots cerclés de fil de fer complètent l’accoutrement. Une maritorne apparaît derrière l’homme, découpant dans l’embrasure un faciès d’ivrognesse, cheveux tirés et ramassés au sommet en un champignon luisant et ridicule. Jouant des épaules, cette caricature de femme se faufile, se campe près de son mâle, suivie d’une ribambelle de mioches barbouillés et loqueteux. On se demande s’il est raisonnable d’attribuer à un tel couple la paternité de cette marmaille. Si l’on ose pénétrer dans la bauge de cette singulière famille, on y découvre le plus misérable mobilier. Là dedans, tout est noir, raccommodé, boiteux, dépaillé, disjoint et crasseux. Et cela pue la graisse, l’urine et l’alcool. Mais le bonhomme a doté cet ignoble intérieur d’une collection d’amusants petits lits à claire-voie qu’il a fabriqués avec des lattes de châtaignier, car le Père Fauchon est artiste…quand il est à jeun et d’humeur ouvrière. Sous un hangar voisin, où quelques lapins, dans une caisse, broutent des rutabagas conquis sur le voisinage, des paniers, des resses, soigneusement tissés avec l’osier qu’il récolte ou qu’il vole ; des brouettes dont les brancards sont empruntés sans retour aux taillis du château, et dont la caisse et la roue pleine forment des rébus à la gloire du Chocolat Menier ; enfin, de petites voitures de même style qui servent à transporter les fruits du jardin et des rapines dans les bourgs voisins ; fruits convertis aussitôt en boisson. Le soir, le couple rentre à la maison en complet état d’ivresse, et tandis qu’éclatent injures et coups, les gosses mangent ce qu’ils trouvent. En face de la maisonnette aux Fauchon s’ouvre un chemin transversal qui, par d’invraisemblables détours, arrive à flanc de coteau dans la cour de Prosper. À l’intersection des chemins, s’étend un jardin clos de haies où toutes sortes de légumes poussent avec une vigueur des plus rares aux Tuffettes. Deux grands poiriers noirs et crochus couvrent la moitié de ce potager. C’est le jardin du bonhomme, qui, s’il existe un are bonne terre aux Loudonneaux, peut se vanter d’en jouir. Toute sa consommation, tout son négoce,sont censés sortir de ce lopin. Au-delà du jardin, le chemin s’enfonce dans le bois couronnant le sommet vers la ferme des Tuffettes, isolée sur l’autre versant. C’est dans ce bois que Milien avait entrepris, un mois plus tôt, de tendre des collets. Il était apparu à la brune, les poches garnies de fil de laiton. Il avait soigneusement repéré les « coulées » par où se faufilent les lapins, et savamment préparé ses « cravates » métalliques. Il les avait disposées, le nœud coulant bien arrondi à trois doigts du sol, et solidement fixé à un piquet. Il en était à la troisième lorsqu’il avait eu l’intuition d’une présence. S’étant retourné, le jeune braconnier avait constaté qu’il était surpris, non par les gendarmes, mais par une jolie biche, une fillette en haillons qui le dévisageait en souriant. Chaque jour, au crépuscule, Florida, l’aînée des Fauchon venait au bois faire provision de branches sèches. Ce soir-là, ayant entendu froisser les bruyères, elle s’était avancée à pas de loup et avait surpris le gars.
« Tu m’as fait peur, Florida » dit-il. Le sourire de la jeune fille reflétait maintenant la maligne satisfaction d’avoir ému le fils d’une famille qui paraissait constamment distante de la sienne, et elle n’ignorait pas pourquoi. Personne, d’ailleurs, ne recherchait la société des Fauchon qui bénéficiaient d’une solide réputation de râpineurs, consacrée par des peines de prison. Certes, d’autres aux Loudonneaux avaient connu quelques séjours à la geôle correctionnelle : le gars Traquet trop prompt à essayer ses poings sur les gendarmes ; la Boudin, qui se chauffait sans vergogne au dépens du Château et avec le bois de mine de Clovis ; même le Tatin, l’incorrigible chasseur clandestin. Mais tous ceux-là jouissaient d’un brevet de victimes qu’on ne pouvait décemment accorder aux Fauchon, obstinés à subsister au détriment du pauvre monde. Milien et Florida se connaissaient de loin. Mais il avait fallu ce hasard pour les placer face à face dans la solitude. Et voici que Milien découvrait d’un seul coup la beauté de Florida. Car l’enfant était belle, d’une beauté attirante, insolite. D’un paquet de loques informes, qu’une coquetterie innée dissimulait de son mieux, sortaient des jambes nues, un peu grêles, mais joliment galbées, des bras minces, modérément musclés malgré les besognes, et surtout un franc visage encadré de boucles folles, et dont les yeux profonds explosaient comme des jais vivants. Florida riait. Sa mignonne bouche avait élargi son dessin, dévoilant des dents blanches un peu pointues comme celles d’un louveteau. « Laisse-moi ! pria le garçon. - Te laisser ? Mais qui donc te retient ? fit-elle t’es libre ; Moi je suis ici chez moi… » Stupide, figé, Milien restait, les bras ballants… « Je sais, va, reprit-elle…Tu me méprises… »
Il tourna les talons, et s’en fut, comme à regret. Il allait disparaître derrière la haie, à l’orée du bois. « Milien ! cria-t-elle…Milien !... » Il hésita, puis, délibérément, s’effaça derrière le feuillage. « Idiot ! Sauvage ! » hurla la gamine étreignant son fagot et pleurant de colère. Florida souffrait. De quoi ? De l’ambiance où elle vivait. Des injures et des coups dont elle recevait large part, bien qu’elle assumât seule l’entretien de la triste maison, et se prodiguât pour ses jeunes frères et sœurs. Dans sa vie, Florida ne connaissait que deux moments de quiétude : celui où le ménage s’absentait en quête d’argent ou d’alcool ; et l’heure précédent le maigre dîner, quand le prétexte du combustible lui permettait de s’échapper dans le bois. Elle se hâtait alors de confectionner son fagot, et pouvait ensuite goûter le plaisir d’une flânerie sans contrainte, mais trop courte. Florida n’avait qu’à peine la notion d’un monde extérieur à la petite communauté des Loudonneaux. Ses seize ans rêvaient d’émancipation. Son imagination entrevoyait confusément des possibilités d’évasion. Ce soir, Florida avait connu l’espoir d’une sympathie qui lui avait été refusée jusqu’alors, mais que sa puberté sauvage réclamait d’un coup, impérieusement. L’aspiration inconsciente de son être à l’amour venait de lui être révélée à la vue de Milien, et lui, ce grand niais n’avait pas su, n’avait pas voulu la comprendre. Partageant l’aversion qu’éprouvaient tous les rustres d’alentour pour sa famille, il la méprisait, comme si elle-même était responsable des méfaits des siens. Elle souffrait d’autant plus de cette injustice qu’il avait failli céder à sa prière muette, et qu’au dernier moment il s’était ravisé.
La douleur de son cœur puéril et inculte ne savait s’exprimer que par la rage. Elle se dirigea vers le dernier collet qu’avait tendu Milien, et le froissa, puis brisa le piquet. Elle fit subir le même sort aux deux autres qu’elle n’eut pas de mal à découvrir, puis elle s’en fut, calmée, mais se promettant de jouir, le lendemain,de la déconvenue du chasseur. À ce moment, retentit au loin, sans douceur, la voix de l’ivrognesse. Au petit jour, Milien ne put que constater la destruction de ses pièges. Sans peine, il en devina l’auteur. Il allait s’en retourner après avoir recueilli ses laitons, lorsqu’un rire provocant fusa près de lui. Florida ne chercha pas à se dérober lorsqu’il lui saisit le poignet. Il serrait, le gars ; mais elle jouissait de ce contact si peu douloureux à sa chair, inexprimablement doux à son cœur. Allait-il la frapper ? Secrètement, elle le souhaitait. Mais non. Son regard venait de rencontrer les grands yeux noirs de Florida, et d’y lire, au lieu d’une méchanceté sournoise qu’il attendait, une prière muette, mais fervente. « Pourquoi qu’t’as fait ça ? Quoi que j’t’ai fait,moi ? » Insensiblement, il desserrait son étreinte. « J’ai fait mal, Milien, bats-moi ! » Le bon Milien n’y songeait guère. Il contemplait cette petite main restée délicate malgré les gros travaux, et restait songeur. Florida sanglotait. Elle avait glissé à terre, et lui, sans la lâcher, l’avait suivie sur le tapis de lichen. Gauchement, il s’efforçait de la consoler. « Voyons, Florida, pleure pas !...de quoi qu’y-a ? » Prodige d’une phrase ! Florida, rassérénée, s’était abandonnée sur la poitrine du garçon. Milien, lui, eût été bien embarrassé de démêler les sentiments de compassion et de désir qu’il éprouvait. Mais elle ayant levé la tête, il rencontra de nouveau les yeux noirs, et sous les chiffons, sentit la rondeur des seins. De son bras, engourdi à force de tenir le poignet, il entoura la nuque de la petite, et avec une fougue qu’on ne lui connaissait pas, il colla sa lèvre épaisse à la bouche menue qui ne se refusa pas… « Oûyou qu’al’ést, ç’te putain d’gamine ?...Attends…j’vâ t’en fout’dés prom’nad’en l’bouâ au matin !... La colère de la Fauchon éclatait derrière la haie heureusement épaisse, et Milien n’eut que le temps de se jeter sous une cépée de chêne, avant qu’apparût la mégère. Florida, légère comme un écureuil, s’évanouit du côté opposé… « Tu n’perds rin pour attend’… » Effectivement, Florida ne perdit rien. Mais pour la première fois, elle reçut les coups sans un pleur. Depuis, chaque soir, le fils Bèroux revint vers le bois des Tuffettes. Les poches pleines de collets dont il oubliait de faire usage, il aidait Florida dans la confection de son fagot ; puis, dissimulés au plus touffu du bois, ils se pelotonnaient au pied d’un arbre. « Ma p’tit’Biquette, ma Rida, j’t’aime bin, disait le gars… -Milien, mon p’tit’homme ! Si tu savais comme c’est bon d’se sentir aimée quand on est malheureuse ! je suis à plaindre, va. Tu n’peux pas savoir, toi. T’as une bonne mère, des parents qui travaillent, des frères et sœurs gentils…Les miens, à moi, sont des diables qui me font quereller toujours, malgré ce que je fais pour eux…Pas le tout petit, mon Jojo, qui a si peur quand on s’ bat chez nous. Mais pourtant, Milien, j’sens que j’s’rais en l’cas d’le quitter pour m’en sauver bien loin, dans une petite maison à nous…Tu me tiendrais comme ça, toute la journée dans tes bras…Et puis moi, j’f’rais ronron pour toi sur ton estomac, comme une petite chatte !... -Comme tu dis bin, Florida… Moi, j’sé bête, je n’sais point… -Oh ! ça fait rien, mon grand ! puisque je dis, moi, et que tu penses, toi…Oui répète-moi qu’tu penses, Milien, puis, que tu m’aimes pour de bon, qu’tu ne me laisseras jamais, malgré tout c’qui peut arriver… -Mais oui, Florida, j’t’aime bin, mouè, j’te jure que j’t’aime bin toujours… -Vois-tu, disait-elle encore, ça m’fait plus rien d’être mal vue, à c’t’heure que je t’ai. J’veux bien être battue, pourvu que chaque soir je puisse venir me consoler dans ton giron, à défaut de rester ensemble. Mais je tremble, mon chéri, de penser que si nos vieux savaient… -J’te laisserai point, Florida. AH ! j’t’aime bin…pour sûr, j’t’aime bin. » Il était sincère. Si Florida venait d’atteindre un idéal inespéré, Milien tout surpris découvrait dans la petite mendiante proscrite un esprit supérieur au sien, doublé d’une sensibilité rare. Et sous les haillons de Florida, il se prenait encore aux attraits d’une chair vierge et farouche, d’un sang bizarrement étranger. Enigme d’une petite fleur exotique, Florida ? Son nom, ses traits, son geste, pour le gars des Loudonniaux, tout n’était qu’un mystère, mais mystère captivant : « Ma p’tite Biquette, dit-il un jour après une longue méditation, t’as point l’air d’une pésanne, tè…Tu causes point comme nous autes, et pi, t’â dés allures de d’moselle… » Et la fillette, évoquant des souvenirs très diffus, estompés par le temps : « Peut-être bin, Milien, peut-être,…Mais qu’ça fait, puisqu’on s’aime, et qu’on s’plait bin comme ça… ?
18:29 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 3 : La dynastie Bèroux
Chapitre 3 La dynastie Bèroux
Vers l'année mil neuf cent dix, Prosper avait épousé en justes noces, et suivant les us et coutumes du lieu, Joséphine Aglaé Rêche. C'était vaguement sa cousine, et il était presque impossible qu'il en fût autrement, puisque tous deux étaient originaires de ce coin, où la population semble pétrifiée depuis vingt siècles et plus.
D'ailleurs le Monde est si petit et le passé si profond qu'ils devaient bien, aussi, être un peu cousins de l'adjoint et du juge.
Bèroux, donc s'était marié selon les us et les coutumes du lieu à l'époque; c'est à dire qu'il avait courtisé Joséphine juste le temps de lui déclamer "j't'aime, bin". Joséphine avait appris le passage par cœur et l'avait récité à son tour. Lorsque deux êtres sans complication se sont mutuellement déclaré qu'ils s'aiment, et! Bien ils se le prouvent, avec toute la puissance de la candeur originelle. Et dès que la preuve se manifeste ostensiblement, on s'avise que la Société impose des robes blanches, des oraisons, des formalités et des festins pour préluder à ces joies. Un peu tardivement, on commande la robe immaculée, à laquelle on ajoute quelques fronces afin de ne point trahir les réticences du confessionnal. Si dieu semble ne rien voir, chacun sourit un brin…
De cette remise au point, trois mois plus tard, sort un vagissement. Désormais, le ventre et la mamelle vont se relayer de douze en douze mois, se faisant chaque fois un peu plus mollement complaisants pour le nouveau venu. Ça, c'est la Nature. Et quand le bénéficiaire doit faire place à une nouvelle petite sangsue, quand le sevrage lui tire des pleurs, pour le consoler, on lui glisse dans la bouche un biberon empli de l'extrait de la pomme par la pissette de l'alambic. Ça, c'est le cadeau du Fisc.
C'est dans ces conditions, approximativement, qu'avait poussé l'arbre généalogique des Bèroux. Seulement, de mémoire d'homme aucun des ancêtres n'avait encore fait preuve d'une telle application.
Prosper jouissait d'une postérité directe représentée par douze sujets, produits de douze couvées, sans compter quelques accidents, mais sans "doublets". Son fusil, comme il disait, n'était qu'à un coup.
Cinq de ses rejetons avaient essaimé aux alentours. Le doyen, le "Désiré" qui avait jadis joué à loup-caché sous la toilette nuptiale, continuait les traditions de famille dans un minable "bordage" à trois cent mètres de la ruche paternelle. Il avait augmenté de deux unités la descendance de Prosper, avec la complicité tardivement légale d'Augustine, la fille d'une sorte de Titan femelle, la veuve Tribouillard qui faisait valoir seule deux journaux de terre.
Le fils de cette veuve avait épousé Berthe, le second des enfants Bèroux, dont le frère puîné, Jules, sans doute par représailles, avait enlevé la cadette Tribouillard.
Ces deux couples avaient dérogé en désertant le terroir, l'un pour le chef-lieu de canton, où l'homme boulonnait les traverses de chemin de fer; l'autre pour un domaine éloigné où le couple tenait la basse-cour.
Aux Loudonneaux, où l'émigration est souvent rendue nécessaire par l'exiguïté et l'ingratitude du sol, l'immigration est la grande exception. C'est ce que le bon sens du cru traduit par l'expression "chez nous, pour y rester, il faut y être né". Et l'on y reste, pour peu que quelque vieux consente à mourir pour céder aux jeunes sa place au soleil.
C'est ainsi que le quatrième Bèroux,"le Léon" s'était établi dans "l'endroit" du père Marmion, qui avait eu le bon esprit de défunter juste après lui avoir accordé sa fille, et que le cinquième," la Lise" s'était adoubée, avant de régulariser, avec"le Tatin Braco" à qui sa mère venait de léguer le droit à une pièce unique assise dans le marais.
Labourage, bricolage et braconnage sont les trois mamelles des Loudonniaux. Prosper labourait, Désiré labourait, Léon bricolait, Tatin bricolait, et tous braconnaient à l'envi.
Lorsqu'on pénètre chez Prosper, le soir, à l'heure où le reste de la famille est réuni, la première question qu'on se pose est celle-ci: comment tout ce monde peut-il se caser la-dedans ? Et pourtant, naguère, on en avait logé davantage.
Dans un cliquetis de couverts, parmi les pleurnicheries de gosses et les glapissements de femmes dominés par la voix cassée de Prosper, neuf personnes achevaient un repas dont la soupe au pain, les pommes de terre à l'eau et le fromage blanc composaient l'essentiel.
La flamme dérisoire d'une lampe "Pigeon" tentait en vain de rivaliser avec un feu de fagots qui suffisait à l'éclairage.
Sitôt la dernière bouchée avalée, la mère Bèroux se préparait à empaqueter pour la nuit son dernier-né ,"le Louis" dit "tonton", à cause de ses neveux plus âgés que lui-même, lorsqu'entra la mère Picot, des Pilons.
"Bonjou la compagnie, dit la visiteuse…Doux Jésus qu'j'avez-là eun'belle petite fille: c'est-y bin son père, les mîn-mes-yeux, l'mîn-m'nez, la bouche et l'menton…Quiens! més j'me trompe, dit-elle, c'est-eùn gârs!"
C'est que, pour prouver sa ressemblance avec le père, le moutard venait de retrousser sa petite robe rose jusqu'au nombril.
"Oui, dit la Bèroux, secrètement jalouse,i'disant tous qu'ir'semble à son père. Pourtant, èrgardez-donc, il a l'reintier bin râblé comme le mien. Jusqu'aux moulettes des pieds et les nouinces des mains qu'ètant faites comme les miennes. Ah! il est bin à nous deux!
-Il est-t-i échaboti? demanda la mère Picot.
-J'vous cré. L'aut'jou, j'sortais d'baratter à la laiterie, pû d'quéniau! j'ai cherché partout, ergardé dans l'puits et dans la mâre, jupé longtemps, rin. Vous savez pâs oûyou que j'l'ai r'trouvé?Eh! bin dans la nige au chién, mussé avec le Médor.
Ah! il est dru. Et j'cré bin qu'i's'ra fumellier comme aut'foés dèfunt son grand'père. L'aut'jou, la mér'Cul-d'Pâillon al'avait pâs ÿu l'temps de l'prend' su'son bras qu'il'tait déjà environ ÿi fouger entre les estomacs sous sa camisole.
-Heû lâ!!!! j'k'menç't'i'à causer un peu?
-Causer?…Mès i'n'f'rait qu'ça la journée au long. Vous allez voèr: allons, mon chèri, dis quiouqu'choûse à la dame… dis vite…tu veux bin dire quiouqu'choûse à la dame?
-Voui.
-N'on dit:voui, manman
-Voui, manman
-Eh! bin dèpéche tè d'ÿi dire quiouqu'choûse à la dame…a'va t'donner des bonbons….ah! le v'la qui s'décide…
-Marde!"
Le mot se perdit dans le brouhaha. Vexée, la Bèroux se rabattit sus ses autres mioches.
-Allez! Au lit, vous aut'et vitement! Mèlie, débarrasse la table. Tai, Cendrine, met ton p'tit frér'au lit…É pi toûs, foutez-moi l'camp en la chambre!"
Mèlie, une gringalette de neuf ans desservit en rechignant, tandis que la mère installait le Tonton dans une petite caisse de bois haute sur patte, au pied de l'unique lit de la salle commune. La Cendrine, qui, à dix-sept ans, avait déjà des allures de petite vieille, entraînait "l'Ugène" six ans, dans la chambre voisine, où la suivirent bientôt l'gârs "R'nest" et "L'Victo", deux galopins de douze et quinze ans, puis "le Milien" un costud de vingt printemps.
Et tout cela, en tas, fesses à l'air, riant, pleurant, se battant et pétant, s'en fut occuper les deux grands lits de bois et le lit de fer qui emplissaient la chambre, entre une armoire vermoulue et une commode bancale, où, sous globe, achevait de s'effriter une couronne de mariée.
La mère Picot reprit le chemin des Pilons. Prosper poussa le verrou, se dévêtit à la lueur mourante du foyer, et coula sa grande carcasse entre les draps, tandis que son épouse ajustait son "de nuit": une camisole raide comme une tôle, par dessus la chemise "grande et ample" qui semblait l'étayer, puis une " gouline" bien blanche.
Hygiénistes et puritains, rassurez-vous! Il manque trois verres sur quatre à chaque fenêtre, la cheminée tire aussi bien que les portes; et chez Prosper, la Nature n'a pas plus de secrets que l'esprit n'a de détours.
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