18.09.2009
Chapitre 10 : Les surprises
Chapitre 10 : Sur les conséquences du braconnage de Milien et de la Foire aux Oignons du Mans
Doucement, l’automne avait succédé à l’été, puis l’hiver à l’automne. On avait rentré les récoltes de pommes de terre, de « lisettes », de citrouilles, ébogué les châtaignes à pleins paniers. Tous les besogneux de la forêt avaient cueilli et vendu au loin cèpes et giroles. Et dès le premier pincement des frimes, des hommes étaient partis, la cognée sur l’épaule, pour de nouvelles coupes.
Vers la mi-décembre, Prosper, à qui la gelée laissait des loisirs agricoles, charroyait du bois pour Clovis. Plusieurs fois par jour, il grimpait avec son attelage vers le bois des Tuffettes, chargeait des poteaux de mine qu’il déposait en bas, sur la route, près de la « Préfecture ».
Ce matin-là, il montait à vide pour effectuer un troisième tour. Debout dans la charrette, emmitouflé dans trois vestons superposés, cravaté d’un cache-nez de laine sous une casquette de peluche enfoncée jusqu’aux oreilles, il se laissait bercer par son mulet fumant, peinant sur ce chemin.
Il songeait. À quoi ? À des choses pas compliquées, bien sûr. À sa récolte de marrons. À la vente obligée de six cochons de ses cochons de lait qu’il était incapable de nourrir.
Il venait de dépasser le taudis des Fauchon, où la mère, ivre sans doute, menait grand tapage, lorsque l’attelage s’arrêta brusquement.
« Mouton ! Hue ! »
Mouton ne bougea pas, malgré le coup de gourdin tombé sur son derrière.
Fait unique dans les annales de Bois-Loudon, Mouton refusait obéissance à Prosper. Et celui-ci, déjà, regrettait son coup de trique : il venait d’apercevoir, allongée au talus, une forme humaine débordant largement sur l’ornière, à trois pas devant le mulet.
Prosper sauta, s’avança et reconnut Florida, à peine vêtue, malgré le froid intense, sanglotant, la tête dans ses bras.
« Voèyons, ma fille, dè quai qu’i’y’a ? Un peu d’pûs, j’ècrâsais. Pleure-pâs comme ça… »
À grand peine, il réussit à desserrer les coudes obstinés, et vit qu’une longue balafre saignante coupait la joue de l’enfant.
« La garce ! a’t’a battue ? Attends, j’vâs voèr à ça !
- Non ! non », supplia la petite, effrayée à la pensée des représailles.
Prosper passa outre. Déjà il avait poussé la claie du jardinet, où la foison de fleurs avait fait place à un amas de tiges roussies couvertes de givre. Dans l’antre, qu’éclairait un grand feu de brindilles, la maritorne cessa de gueuler en entendant marcher sur la terre gelée. Et, voyant entrer Bèroux, elle resta stupide, les bras ballants. Mais son émoi fut court :
« Quiens ! vous n’avez point peû que l’plancher i’ vous chèye su’ la tét’ ?
- Prends-garde qu’i’n’t’y chèÿ point oût’ choûse, à yoi, su’ la goule…oûyou qu’ést l’pèr’ Fauchon ? »
D’une sorte de trou béant au fond de la pièce, on vit sortir le vieux, hirsute, tandis que des moutards apeurés, retranchés dans les coins se mettaient à hurler.
« Bon !vous êtes là tous lés deux. À nous touàs ! Dè quai qu’ c’est que c’te façon d’arranger lés quèniaux ? Vous avez pâs honte de mettr’ vos gosses en sang ?
- C’ést mon affair’, dit la mère. Quant à corriger ma fille, ça r’garde qu’ moè !
- Mès, quant à la voèr assommer et j’ter déhô en plein hivè à moèquié nue, ça r’garde tous lés honnét’ gens !
- A’r’fout’ra pourtant pâs lés pâttes icit, c’te p’tit’ putain-là…j’lâ tuerais putoût… Ça ÿ apprendra à nous ram’ner eùn’ gironnée…car elle est pleine… pleine ! comme eùn’ petite vache qu’elle est ! Et tu devrais ét’le premier à l’savoèr, grand con !
- D’abó, faudrait ét’polie …Pi après, m’dire à cause de quai que j’devrais savoèr le premier. Si c ést vrai, c’ést en tout câs, point mon fait.
- Mès c’ést ç’ti-là d’ton gars !
- Hein ? »
La stupeur cloua Prosper, et la mégère put jouir de don désarroi trop visible.
« Hi ! ricanait le vieux maraudeur, vaut’ mépris pour lés Fauchon i’ va point jusqu’à vous dégoûter d’ÿ’eû fair’ des èfants.. »
Prosper n’en entendit pas davantage. Il sortit, rejoignit Florida, qui, sur son talus, était maintenat secouée de grands frissons malgré qu’il l’eût enveloppée dans un de ses vestons et dans un grand cache-nez. Il l’installa dans la charrette, fit reculer le muet jusqu’à l’entrée de la charrière de Bois- Loudon, et, en tête de l’attelage s’achemina vers son logis.
La surprise de la mère Bèroux fut grande, et elle réprima difficilement un mouvement d’indignation lorsqu’elle vit quelle créature Prosper introduisait chez eux. Mais son instinct de bonne mère reprit le dessus en découvrant dans quel état pitoyable apparaissait l’aînée des Fauchon.
Elle fit asseoir Florida près du foyer qu’elle ranima. Elle lava et pansa les plaies, puis elle coucha l’enfant dans son propre-lit, comme elle l’eût fait pour l’un des siens. Ce ne fut que lorsqu’elle lui eût préparé, puis fait boire une tasse de tisane, qu’elle s’avisa de l’étrangeté de l’aventure.
Du regard, elle interrogea son époux, fort songeur, qui s’était assis devant une tasse de cidre. Il se leva, et se dirigeant vers la porte :
« Viéns-donc avec moè, la Mèr, dit-il. »
Il l’entraîna dans la buanderie où, près d’une vaste chaudière, Cendrine préparait la nourriture du bétail.
« Va dételer le mulet, » dit Prosper à Cendrine. Et lorsqu’elle fut sortie :
« Ma Josèphine, mauvaise affaire.. ; T’as vu dans quel état qu’elle l’a mise ?
- Mès qui ?
- Sa salope de mér, parguié !
- Quelle pitié ! Et t’âs pâs tout vu, Prospè,al’a l’s’èpaules et l’dos noèrs comme de l’encre.
- J’l’ai ramâssée en l’chemin, aprè avoèr’ fâilli l’écrabouiller. I’l’avînt foutue à la porte, disant qu’i’n’en voulant pû.
- Misèr’ Et à cause de quai ?
- Rapport qu’a’s’rait enceinte.
- Je n’n’avais comme eùn’ idée en la mettant au lit ? Ça c’mence à matquer. T’âs bin fait, d’la ram’ner, mon Prospè. On peut tout d’mîn-m’ pas lésser mouri’ l’monde. Voès-tu, mon homme, tu m’occasionne dés foès bin du souci, més j’te pardonne bè-n’ésément pasque t’as bon fond.
- P’t’êt’bin, ma Joséphine… Mès tu sais pâs cor’tout…Ah ! si’i’n’n’ont menti, çes vaurins- là, j’te jure qu’on en r’caus’ra… Mès si par malheui’s’avant dit vrai, j’me sesn bè-n’en l’cas de n’n’assommer eún qui t’tiént bè-n’a coeú !
- Dè quai ? Prospè… Dé quai qu’tu m’dis-là… C’ést pas Milien, mon homme, dis ? C’ést pâs mon Milien qu’a fait ça ? » La pauvre mère Bèroux était toute retournée.
« J’vâs ÿi d’mander tout à l’heûr, quant’i’va rentrer.
- Et comme il ést point capable d’menti’, si c’ést li, tu vas l’fouailler !
Non, non Prospè t’âs toujoûs fait preuv’ de justice, malgré tes p’tits défauts. Et Milien, malgré lés siéns, i’ s’est toujoûs conduit comme eùn bon fî avec nous tertous. Qu’relle-le eùn peu si tu veux, Prospè, mès j’te défends d’le batt’ ; j’me mettrais putoûs entre vous deux pour èrcevoèr lés coups à sa place, et j’n’en mourrais. Prospè, mon homme, rappelle-tai quant’n’on était jeunes. Nous itou, on avait fauté. Ç’ést si facile l’f’sait eùn biau soulé d’printemps, tu savais pû quai m’dire, et tu m’ chérigaudais, et tu n’te sentais pû… et moè, j’étais bè-n’èse et la tét’ me tournait, que j’nous vis point choèr en l’foin, dans le hanga’ au pèr’Rêche. Ah malheu !On-n-tait bin fous, ma foès, més point coupables, bin sûr. Souviens-tai, Prospè, ça s’ètait fait tout seú, ma parole. Et quant’n’on s’en avisa, il’tait dèjà pûs temps..
- Bin sûr, bin sûr, més sonfe-donc… les Fauchon, ces salop’ries.
- J’sais bin, mon gars, ta fierté a’s’arrange mal d’un accoûtrement avec c’te famille-là… t’és grand d’caractère, Prospè, et t’as des fois rèson, més, à dire vrai, c’ést point les vieux qu’Milien il èpous’rait, et j’cré bin qu’la p’tite a’vaut mieux qu’eux. Tu sais pâs ? Bin, tout à l’heúre, après que j’l’ai ÿue soignée et bordée dans nout’lit, su’sa pau’p’tit’goule toute emponnée dans mes chiffes blanches, j’au vu couler deux grousses larmes…Pi, a’ m’ a pris par le cou, a’m’a embrassée su les deux joues, et m’a dit qu’eùn mot, rin qu’eùn mot, mès je n’n’aurais bin crié itou : « Maman » Rin qu’à la façon qu’a m’a dit ça en me r’gardant, et après c’que tu m’apprends, j’en jurerais, c’ést Milien qu’ést l’pére.
- C’ést du, quant’même. Si cor’ le gars, il avait été mett’ça dans eùn’ bonne maison, même point riche.. ;mès chez les fauchon ! Ah Bon Dieu de Bon Dieu
Ton Père, Joséphine, il’tait bin gueux, il l’ést cor’, més il a toujoûs été honnéte, et considéré.
- Bin sûr, prospè, Mès l’hâsa ést grand. Et l’cô ést si faible qu’i choâsit pâs toujoûs oûyou prend’son plési. Écoute mon homme, j’te jure que c’est pâs pour te diminuer, ni pour te fair’ de r’proche, més rappell’tai quiouqu’chouse qu’est point si vieux … C’te nuit d’la foèr aux ognons
- Eh ! Bin !?
- Ah ! Prospè ! Dans la pouchette de ta veste, j’avais trouv » eùn p’tit carton blanc qui sentait l’bâsèli, et que j’me sé fait lire : J’le sais par coeu : « Au Chat Noèr, 4 Escalier des Pans de Gorron Le Mans, Mam’zelle Arlette, », que n’i’avait d’sus. Et j’me sé fait éspliquer. J’ai gardé ça pour moè, mon Prospé. Et si j’te l’dis, c’est pour que tu soyes aussi indulgent qu’moè. Car, j’ai point fini, moè itou, j’ai quiouqu’choûse à t’apprendre. »
Prosper faisait un nez. Cendrine ayant remisé la voiture, rangé le harnais, et mené le mulet à l’écurie, revenait à ses chaudrons. Elle leva vers son père un regard singulièrement inquiet.
« Laiss’ nous cor’ eún peu, ma Cendrine, dit la Bèroux, on n’a point fini d’causer. Va jusqu’à la méson voèr si Florida al’a besoin, et pi tâche de la consoler…
Oui, Prospè, reprit-elle, ç’tr journée d’foère aux ognons, ça qu’i’aura été tout au long eù,’ journ ée d’malheú. J’me r’pentirai tout’ ma vie d’avoèr cèdé à c’r’ envie de verder au Mans. Nout’place, à nous aut’ pésans misèreux, c’ést chez nous, à garder nos gosses et nos bétes.
- Allons, vâs-tu en défini’ ?
- Oui, mès jure-moè d’point t’ fâcher, Prospè. C’est proumis. Bon…Eh ! Bin, v’là : Cendrine, nout’ Cendrine qui n’a cor’point dix-sept ans, elle aussi, al’ést enceinte,… de touâs et demi.
- Bin, merde !C’ést bin vrai, on n’avait point b’soin d’aller jusqu’au Mans pour assister à la Foère aux ognons ! Et après tout, j’aurais mauvaise grâce à m’m fâcher pour eùn’ affair’ qu’est passée d’pi bin longtemps dans l’z habitudes. Savoèr’ cor’ de qui ? Si n’on sait oûyou qu’va nout’ graine, on aim’rait bin connaît’ dè qui nous envoèye la sienne…
- Cherche-point. Cendrine a s’ést confiée… C’ést l’Maurice, le grand gars au Clôvis, qu’al’a connu au bal de Saint-Mâs.
- J’sais pâs si j’dois m’en plaind’ ou bin m’en rèjoui. Ma grandéu’ d’caractèr’, comm’ tu dis, a’ pourrait r’trouver d’eùn coûté c’qu’a’ perd de l’aut’ à condition cor’ que l’Clôvis i’s’ lésse fair’. Més, vingt dieux ! come biaux-pères de més gosses, et fripouille pour fripouille, j’cré bin que j’ prèfèr’cor le pèr’ Fauchon…. Allons ! Joséphine, ces quèniaux-là i’ m’ avant déjà donné bin du tintouin pour lés èl’ver ; me v’là à ç’t’ heùr’ bin du tracas pour finir dans l’bon sens ç’qui’z’avant c’mencé dans l’ foin ! »
Tout à leurs confidences, les parents n’avaient pas vu passer Milien, qui entrait à la maison juste comme ils quittaient la buanderie. Quand Prosper parvint sur le seuil, son fils était penché sur le lit, là-bas, au fond de la pièce. Et sans se soucier de l’entourage, ni de ses réactions, il se lamentait tout haut.
« Ma p’tit’ Rida ! i’t’ont battue, le ssalauds ! C’ést rin, dis ? C’ést pas grave, ma p’tit’Biquette ? » Et il la couvrait de baisers malgré le mouchoir qui lui envellpait une bonne moitié de la figure. Le père s’éloigna :
« Quiens, j’fous l’camp, j’me sens mîn-m pas en l’câs d’l’engueuler. »
Et sous couleur de bricoler dans l’écurie, il alla s’enfermer avec son mulet, et se prit à réfléchir sur la situation, envisageant les mesures qui s’imposaient.
Au bout d’une demi-heure, il appela Milien, lui fit descendre du grenier un vieux et grand lit de fer. Puis il lui commanda de l’installer dans le cagibi au harnais, sorte de réduit coincé entre l’écurie et la maison, et assez bien protégé du froid. Enfin, il pria la mère d’emplir une « ensouillure » de paillasse et de sortir une paire de draps.
- Ça m’vexe d’la mett’ à coucher là-dedans, dit la fermière. On va avoèr eùn peu l’air de la mett’ à la porte d’chez nous.
- Ç’est bin vrai, dit Milien.
- Ç’est bin vrai, dit Prosper. Eh ! bin, ajouta-t-il, pour i fair’voèr que c’ast point nout’intention d’la dèpiter, t’aurâs, grand boban, qu’à monter la garde, la nuit, à coûté d’elle. Vous n’avez tant fait qu’vous n’risquez pûs rin.
- Heûhlâ ! » soupira la Bèroux scandalisée !
11:18 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.09.2009
Chapitre 9 : Les lendemains de la gloire
Les lendemains de la gloire
Prosper et Philibert remontaient les dernières marches des Pans de Gorron lorsque la cloche de Saint-Julien se mit à sonner la «levée», un angélus qui leur parut un bruyant reproche, le glas de leur vertu. Dans leur honte, ils n’avaient encore rien trouvé à se dire, mais envisageaient avec une appréhension grandissante les conséquences de leur fugue, et se creusaient la tête pour tâcher d’y parer.
« Quai qu’on fait ? hasarda Philbert.
- J’en sait rin, dit Prosper. Faurait câsser eùn’ croûte, j’sé quèrvé d’faim. Pi, va fallè s’mètt’ d’acco’ su’ ç’qu’on va raconter aux bonnes femmes. À savoèr si a’ nous avant attendu depuis hièr-au-soè à l’auberge.
- Ça m’étonnerait bin !
- Moè aussi. »
À l’autre bout de la place St Michel , un escalier à double volée encadre une fontaine donnant, en contrebas, sur la place des Jacobins. Au pied de l’escalier, un café ouvrait juste ses portes. Un honnête café, celui-ci, offrant terrasse au grand jour. Ils s’y installèrent, et Prosper commanda des casse-croûtes.
« Dis-donc Prospè, faut pâs cor s’emballer… Combin qu’i’t’reste d’èrgent ?
- Bin , tout l’ prix d’mon cochon et des bricoles, moins, bin sûr, les quinze pistoles qu’à m’avant coûté ces garces-là. Et tai ?
-Ah, mon gars…moè,i’m’reste dix-huit sous su’les touâs-cents écus d’més volâilles, d’mon beúrre, d’mès pouères de Giroufle et de ç’que j’ai touché au syndicat pour mon seigle… Bon Dieu d’bon sang ! Quelle histoère !
- Mon pauv’ Philbè, j’te crèyais tout d’mîn-m’pas si couillon ! C’èst pas ça qui va arranger nos affair’ . »
Ils mangèrent et burent en silence. Prosper ( et pour cause) solda la note.
« Philbè, tout compte fait, c’ést eùn’ chance qui n’te reste pû rin…
- Bin ,merde alors !
- Més oui ! V’là : Tu t’és aperçu qu’t’âs perdu ton portefeuille, ou bin qu’i’-t’a été volé su’ la foère… Tu saisis ? Tout d’ suite on a fait l’chemin en sens inverse pour tâcher d’le r’trouver, et on a cherché toute la nuit…
- Hum ! si les bonnes femmes a’sont parties hièr au soè, ça peut cor’ passer. Mès sans çà ?
- N’on va s’en assurer. À l’occâsion, on dira à l’aubergiste qu’i’dise que n’on ést v’nu hièr au soè après qu’les femmes al’taient renr’tournées. »
Au Chapeau Rouge, ils apprirent avec soulagement que les fermières étaient parties la veille vers dix huit heures. L’hôtelier promit tout ca qu’on voulut.
« Si on allait à la gâre pour se renseigner d’l’heûre des trains, suggéra ¨hilbert.
- Cambin qu’oa va cor’coûter ? demanda Prosper. J’ai cor’ jamais été là d’dans, èt pi on loge à eùne lieue èt d’mie d’la gâre, on risque d’trouver l’camp fermé(Le champ de tir d’Auvours que traverse la route) J’aime autant m’ènnaller à pattes…Quat’lieues, c’ést pas l’¨ÿâbe.. N’on s’ra là bàs pour midi. »
Certes, la route ne fut pas gaie. À la première lieue seulement, Philbert rompit le silence.
« Pûs rin, tout d’mîn-m’ Ç’que j’vâs m’fair’ engueuler !
- Bin oui, mon pauv’gars. Consol’té, en songeant qu’ta perte al’ést nout’ seule éscuse…Mès dis-donc, va fallai t’dèfair’de ton portefeuille, vu qu’c’ést difficile de perdre lès billets sans pèrd’itou l’portefeuille. »
Après le bourg d’Yvré, du pont sur l’Huisne, Philibert lança son portefeuille dans la rivière. Et, vers le terme de la seconde lieue, Prosper prit la parole :
- Dis-donc, Philbè, ça m’ennuie bin d’avoèr fait des frasques à c’te bonne Josèphine ; més c’ést eùn sacrifice qui m’laisse bin glorieux d’pouvoèr’ fait’ la nique au Clôvis.
- C’ést eùn’ gloèr qui m’coût’chè, Prospè, pour ç’ qu’ést du sacrifice, èst-tu bin sûr que t’aurais point plési’ à le r’c’mencer ?En tout câs, mîn-m’ à quinz’pistoles, c’ést bin coûteux pour le temps qu’ça dure…
- Tais-tai, Philbè, tais-tai…Dis donc ? L’Arlette a’m’a donné un mot d’écrit pour le Clôvis…j’voudrais bin savoèr dè quai qu’a’ÿ veut. Tant pire, j’déchire l’env’loppe, tai qui sait lire, tu vas m’dire c’que n’ÿ’a là d’sus.
- Bin v’là : Meussieur Clovisse, si vous m’envoyé pas un manda de cent bals, pour me ramboursé du tord que vous m’avet fait l’autre jour Canfouine, je vous prévient que je ferais du squandal à votre femme, ça vous aprandra à profité des occasions de vou moqué d’une pauvre fille en maison qui a sa vie a gagné. Arlette,4 rue des Pans de Gorron Le Mans.
- Faut dire qui n’avait guère ÿû l’temps d’gui fair’ des cadeaux. Mès il avait l’air de bin la connaît : i’n’devait point ignorer d’ouyou qu’ à restait. N’importe pas, rin qu’le plaisi’ d’ÿi donner ç’papier là, çà m’dèdommaige bin d’tout ça…
- J’te r’mercie bin, Prospè, mès ça va point m’éviter la comédie en arrivant. »
L’inquiétude du malheureux croissait à l’approche de l’instant fatal. Et lorsqu’ apparut le décor familier des châtaigniers, ce fut avec des accents émouvants qu’il supplia Prosper de l’assister en la douloureuse épreuve de l’accueil conjugal.
En matière de hargne, Dorothée possédait du génie. Dès qu’elle les aperçut montant le chemin de la ferme, elle se composa un visage hermétique où son grand nez osseux semblait fermer au cadenas sa bouche en cul de poule.
Elle ne répondit ni à leur bonjour, ni aux avances par lesquelles ils espéraient provoquer une demande de justification. Des seaux, des balais furent maltraités. La Biquette, promenant dans la cour son faciès de vieux médaillé de Malakoff, reçut un coup de sabot sur son maigre derrière, ce qui déclencha une avalanche de pastilles noires.
À tous ces indices, Philbert se rendit compte que, que, décidément, l’orage n’éclaterait qu’à l’heure des intimités. Et Prosper n’avait pas atteint la route que la tempête se déchaînait :
« D’oû you qu’tu sô ? train-nier !
- Ah ! Dorothée, i’ m’a arrivé eùn malheu !
- Eun malheu ? t’és point mô, pisque te v’là su’tés deux pattes.
- Faut point m’qu’ereller, c’ést point d’ma faute…
- Tu t’és soûlé ?
- Ç’ést bin pir’… mon érgent…
- Eh !bin,…nout’érgent ?
- J’l’ai perdu, ou bin putoût, a’m’a été volée su’ ç’te fouèr, n’i’avait tant d’monde ! »
Dorothée avait le souffle coupé. Pas pour longtemps.
« Ah ! par exemple ! J’me s’rai échanée pendant six mouâs à soigner des pirotes, j’aurai tiré dés vaches, ècrèmé, baraté pendant dès s’maines au long , j’aurai nourri eùn’ journée enquièr’ tous les bònhommes de la batt’rie, et avalé d’la poussière de seigle pendant dix grandes heures d’hórloge, tout ça , pour que tu gaspilles les sous comme ça, en-n’eú rin d’temps, sans proufit pour personne que pour tai, sagouin, ét pi pour ton prop’à rin d’Prospè…car tu l’l’âs bue, nout’ èrgent, tu l’l’as bue avec li avoue le donc ! Dépensier, coureux, feignant, homme de rin…A-t-i fallu qu’j’aye du malheu d’te recontrer et d’avai ÿu l’idée d’m’assouâtrer avec tai ! pour eùn peu, j’te câsserais mon balai su’ l’reintier ! »
Toute la rigueur pittoresque du folklore déferla pendant un quart-d’heure sur l’infortuné.
Lorsqu’enfin elle se rendit compte qu’il est difficile, même à deux, de « boire » une pareille somme au café, il ne tarda pas à mesurer l’étendue d’un péril auquel il échappa de justesse.
« À cause de quai donc, demanda Dorothée qu’on vous a point r’trouvés en sortant d’la Cathèdrale ?
- N’on v’nait d’s’aviser d’la perte d’mon èrgent, et vous n’en définissiez point de r’veni’, alors on a r’tourné tout d’suite partout oûyou qu’on avait passé. On aurait dû s’rencontrer, mès dans c’te foule. On a passé à six heires èt demie au Chapiau Roug, mès vous ètiez parties..On a r’commencé à chercher toute la nuit su’ç’te foère…
- Toute la nuit ? Vous avez pourtant bin dû dormi ? »
Fallait-il dire oui ou non ?
« Bin oui, en eun’auberge en ville, on n’a point r’tourné cor’eùn foés au Chapiau Rouge.
- Et vous avez dormi ensemble, Prospé et tai ?
- Bin oui.
- J’ m’en doute bin, inocent : ç’est à cause d quai qu’t’as pouillé eun’ chaussette grise à tai dans ta patte drète, et eùn’ beige à Prospè dans ta patte de gauche.. ;Écoute-moè bin…à doter d’anhui, c’est moè qui tiendra la queue d’la pouâle… J’te donn’rai dix francs tous les samedis pour la râserie, ton boèr et ton tabac… Allez, file, à l’ouvraige !!
À peu près à cet instant, Prosper arrivait à Bois Loudon.
« Ah mon pauv’gars…soupira la mère Bèroux en l’accueillant, tu m’en auras donné du tourment dans nout’existence… Vous vous êtes cor’ soûlés, comme de juste ?
- On a bu eùn peu, bin sûr, mès c’ést point là qu’est l’malheu… philbé il aperdu son portefeuille. On s’èn n’ést aperçu tansiment qu’ vous ètiez à l’èglise. Alors, on a cherché partout éyou qu’on avait pâssé… On a cherché toute la nuit.
- Toute la nuit ?
- Toute la nuit.
- Sans dormi ?
- Sans dormi.
-Ça fait déjà bin des mystères dans nout’ ménaig’ Prospè. Ça n’en f’ra eùn d’pûs. Car je n’comprendrai jamais, si t’as point dormi avec Philbè, pourquoi qu’t’as en la patte drète eùn’ chausse beige que j’ai tricotée, et dans celle de gauche eùn’ chausse grise à Philbè… Rapportes-tu l’érgent, au moins ?
- La v’là…moins la dépense qu’n’on a été obligés d’fair’, eùn’ centaine d’écus…
-Qu’tu m’coûtes chè, Prospè. Tout compte fait, on aurait cor ÿu proufit à vend’ le cochon à Clôvis, qui nous aurait pâs volé d’quinze pistoles. Va, mon Prospè , l’ouvraige a’t’attend, tu risques pâs d’travâiller pour rattrapper ça ! »
Le surlendemain de ce mémorable retour, les deux inséparables roulaient en direction de Saint-Mars dans la carriole de Philbert, appelé à une séance municipale. Prosper profitait de l’occasion pour une liquidation primordiale ou jugée telle, dans son amour-propre : Rendre à Clovis sa politesse bachique et voir sa tête au reçu de l’ultimatum d’Arlette.
En cours de route, le Roi des Loudonneaux donnait à son plénipotentiaire souterrain les dernières instructions pour le plus grand bien de son peuple et pour le sien.
« Faut absolument fair’diminuer l’s’impôts. Avec la sécheresse, èt pi la gâle qu’i’a pâssé su’ lès truffles, on peut pûs ÿ’arriver. Y’a la route qu’i’a cor’besoin d’ét’ rempierrée .
Pi faut inscrire aux indigents mon biau-père, le Rêche, qui peut pû groller et le mère Picot, qu’i’ést paralésie. Pi les Pichonnes, que leur quéniau il a l’s équerouelles… »
Et Philbert promettait, effrayé de ses responsabilités, convaincu qu’il ne ferait jamais avaler une telle grenouillère à des pairs qu’il était bien près de considérer comme des supérieurs.
Aux Loudonneaux, la « revalorisation » des pommes de pin, des châtaignes, des cèpes et des églantiers porte-greffe n’empêchait point la Marie Groû-t-yeù, et maint bricoleur aux dix gosses, de croupir dans une gueuserie perpétuelle. Et la « reconsidération » du minimum vital n’arrivait point à soustraire le petit Pichon à l’emprise de ses humeurs froides, à cause que le médecin et le pharmacien avaient aussi « reconsidéré » leur tarif.
Quant au « conseil », il traînait comme un boulet ce parent pauvre de hameau qui avait le tort d’être trop lointain, trop dispersé, trop sableux, et dont la population avait une tendance fâcheuse à commercer avec une opulente commune équidistante.
Cet état de chose plaçait le pauvre Philbert dans une situation édilitaire qui n’avait rien d’enviable, et dont il eût, de bon cœur, passé les honneurs à un autre. Mais , les Loudonneaux ne possédant aucun citoyen capable de le remplacer, Prosper ne l’eût sans doute pas permis ; et Philbert devait se résigner au constant rôle de tampon entre une camaraderie doucement autoritaire, et une résistance un peu hautaine d’élus qui le portaient en queue de liste.
Cependant, Prosper avait réussi à joindre un Clovis que le soin de ses affaires éloignait des subtilités du gouvernement. Il s’intéressait pourtant aux Loudonneaux, à cause du bois ; et la pénurie de bûcherons et de charretiers lui faisait ménager Prosper qu’il eût volontiers voué au Diâble.
« Qu’ai qu’tu m’veux ?
- J’viéns t’offri’ ma tournée. Ét pis, ajoute Bèroux en sourdine, j’ai eùn’ commission à t’fair’.
- Eùn’ commission ? »
Ils entrèrent dans la salle basse de la veuve Papillon, sur la Place de l’Église, Prosper commanda le casse-croûte qui lui tenait à cœur, avec deux bonnes bouteilles pour escorte.
« Eùn’ commission qu’m’a donnée eùn’ dame qu’on connaît bin, et qu’j’ai rencontrée par le pus grand hâza à la foèr’ aux ognons… C’est eùn’lettre que v’là. Sacré Clôvis ! tu n’n’âs d’la veine que les belles filles a’t’écrivant comm’ça…
- Elle aurait bin pu fair’ la dépense d’eùn’env’loppe. Mais dis donc…
- Me questionne point… On m’a donné eùne commission, j’te la fait…j’te demande point d’me lire ç’que n’i’a su’l’papier ; moè je n’sait point lire… À la tienne ! Vieux coureux d’cotillons ! »
Il mangea, il but, il paya et s’en fut rejoindre Philbert à la sortie du Conseil. Il le morigénait sur son peu de succès municipal lorsqu’il aperçut Clovis se dirigeant vers la poste.
« Philbè, dit-il, va m’aj’ter eùn timbre, tu m’diras c’que Clovis i’va fair’à la poste… »
Cinq minutes plus tard Philbert revenait, souriant.
« J’l’ai vu envoyer un mandat d’cent francs. J’ai pas pu lire le nom, mais su’ l’adresse ÿ àvait : 4 escalier…le Mans.
- Quel plat-cul, dit Prosper. »
Aux Loudonneaux, chez les Philbert, la mère Bèroux venait procéder à un échange de chaussettes.
« A bin fallu qu’i coûchant dans la mîn-m’ chambre pour mélanger leûs chausses ? disait-elle.
- C’ést ç’que l’mien i’m’a dit, mé i’ connaît si peu la ville, il a pâs été foutu d’me dire oûyou.
- Bin, l’mién il ést pâs en l’cas d’se souv’ni’. I’d’vînt cor’ét’ dans n’eùn bel état !
- N’ayez crainte, i’r’commeç’ront point d’si toût. »
Pour une fois ; ils revinrent de Saint Mars en excellent état.
20:11 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



