16.09.2009
Chapitre 9 : Les lendemains de la gloire
Les lendemains de la gloire
Prosper et Philibert remontaient les dernières marches des Pans de Gorron lorsque la cloche de Saint-Julien se mit à sonner la «levée», un angélus qui leur parut un bruyant reproche, le glas de leur vertu. Dans leur honte, ils n’avaient encore rien trouvé à se dire, mais envisageaient avec une appréhension grandissante les conséquences de leur fugue, et se creusaient la tête pour tâcher d’y parer.
« Quai qu’on fait ? hasarda Philbert.
- J’en sait rin, dit Prosper. Faurait câsser eùn’ croûte, j’sé quèrvé d’faim. Pi, va fallè s’mètt’ d’acco’ su’ ç’qu’on va raconter aux bonnes femmes. À savoèr si a’ nous avant attendu depuis hièr-au-soè à l’auberge.
- Ça m’étonnerait bin !
- Moè aussi. »
À l’autre bout de la place St Michel , un escalier à double volée encadre une fontaine donnant, en contrebas, sur la place des Jacobins. Au pied de l’escalier, un café ouvrait juste ses portes. Un honnête café, celui-ci, offrant terrasse au grand jour. Ils s’y installèrent, et Prosper commanda des casse-croûtes.
« Dis-donc Prospè, faut pâs cor s’emballer… Combin qu’i’t’reste d’èrgent ?
- Bin , tout l’ prix d’mon cochon et des bricoles, moins, bin sûr, les quinze pistoles qu’à m’avant coûté ces garces-là. Et tai ?
-Ah, mon gars…moè,i’m’reste dix-huit sous su’les touâs-cents écus d’més volâilles, d’mon beúrre, d’mès pouères de Giroufle et de ç’que j’ai touché au syndicat pour mon seigle… Bon Dieu d’bon sang ! Quelle histoère !
- Mon pauv’ Philbè, j’te crèyais tout d’mîn-m’pas si couillon ! C’èst pas ça qui va arranger nos affair’ . »
Ils mangèrent et burent en silence. Prosper ( et pour cause) solda la note.
« Philbè, tout compte fait, c’ést eùn’ chance qui n’te reste pû rin…
- Bin ,merde alors !
- Més oui ! V’là : Tu t’és aperçu qu’t’âs perdu ton portefeuille, ou bin qu’i’-t’a été volé su’ la foère… Tu saisis ? Tout d’ suite on a fait l’chemin en sens inverse pour tâcher d’le r’trouver, et on a cherché toute la nuit…
- Hum ! si les bonnes femmes a’sont parties hièr au soè, ça peut cor’ passer. Mès sans çà ?
- N’on va s’en assurer. À l’occâsion, on dira à l’aubergiste qu’i’dise que n’on ést v’nu hièr au soè après qu’les femmes al’taient renr’tournées. »
Au Chapeau Rouge, ils apprirent avec soulagement que les fermières étaient parties la veille vers dix huit heures. L’hôtelier promit tout ca qu’on voulut.
« Si on allait à la gâre pour se renseigner d’l’heûre des trains, suggéra ¨hilbert.
- Cambin qu’oa va cor’coûter ? demanda Prosper. J’ai cor’ jamais été là d’dans, èt pi on loge à eùne lieue èt d’mie d’la gâre, on risque d’trouver l’camp fermé(Le champ de tir d’Auvours que traverse la route) J’aime autant m’ènnaller à pattes…Quat’lieues, c’ést pas l’¨ÿâbe.. N’on s’ra là bàs pour midi. »
Certes, la route ne fut pas gaie. À la première lieue seulement, Philbert rompit le silence.
« Pûs rin, tout d’mîn-m’ Ç’que j’vâs m’fair’ engueuler !
- Bin oui, mon pauv’gars. Consol’té, en songeant qu’ta perte al’ést nout’ seule éscuse…Mès dis-donc, va fallai t’dèfair’de ton portefeuille, vu qu’c’ést difficile de perdre lès billets sans pèrd’itou l’portefeuille. »
Après le bourg d’Yvré, du pont sur l’Huisne, Philibert lança son portefeuille dans la rivière. Et, vers le terme de la seconde lieue, Prosper prit la parole :
- Dis-donc, Philbè, ça m’ennuie bin d’avoèr fait des frasques à c’te bonne Josèphine ; més c’ést eùn sacrifice qui m’laisse bin glorieux d’pouvoèr’ fait’ la nique au Clôvis.
- C’ést eùn’ gloèr qui m’coût’chè, Prospè, pour ç’ qu’ést du sacrifice, èst-tu bin sûr que t’aurais point plési’ à le r’c’mencer ?En tout câs, mîn-m’ à quinz’pistoles, c’ést bin coûteux pour le temps qu’ça dure…
- Tais-tai, Philbè, tais-tai…Dis donc ? L’Arlette a’m’a donné un mot d’écrit pour le Clôvis…j’voudrais bin savoèr dè quai qu’a’ÿ veut. Tant pire, j’déchire l’env’loppe, tai qui sait lire, tu vas m’dire c’que n’ÿ’a là d’sus.
- Bin v’là : Meussieur Clovisse, si vous m’envoyé pas un manda de cent bals, pour me ramboursé du tord que vous m’avet fait l’autre jour Canfouine, je vous prévient que je ferais du squandal à votre femme, ça vous aprandra à profité des occasions de vou moqué d’une pauvre fille en maison qui a sa vie a gagné. Arlette,4 rue des Pans de Gorron Le Mans.
- Faut dire qui n’avait guère ÿû l’temps d’gui fair’ des cadeaux. Mès il avait l’air de bin la connaît : i’n’devait point ignorer d’ouyou qu’ à restait. N’importe pas, rin qu’le plaisi’ d’ÿi donner ç’papier là, çà m’dèdommaige bin d’tout ça…
- J’te r’mercie bin, Prospè, mès ça va point m’éviter la comédie en arrivant. »
L’inquiétude du malheureux croissait à l’approche de l’instant fatal. Et lorsqu’ apparut le décor familier des châtaigniers, ce fut avec des accents émouvants qu’il supplia Prosper de l’assister en la douloureuse épreuve de l’accueil conjugal.
En matière de hargne, Dorothée possédait du génie. Dès qu’elle les aperçut montant le chemin de la ferme, elle se composa un visage hermétique où son grand nez osseux semblait fermer au cadenas sa bouche en cul de poule.
Elle ne répondit ni à leur bonjour, ni aux avances par lesquelles ils espéraient provoquer une demande de justification. Des seaux, des balais furent maltraités. La Biquette, promenant dans la cour son faciès de vieux médaillé de Malakoff, reçut un coup de sabot sur son maigre derrière, ce qui déclencha une avalanche de pastilles noires.
À tous ces indices, Philbert se rendit compte que, que, décidément, l’orage n’éclaterait qu’à l’heure des intimités. Et Prosper n’avait pas atteint la route que la tempête se déchaînait :
« D’oû you qu’tu sô ? train-nier !
- Ah ! Dorothée, i’ m’a arrivé eùn malheu !
- Eun malheu ? t’és point mô, pisque te v’là su’tés deux pattes.
- Faut point m’qu’ereller, c’ést point d’ma faute…
- Tu t’és soûlé ?
- Ç’ést bin pir’… mon érgent…
- Eh !bin,…nout’érgent ?
- J’l’ai perdu, ou bin putoût, a’m’a été volée su’ ç’te fouèr, n’i’avait tant d’monde ! »
Dorothée avait le souffle coupé. Pas pour longtemps.
« Ah ! par exemple ! J’me s’rai échanée pendant six mouâs à soigner des pirotes, j’aurai tiré dés vaches, ècrèmé, baraté pendant dès s’maines au long , j’aurai nourri eùn’ journée enquièr’ tous les bònhommes de la batt’rie, et avalé d’la poussière de seigle pendant dix grandes heures d’hórloge, tout ça , pour que tu gaspilles les sous comme ça, en-n’eú rin d’temps, sans proufit pour personne que pour tai, sagouin, ét pi pour ton prop’à rin d’Prospè…car tu l’l’âs bue, nout’ èrgent, tu l’l’as bue avec li avoue le donc ! Dépensier, coureux, feignant, homme de rin…A-t-i fallu qu’j’aye du malheu d’te recontrer et d’avai ÿu l’idée d’m’assouâtrer avec tai ! pour eùn peu, j’te câsserais mon balai su’ l’reintier ! »
Toute la rigueur pittoresque du folklore déferla pendant un quart-d’heure sur l’infortuné.
Lorsqu’enfin elle se rendit compte qu’il est difficile, même à deux, de « boire » une pareille somme au café, il ne tarda pas à mesurer l’étendue d’un péril auquel il échappa de justesse.
« À cause de quai donc, demanda Dorothée qu’on vous a point r’trouvés en sortant d’la Cathèdrale ?
- N’on v’nait d’s’aviser d’la perte d’mon èrgent, et vous n’en définissiez point de r’veni’, alors on a r’tourné tout d’suite partout oûyou qu’on avait passé. On aurait dû s’rencontrer, mès dans c’te foule. On a passé à six heires èt demie au Chapiau Roug, mès vous ètiez parties..On a r’commencé à chercher toute la nuit su’ç’te foère…
- Toute la nuit ? Vous avez pourtant bin dû dormi ? »
Fallait-il dire oui ou non ?
« Bin oui, en eun’auberge en ville, on n’a point r’tourné cor’eùn foés au Chapiau Rouge.
- Et vous avez dormi ensemble, Prospé et tai ?
- Bin oui.
- J’ m’en doute bin, inocent : ç’est à cause d quai qu’t’as pouillé eun’ chaussette grise à tai dans ta patte drète, et eùn’ beige à Prospè dans ta patte de gauche.. ;Écoute-moè bin…à doter d’anhui, c’est moè qui tiendra la queue d’la pouâle… J’te donn’rai dix francs tous les samedis pour la râserie, ton boèr et ton tabac… Allez, file, à l’ouvraige !!
À peu près à cet instant, Prosper arrivait à Bois Loudon.
« Ah mon pauv’gars…soupira la mère Bèroux en l’accueillant, tu m’en auras donné du tourment dans nout’existence… Vous vous êtes cor’ soûlés, comme de juste ?
- On a bu eùn peu, bin sûr, mès c’ést point là qu’est l’malheu… philbé il aperdu son portefeuille. On s’èn n’ést aperçu tansiment qu’ vous ètiez à l’èglise. Alors, on a cherché partout éyou qu’on avait pâssé… On a cherché toute la nuit.
- Toute la nuit ?
- Toute la nuit.
- Sans dormi ?
- Sans dormi.
-Ça fait déjà bin des mystères dans nout’ ménaig’ Prospè. Ça n’en f’ra eùn d’pûs. Car je n’comprendrai jamais, si t’as point dormi avec Philbè, pourquoi qu’t’as en la patte drète eùn’ chausse beige que j’ai tricotée, et dans celle de gauche eùn’ chausse grise à Philbè… Rapportes-tu l’érgent, au moins ?
- La v’là…moins la dépense qu’n’on a été obligés d’fair’, eùn’ centaine d’écus…
-Qu’tu m’coûtes chè, Prospè. Tout compte fait, on aurait cor ÿu proufit à vend’ le cochon à Clôvis, qui nous aurait pâs volé d’quinze pistoles. Va, mon Prospè , l’ouvraige a’t’attend, tu risques pâs d’travâiller pour rattrapper ça ! »
Le surlendemain de ce mémorable retour, les deux inséparables roulaient en direction de Saint-Mars dans la carriole de Philbert, appelé à une séance municipale. Prosper profitait de l’occasion pour une liquidation primordiale ou jugée telle, dans son amour-propre : Rendre à Clovis sa politesse bachique et voir sa tête au reçu de l’ultimatum d’Arlette.
En cours de route, le Roi des Loudonneaux donnait à son plénipotentiaire souterrain les dernières instructions pour le plus grand bien de son peuple et pour le sien.
« Faut absolument fair’diminuer l’s’impôts. Avec la sécheresse, èt pi la gâle qu’i’a pâssé su’ lès truffles, on peut pûs ÿ’arriver. Y’a la route qu’i’a cor’besoin d’ét’ rempierrée .
Pi faut inscrire aux indigents mon biau-père, le Rêche, qui peut pû groller et le mère Picot, qu’i’ést paralésie. Pi les Pichonnes, que leur quéniau il a l’s équerouelles… »
Et Philbert promettait, effrayé de ses responsabilités, convaincu qu’il ne ferait jamais avaler une telle grenouillère à des pairs qu’il était bien près de considérer comme des supérieurs.
Aux Loudonneaux, la « revalorisation » des pommes de pin, des châtaignes, des cèpes et des églantiers porte-greffe n’empêchait point la Marie Groû-t-yeù, et maint bricoleur aux dix gosses, de croupir dans une gueuserie perpétuelle. Et la « reconsidération » du minimum vital n’arrivait point à soustraire le petit Pichon à l’emprise de ses humeurs froides, à cause que le médecin et le pharmacien avaient aussi « reconsidéré » leur tarif.
Quant au « conseil », il traînait comme un boulet ce parent pauvre de hameau qui avait le tort d’être trop lointain, trop dispersé, trop sableux, et dont la population avait une tendance fâcheuse à commercer avec une opulente commune équidistante.
Cet état de chose plaçait le pauvre Philbert dans une situation édilitaire qui n’avait rien d’enviable, et dont il eût, de bon cœur, passé les honneurs à un autre. Mais , les Loudonneaux ne possédant aucun citoyen capable de le remplacer, Prosper ne l’eût sans doute pas permis ; et Philbert devait se résigner au constant rôle de tampon entre une camaraderie doucement autoritaire, et une résistance un peu hautaine d’élus qui le portaient en queue de liste.
Cependant, Prosper avait réussi à joindre un Clovis que le soin de ses affaires éloignait des subtilités du gouvernement. Il s’intéressait pourtant aux Loudonneaux, à cause du bois ; et la pénurie de bûcherons et de charretiers lui faisait ménager Prosper qu’il eût volontiers voué au Diâble.
« Qu’ai qu’tu m’veux ?
- J’viéns t’offri’ ma tournée. Ét pis, ajoute Bèroux en sourdine, j’ai eùn’ commission à t’fair’.
- Eùn’ commission ? »
Ils entrèrent dans la salle basse de la veuve Papillon, sur la Place de l’Église, Prosper commanda le casse-croûte qui lui tenait à cœur, avec deux bonnes bouteilles pour escorte.
« Eùn’ commission qu’m’a donnée eùn’ dame qu’on connaît bin, et qu’j’ai rencontrée par le pus grand hâza à la foèr’ aux ognons… C’est eùn’lettre que v’là. Sacré Clôvis ! tu n’n’âs d’la veine que les belles filles a’t’écrivant comm’ça…
- Elle aurait bin pu fair’ la dépense d’eùn’env’loppe. Mais dis donc…
- Me questionne point… On m’a donné eùne commission, j’te la fait…j’te demande point d’me lire ç’que n’i’a su’l’papier ; moè je n’sait point lire… À la tienne ! Vieux coureux d’cotillons ! »
Il mangea, il but, il paya et s’en fut rejoindre Philbert à la sortie du Conseil. Il le morigénait sur son peu de succès municipal lorsqu’il aperçut Clovis se dirigeant vers la poste.
« Philbè, dit-il, va m’aj’ter eùn timbre, tu m’diras c’que Clovis i’va fair’à la poste… »
Cinq minutes plus tard Philbert revenait, souriant.
« J’l’ai vu envoyer un mandat d’cent francs. J’ai pas pu lire le nom, mais su’ l’adresse ÿ àvait : 4 escalier…le Mans.
- Quel plat-cul, dit Prosper. »
Aux Loudonneaux, chez les Philbert, la mère Bèroux venait procéder à un échange de chaussettes.
« A bin fallu qu’i coûchant dans la mîn-m’ chambre pour mélanger leûs chausses ? disait-elle.
- C’ést ç’que l’mien i’m’a dit, mé i’ connaît si peu la ville, il a pâs été foutu d’me dire oûyou.
- Bin, l’mién il ést pâs en l’cas d’se souv’ni’. I’d’vînt cor’ét’ dans n’eùn bel état !
- N’ayez crainte, i’r’commeç’ront point d’si toût. »
Pour une fois ; ils revinrent de Saint Mars en excellent état.
20:11 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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