18.09.2009
Chapitre 10 : Les surprises
Chapitre 10 : Sur les conséquences du braconnage de Milien et de la Foire aux Oignons du Mans
Doucement, l’automne avait succédé à l’été, puis l’hiver à l’automne. On avait rentré les récoltes de pommes de terre, de « lisettes », de citrouilles, ébogué les châtaignes à pleins paniers. Tous les besogneux de la forêt avaient cueilli et vendu au loin cèpes et giroles. Et dès le premier pincement des frimes, des hommes étaient partis, la cognée sur l’épaule, pour de nouvelles coupes.
Vers la mi-décembre, Prosper, à qui la gelée laissait des loisirs agricoles, charroyait du bois pour Clovis. Plusieurs fois par jour, il grimpait avec son attelage vers le bois des Tuffettes, chargeait des poteaux de mine qu’il déposait en bas, sur la route, près de la « Préfecture ».
Ce matin-là, il montait à vide pour effectuer un troisième tour. Debout dans la charrette, emmitouflé dans trois vestons superposés, cravaté d’un cache-nez de laine sous une casquette de peluche enfoncée jusqu’aux oreilles, il se laissait bercer par son mulet fumant, peinant sur ce chemin.
Il songeait. À quoi ? À des choses pas compliquées, bien sûr. À sa récolte de marrons. À la vente obligée de six cochons de ses cochons de lait qu’il était incapable de nourrir.
Il venait de dépasser le taudis des Fauchon, où la mère, ivre sans doute, menait grand tapage, lorsque l’attelage s’arrêta brusquement.
« Mouton ! Hue ! »
Mouton ne bougea pas, malgré le coup de gourdin tombé sur son derrière.
Fait unique dans les annales de Bois-Loudon, Mouton refusait obéissance à Prosper. Et celui-ci, déjà, regrettait son coup de trique : il venait d’apercevoir, allongée au talus, une forme humaine débordant largement sur l’ornière, à trois pas devant le mulet.
Prosper sauta, s’avança et reconnut Florida, à peine vêtue, malgré le froid intense, sanglotant, la tête dans ses bras.
« Voèyons, ma fille, dè quai qu’i’y’a ? Un peu d’pûs, j’ècrâsais. Pleure-pâs comme ça… »
À grand peine, il réussit à desserrer les coudes obstinés, et vit qu’une longue balafre saignante coupait la joue de l’enfant.
« La garce ! a’t’a battue ? Attends, j’vâs voèr à ça !
- Non ! non », supplia la petite, effrayée à la pensée des représailles.
Prosper passa outre. Déjà il avait poussé la claie du jardinet, où la foison de fleurs avait fait place à un amas de tiges roussies couvertes de givre. Dans l’antre, qu’éclairait un grand feu de brindilles, la maritorne cessa de gueuler en entendant marcher sur la terre gelée. Et, voyant entrer Bèroux, elle resta stupide, les bras ballants. Mais son émoi fut court :
« Quiens ! vous n’avez point peû que l’plancher i’ vous chèye su’ la tét’ ?
- Prends-garde qu’i’n’t’y chèÿ point oût’ choûse, à yoi, su’ la goule…oûyou qu’ést l’pèr’ Fauchon ? »
D’une sorte de trou béant au fond de la pièce, on vit sortir le vieux, hirsute, tandis que des moutards apeurés, retranchés dans les coins se mettaient à hurler.
« Bon !vous êtes là tous lés deux. À nous touàs ! Dè quai qu’ c’est que c’te façon d’arranger lés quèniaux ? Vous avez pâs honte de mettr’ vos gosses en sang ?
- C’ést mon affair’, dit la mère. Quant à corriger ma fille, ça r’garde qu’ moè !
- Mès, quant à la voèr assommer et j’ter déhô en plein hivè à moèquié nue, ça r’garde tous lés honnét’ gens !
- A’r’fout’ra pourtant pâs lés pâttes icit, c’te p’tit’ putain-là…j’lâ tuerais putoût… Ça ÿ apprendra à nous ram’ner eùn’ gironnée…car elle est pleine… pleine ! comme eùn’ petite vache qu’elle est ! Et tu devrais ét’le premier à l’savoèr, grand con !
- D’abó, faudrait ét’polie …Pi après, m’dire à cause de quai que j’devrais savoèr le premier. Si c ést vrai, c’ést en tout câs, point mon fait.
- Mès c’ést ç’ti-là d’ton gars !
- Hein ? »
La stupeur cloua Prosper, et la mégère put jouir de don désarroi trop visible.
« Hi ! ricanait le vieux maraudeur, vaut’ mépris pour lés Fauchon i’ va point jusqu’à vous dégoûter d’ÿ’eû fair’ des èfants.. »
Prosper n’en entendit pas davantage. Il sortit, rejoignit Florida, qui, sur son talus, était maintenat secouée de grands frissons malgré qu’il l’eût enveloppée dans un de ses vestons et dans un grand cache-nez. Il l’installa dans la charrette, fit reculer le muet jusqu’à l’entrée de la charrière de Bois- Loudon, et, en tête de l’attelage s’achemina vers son logis.
La surprise de la mère Bèroux fut grande, et elle réprima difficilement un mouvement d’indignation lorsqu’elle vit quelle créature Prosper introduisait chez eux. Mais son instinct de bonne mère reprit le dessus en découvrant dans quel état pitoyable apparaissait l’aînée des Fauchon.
Elle fit asseoir Florida près du foyer qu’elle ranima. Elle lava et pansa les plaies, puis elle coucha l’enfant dans son propre-lit, comme elle l’eût fait pour l’un des siens. Ce ne fut que lorsqu’elle lui eût préparé, puis fait boire une tasse de tisane, qu’elle s’avisa de l’étrangeté de l’aventure.
Du regard, elle interrogea son époux, fort songeur, qui s’était assis devant une tasse de cidre. Il se leva, et se dirigeant vers la porte :
« Viéns-donc avec moè, la Mèr, dit-il. »
Il l’entraîna dans la buanderie où, près d’une vaste chaudière, Cendrine préparait la nourriture du bétail.
« Va dételer le mulet, » dit Prosper à Cendrine. Et lorsqu’elle fut sortie :
« Ma Josèphine, mauvaise affaire.. ; T’as vu dans quel état qu’elle l’a mise ?
- Mès qui ?
- Sa salope de mér, parguié !
- Quelle pitié ! Et t’âs pâs tout vu, Prospè,al’a l’s’èpaules et l’dos noèrs comme de l’encre.
- J’l’ai ramâssée en l’chemin, aprè avoèr’ fâilli l’écrabouiller. I’l’avînt foutue à la porte, disant qu’i’n’en voulant pû.
- Misèr’ Et à cause de quai ?
- Rapport qu’a’s’rait enceinte.
- Je n’n’avais comme eùn’ idée en la mettant au lit ? Ça c’mence à matquer. T’âs bin fait, d’la ram’ner, mon Prospè. On peut tout d’mîn-m’ pas lésser mouri’ l’monde. Voès-tu, mon homme, tu m’occasionne dés foès bin du souci, més j’te pardonne bè-n’ésément pasque t’as bon fond.
- P’t’êt’bin, ma Joséphine… Mès tu sais pâs cor’tout…Ah ! si’i’n’n’ont menti, çes vaurins- là, j’te jure qu’on en r’caus’ra… Mès si par malheui’s’avant dit vrai, j’me sesn bè-n’en l’cas de n’n’assommer eún qui t’tiént bè-n’a coeú !
- Dè quai ? Prospè… Dé quai qu’tu m’dis-là… C’ést pas Milien, mon homme, dis ? C’ést pâs mon Milien qu’a fait ça ? » La pauvre mère Bèroux était toute retournée.
« J’vâs ÿi d’mander tout à l’heûr, quant’i’va rentrer.
- Et comme il ést point capable d’menti’, si c’ést li, tu vas l’fouailler !
Non, non Prospè t’âs toujoûs fait preuv’ de justice, malgré tes p’tits défauts. Et Milien, malgré lés siéns, i’ s’est toujoûs conduit comme eùn bon fî avec nous tertous. Qu’relle-le eùn peu si tu veux, Prospè, mès j’te défends d’le batt’ ; j’me mettrais putoûs entre vous deux pour èrcevoèr lés coups à sa place, et j’n’en mourrais. Prospè, mon homme, rappelle-tai quant’n’on était jeunes. Nous itou, on avait fauté. Ç’ést si facile l’f’sait eùn biau soulé d’printemps, tu savais pû quai m’dire, et tu m’ chérigaudais, et tu n’te sentais pû… et moè, j’étais bè-n’èse et la tét’ me tournait, que j’nous vis point choèr en l’foin, dans le hanga’ au pèr’Rêche. Ah malheu !On-n-tait bin fous, ma foès, més point coupables, bin sûr. Souviens-tai, Prospè, ça s’ètait fait tout seú, ma parole. Et quant’n’on s’en avisa, il’tait dèjà pûs temps..
- Bin sûr, bin sûr, més sonfe-donc… les Fauchon, ces salop’ries.
- J’sais bin, mon gars, ta fierté a’s’arrange mal d’un accoûtrement avec c’te famille-là… t’és grand d’caractère, Prospè, et t’as des fois rèson, més, à dire vrai, c’ést point les vieux qu’Milien il èpous’rait, et j’cré bin qu’la p’tite a’vaut mieux qu’eux. Tu sais pâs ? Bin, tout à l’heúre, après que j’l’ai ÿue soignée et bordée dans nout’lit, su’sa pau’p’tit’goule toute emponnée dans mes chiffes blanches, j’au vu couler deux grousses larmes…Pi, a’ m’ a pris par le cou, a’m’a embrassée su les deux joues, et m’a dit qu’eùn mot, rin qu’eùn mot, mès je n’n’aurais bin crié itou : « Maman » Rin qu’à la façon qu’a m’a dit ça en me r’gardant, et après c’que tu m’apprends, j’en jurerais, c’ést Milien qu’ést l’pére.
- C’ést du, quant’même. Si cor’ le gars, il avait été mett’ça dans eùn’ bonne maison, même point riche.. ;mès chez les fauchon ! Ah Bon Dieu de Bon Dieu
Ton Père, Joséphine, il’tait bin gueux, il l’ést cor’, més il a toujoûs été honnéte, et considéré.
- Bin sûr, prospè, Mès l’hâsa ést grand. Et l’cô ést si faible qu’i choâsit pâs toujoûs oûyou prend’son plési. Écoute mon homme, j’te jure que c’est pâs pour te diminuer, ni pour te fair’ de r’proche, més rappell’tai quiouqu’chouse qu’est point si vieux … C’te nuit d’la foèr aux ognons
- Eh ! Bin !?
- Ah ! Prospè ! Dans la pouchette de ta veste, j’avais trouv » eùn p’tit carton blanc qui sentait l’bâsèli, et que j’me sé fait lire : J’le sais par coeu : « Au Chat Noèr, 4 Escalier des Pans de Gorron Le Mans, Mam’zelle Arlette, », que n’i’avait d’sus. Et j’me sé fait éspliquer. J’ai gardé ça pour moè, mon Prospé. Et si j’te l’dis, c’est pour que tu soyes aussi indulgent qu’moè. Car, j’ai point fini, moè itou, j’ai quiouqu’choûse à t’apprendre. »
Prosper faisait un nez. Cendrine ayant remisé la voiture, rangé le harnais, et mené le mulet à l’écurie, revenait à ses chaudrons. Elle leva vers son père un regard singulièrement inquiet.
« Laiss’ nous cor’ eún peu, ma Cendrine, dit la Bèroux, on n’a point fini d’causer. Va jusqu’à la méson voèr si Florida al’a besoin, et pi tâche de la consoler…
Oui, Prospè, reprit-elle, ç’tr journée d’foère aux ognons, ça qu’i’aura été tout au long eù,’ journ ée d’malheú. J’me r’pentirai tout’ ma vie d’avoèr cèdé à c’r’ envie de verder au Mans. Nout’place, à nous aut’ pésans misèreux, c’ést chez nous, à garder nos gosses et nos bétes.
- Allons, vâs-tu en défini’ ?
- Oui, mès jure-moè d’point t’ fâcher, Prospè. C’est proumis. Bon…Eh ! Bin, v’là : Cendrine, nout’ Cendrine qui n’a cor’point dix-sept ans, elle aussi, al’ést enceinte,… de touâs et demi.
- Bin, merde !C’ést bin vrai, on n’avait point b’soin d’aller jusqu’au Mans pour assister à la Foère aux ognons ! Et après tout, j’aurais mauvaise grâce à m’m fâcher pour eùn’ affair’ qu’est passée d’pi bin longtemps dans l’z habitudes. Savoèr’ cor’ de qui ? Si n’on sait oûyou qu’va nout’ graine, on aim’rait bin connaît’ dè qui nous envoèye la sienne…
- Cherche-point. Cendrine a s’ést confiée… C’ést l’Maurice, le grand gars au Clôvis, qu’al’a connu au bal de Saint-Mâs.
- J’sais pâs si j’dois m’en plaind’ ou bin m’en rèjoui. Ma grandéu’ d’caractèr’, comm’ tu dis, a’ pourrait r’trouver d’eùn coûté c’qu’a’ perd de l’aut’ à condition cor’ que l’Clôvis i’s’ lésse fair’. Més, vingt dieux ! come biaux-pères de més gosses, et fripouille pour fripouille, j’cré bin que j’ prèfèr’cor le pèr’ Fauchon…. Allons ! Joséphine, ces quèniaux-là i’ m’ avant déjà donné bin du tintouin pour lés èl’ver ; me v’là à ç’t’ heùr’ bin du tracas pour finir dans l’bon sens ç’qui’z’avant c’mencé dans l’ foin ! »
Tout à leurs confidences, les parents n’avaient pas vu passer Milien, qui entrait à la maison juste comme ils quittaient la buanderie. Quand Prosper parvint sur le seuil, son fils était penché sur le lit, là-bas, au fond de la pièce. Et sans se soucier de l’entourage, ni de ses réactions, il se lamentait tout haut.
« Ma p’tit’ Rida ! i’t’ont battue, le ssalauds ! C’ést rin, dis ? C’ést pas grave, ma p’tit’Biquette ? » Et il la couvrait de baisers malgré le mouchoir qui lui envellpait une bonne moitié de la figure. Le père s’éloigna :
« Quiens, j’fous l’camp, j’me sens mîn-m pas en l’câs d’l’engueuler. »
Et sous couleur de bricoler dans l’écurie, il alla s’enfermer avec son mulet, et se prit à réfléchir sur la situation, envisageant les mesures qui s’imposaient.
Au bout d’une demi-heure, il appela Milien, lui fit descendre du grenier un vieux et grand lit de fer. Puis il lui commanda de l’installer dans le cagibi au harnais, sorte de réduit coincé entre l’écurie et la maison, et assez bien protégé du froid. Enfin, il pria la mère d’emplir une « ensouillure » de paillasse et de sortir une paire de draps.
- Ça m’vexe d’la mett’ à coucher là-dedans, dit la fermière. On va avoèr eùn peu l’air de la mett’ à la porte d’chez nous.
- Ç’est bin vrai, dit Milien.
- Ç’est bin vrai, dit Prosper. Eh ! bin, ajouta-t-il, pour i fair’voèr que c’ast point nout’intention d’la dèpiter, t’aurâs, grand boban, qu’à monter la garde, la nuit, à coûté d’elle. Vous n’avez tant fait qu’vous n’risquez pûs rin.
- Heûhlâ ! » soupira la Bèroux scandalisée !
11:18 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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