08.08.2008
Chapitre 8 : Les Pans de Gorron
Chapitre 8 L’escalier des Pans de Gorron
Où l'on apprend par quelle triste fatalité Prosper et Philbert avaient prolongé la foire
Tandis que les fermières visitaient la cathédrale, Prosper et Philbert avaient d’abord bien sagement attendu, assis sur les marches du perron d’accès. Mais au bout de cinq minutes, l’inaction leur pesa. Avec le besoin de se dégourdir les jambes, ils éprouvèrent une soif impérieuse, tyrannique ; or, qu’on le veuille ou non, c’est à l’autorité religieuse, coupable naguère d’avoir acquis, aux fins de suppression, l’unique débit de boissons de la place Saint Michel, qu’incombe la responsabilité de l’horrible méprise dont ils devaient être victimes.
Après un regard circulaire autour du parvis, nos deux compères durent se rendre à l’évidence : le forum des célestes phalanges était sec, désespérément sec, comme le bois des Tuffettes.
À proximité du perron de la nef, entre deux hôtels Renaissance dont l’un est l’Évêché, s’ouvre un étroit escalier public, dévalant à flanc de coteau vers la rivière. C’est l’escalier dit des Pans de Gorron.
« Et par là, risqua Prosper, oûyou qu’ça mène ?
- Si on allait voèr ? »
Ils avaient déjà descendu trente marches, et dépassé une maisonnette moyenâgeuse accrochée à la pente, sous de hauts murs de grès, lorsqu’ils s’entendirent interpeller.
Derrière eux, une fort gentille petite bonne en tablier blanc venait d’apparaître sur le seuil.
« Eh !mes p’tits pères…vous ne venez pas prendre un verre chez nous ?
- Quante j’te l’disais, Philbè, que n’y avait à bouèr par là…J’sentais ça…C’ést vrai qu’la d’vanture a’poèye point d’mine, et qu’faut d’viner qu’c’ést un café. »
Ils entrèrent, guidés par la fée, dans un étroit vestibule à vitrages coloriés.
« Salon, ou estaminet, mes jolis, » demanda-t-elle.
Les deux hommes se consultèrent du regard, assez embarrassés.
« Heu ! Salon, risqua Prosper à tout hasard.
‘ Par ici, mes mignons. »
Elle les introduisit dans une pièce basse, assez sombre.
« Quelques minutes, dit-elle, je vais prévenir Madame pour le choix ». Puis elle sortit, guillerette…
« T’as compris, tai, demanda Prosper,ç’qu’al’a voulu dire avec son « reste à minet » ?À tout risque j’ai dit « Salon »…M’ést avis qu’c’ést eùn bistrot pour lés soûlauds riches qui v’nant s’cacher là pour siroter…Tu t’rends compte ? Ça qu’i’ést biau, là d’dans ! des mirodures dorées partout lés meús, dés fauteûx de viou, ç’t’èspèce de commode avec deux paires de chandèyers, dés miroués, des tapis su’l’plancher. Avec ça qu’la p’tit’bonne a la point l’air farouche en tout…Nos bonnes femes a’ vont bin sûr point vouair mieux à la cathédrale.
- Et la Dame avec son chouâx ? Vanquiers qu’la patronne a’va s’am’ner avec tout eún fourniment d’bouteiles pour noud d’mander dè quai qu’on veut bouère. L’malhéu, c’est qu’tout ça c’est bin long, et qu’ça va cor’ nous attirer d’la chicane avec nos mariées…
- Oua !
- Bin oui, tai, tu t’en fous, la Bèroux a l’ést point trop rifoège, més la mienne ! Et pi, dis-donc, Prospè, as-tu songé l’prix qu’ça va coûter ?...Écoute, j’me sens point trop à l’aise, là d’dans…Si j’oûsais, et si je’connaissais l’chemin,j’m’én’n’irais !
- Non, mon gars ; faudrait tout d’mîn-m’pas qu’on passe pour des pâstres ou bin pour des couillons. N’on va d’mander lés prix et prende ç’que n’y’a d’moins ché. Pour eùn’foès, on n’en mourra point. »
On entendit une dégringolade en escaliers, des glapissements, des rires étouffés, et, brusquement, la porte s’ouvrit.
Bon Dieu d’Bon dieu ! Quelle histoire… ! Nos deux lurons n’en croyaient pas leurs yeux !
Elles étaient six, sous des soies diverses, mais outrageusement révélatrices. Elles étaient six paires de fesses, et autant de nichons, sans compter le reste. Derrière suivait sorte de tourie vivante, en peignoir, au faciès de bouledogue :
« Voici nos jolies femmes, Messieurs, choisissez… voyez voir… ! »
Il faut bien convenir que nos malins faisaient meilleure contenance, le tantôt au bal de Saint-Gilles, que maintenant en face des six beautés publiques effrontément alignées devant eux.
Le choix était varié, depuis l’écoperche jusqu’au pot à tabac, depuis le blond filasse jusqu’au noir absolu.
Philbert le potelé détaillait plus spécialement l’écoperche qui se cru choisie et s’avança, tandis que Prosper, se tenant dans l’honnête moyenne fixait un visage qu’il croyait reconnaître.
Le bouledogue frappa dans ses mains, telle une maîtresse de pensionnat rassemblant ses élèves. À ce commandement, le surplus du cheptel s’écoula.
« Que faudra-t-il servir à ces messieurs ? »
Ces messieurs encore sous le coup de l’émotion, semblaient bien avoir perdu l’usage de la parole, et l’aisance avec laquelle les deux filles étaient venues se frotter à eux, sur le canapé, n’était pas de nature à les remettre.
« Champagne ! Champagne ! » dirent simultanément les favorites à la matronne qui sortit.
Ça sentait bon, pourtant ! Et tout de m^me, c’était plus bichonné que les « de n’uit » de la mére Bèroux et de la maîtresse Philbert.. ; Bon Dieu de Bon Dieu ! quelle histoire !
« Voyons, mon chou, t’as l’air tout cornichon, dis-nous quèqu’chose…
-Et toi, l’bébé à la flan, qui ne sait dire « papa-maman », veux-tu que je te fase téter ? »
Peu entraînée aux subtilités de la puériculture, la nourrice, renversant les rôles, s’installait sur les genoux du nourrisson. Et lui, fort embarrassé de ses mains, ne pouvait pourtant pas les mettre dans ses poches.
« Alors mon cornichon d’amour, à quoi tu penses ? »
Prosper, ainsi interpellé fut le premier à retrouver ses esprits
« J’pense que, point dèvot, j’vâs ét’obligé d’crére au Yâbe..
- Qu’és’tu nous racontes ? »
La soubrette venait d’apporter quatre coupes et deux bouteilles de mousseux qu’elle posa sur un guéridon ;.
« Ça fait cambin ? demanda Prosper d’un ton faussement dégagé.
- Cinquante chaque, et cinquante pour le salon : cent cinquante, Monsieur
- C’ést pâs donné, fifille… Quiens, compte… V’la dix sous pour tai… Et, s’enhardissant : oui, j’ disais donc..
- Tu disais ?
-Cambin qu’tu cré qu’i’n’i’a d’putains au Mans, ma p’tit’ Arlette ?
- Ah ! dis-donc ! Tu charries…Et voilà qu’il sait mon nom !
-Ç’que j’sais, moi ?
-Mettons deux cents… cent, si tu veux. Eh bin,y’a aut’ choûse que du hâza là d’dans. Hiè, j’n’en connaissais qu’eùn’, ni pû ni moins, et anhui, c’est juste su’ celle-là que j’tombe, sans fair’ à l’exprès.
- Elle est bonne !Au fait, c’est vrai, j’ai vu ta gueugueule quelque part.
- Cherche pâs…c’était l’aut’semaine à canfouine, chez la mér’Chatte. Tu comprends, j’ai mis eún peu d’temps à te r’mett’, à cause que l’habillement, ça change la goule. Més faut r’connaît’que ç’ti-là d’anhui il ésr à ton avantaig.. ;
- Tiens, tiens, monChéri, tu es un peu moins gourde que j’croyais…
- S’ment,Arlette, la filange rouge qui t’sê d’chemise a’n’laise pû rin à déniger, et c’ést bib dommoèg’. Quant aux lacets qui t’ballicotant autour des fesses, j’ai grand’peû d’m’empétrer d’dans ! »
Philbert, à son tour, reprenait pied dans la réalité :
« Prospè, Prospè, buvons ça, pi partons ! Misér’ de misér’, quelle enguelade qui nous attend !
- Non, mais dis, Arlette, s’indigna l’autre nymphe, tu vois pâs ç’navet-là qui voudrait nous plaquer comme ça ! D’abord, ça s’fait pas… Tu t’figures, mon vieux, que j’vâs t’laissé caleter sans t’offrir ta tournée, et qu’tu vas dèflorer mes nénés sans solder les dégats ?
- Ah ! ta gueule, toi Carmen ; parles-en, d’la fleur de tes nénés. Pour une fois qu’tu lèves un miché, tu vas pas commencer par l’emmerder…j’ai jamais vu une garce aussi peu sentimentale !...
- Prospè.. allons nous-en !
- T’en fais donc pas Philbè. Nos vieilles a’ vont nous attend’à l’auberge, faut bin qu’on cause un peu…
- Prosper, fais-moi des papouilles mon Loulou…S’pas, qu’il ne veut pas s’en aller, ton copain ? Philbert…Philbert, un beau p’tit nom… mais je préfère encore Prosper, dit-elle en lui plaquant un baiser derrière l’oreille…
- J’vâs t’dire, Arlette, c’est que…
- À la vôtre, les potes, on va pas laisser tiédir.. ; Il fait une chaleur, maquerelle ! de c’temps-là les rideaux collent aux fenêtres, dit Arlette en secouant ses franges. Hein, Carmen, j’plains les pète-en-drap ! puis à Prosper : Allons mon chéri, bois… encore un peu…c’est bon, ça s’pas ?
- Pour dire vrai, c’ést trop doucereux, ça me r’monte au nez, et ça m’tourne su’ l’coeu’. I doit en falloè point mal de c’te boisson d’femme, pour se soûler…
- Hé ! Hé ! pas sûr… r’garde-donc ton Philbert.
- Ma parole, il a déjà l’z’yeúx bet’lés…I’tient point l’litre, c’t’animau-là…Moè, j’pren’rais bin eùn’ petite goutte…
- Pros…Prospè..j’…j’pay’eùn goutte… finissons…pi allons nous-en…
- Ah ! ç’ui-là ! E’t’bouffera pas, ta régulière ! Quand on est aussi cruchon, on vient pas au bordel. J’sonne la bonne, t’avale ta gniôle, et j’t’expédie. Non, c’est trop bête, ma crotte, on va pâs s’fâcher… Encore un quart d’heure… Ah ! Voilà Angèle…Qu’est-ce que c’est ? un cognac ?
- Va pour un cognac…
- Angèle, quatre cognac bien tassés, heinC’est Philbert qui paye.. ; Voui, mon Zozo, fais dodo, pleure-pas, on va t’l’entonner, ta goutte….Ah ! l’cochon, zieûte un peu son froc, Arlette, on dirait l’Cirque Pinder, et ça parle de se dégonfler !
- Tu t’en chargeras ! »
La bonne avait posé les verres sur la table.
« Là…hum ! fameux…comme i’siffle ça ! Mais il est schlass..dis donc,Angèle, attends ton fric…Ton porte-monnaie ? Oui, mon Chien-chien, on va te donner un coup de main…tiens,Angèle, v’là deux cents balles, paye-toi et garde la monnaie ça ira pout les dix sous de tout à l’heure…
Prosper, lui, était en verve. La « boisson de femme », revue et corrigée par le cognac l’avait d’un coup, en pleine lucidité, porté aux sommets de l’inspiration. Il trouvait les gestes idoines, les poses sublimes, les mots héroïques…
« Ah ! le vicieux !minaudait Arlette, qui aurait cru ça de cette coloquinte…Finis, Prosper, on est au salon, c’est pas convenable ! Quel cochon !
- Me parle point d’cochon. Ça m’fait penser à ç’ti-là que j’viens d’vend’à la foèr. Après tout j’aime cor’ mieux l’boèr’ icite avec vous que d’le manger su’ l’gril ;
-T’es un homme de cœur Prosper, et un beau gosse…
- J’sé pourtant bin maigre, et ç’miroué, là-bas,i’m’fait eùn’ drôle de goule.
- Les bons coqs ne sont jamais gras. Moi, j’ai un faible pour le maigre, et c’est aujourd’hui vendredi.
- En c’cas, tu d’vais pâs ét’ à ton aise, l’aut’jou’, chez la mèr’ Chatte avec ton groûs boèyu.
- Qu’es’tu veux, mon chéri, on a sa garce de vie ou plutôt sa vie de garce à gagner : il faut parfois savoir se contrarier.
- Quiens, ç’ést comme moé, quand j’vends eùn viau, si j’allais dire qu’i vaut rin…Mais dis-donc..et l’Clôvis ?
- L’Clôvis ?
- Allons, fais pâs la bète…nout’copain qu’i’a monté te r’trouver tansiment que l’groûs il’tait parti cri du tabac à Surfonds ?
- Ah ! Tu sais ?
- Ç’teblague ! Quant’ vous avez été partis, i’ nous ést r’venu noèr comme eùn ramona… T’â ÿu chaud, hein, et li aussi !
- M’en parle pas. J’ai juste eu le temps de le fourrer dans le foyer et de remettre le paravent… j’avais une trouille qu’il éternue !..Ah j’te jure que pendant qu’ cette andouille-là fumait dans la cheminée, le gros ja mbon n’a pas eu l’temps de moisir dans mon saloir ! On monte… tu viens, mon Loup ?
- Mais, l’Clôvis ?
- La ferme ! avec ton Clôvis… Puis tiens, tu veux savoir ? Je vends la mèche : un beau salaud, ton Clôvis ;;; le dernier des mufles. Tu piges, mon Cho, c’était mon jour de sortie. Et, ces jours-là, s’pas, on essaye de faire quelques petits extras en beauté, dans la nature, le cent à l’heure, les fleurs et les petits oiseaux. Eh ! ben, c’dégueulasse là, il a profité de ce que, vu l’urgence, j’avais oublié d’exiger mon petit cadeau d’avance pour dérouiler à l’œil.T’entends, à l’œil ! Ah ! que je le repoisse, celui-là…Allons Prosper, finis mon cognac..on monte se pageoter, pas ? mon Chéri .
- Ma fille, ècoute-moé bin…Tout çà, c’est pas juste. V’là e0n richa comme le Clôvis qui vat’péniller grâtis, tansiment qu’moè, pauv’bougre faudrait que j’poèye ? J’te jure que j’sé pâs chién, et que j’poéy’rais dès tournées jusqu’à la fin d’mon ergent. Més,n’y a eùn’quession d’honneú. J’me trouve aussi grand que l’Clôvis, et j’y’ai déjà fait voèr pu d’eùn’foè.À tout bin pren-r, chez nous, d’vache à tauriau, d’étalon à jument, c’est ç ti-là qui r’çoit qui poèye. Au pire aller, donnant-donnant. T’es belle fille, mâtin ! et t’es bin plaisante à pétasser. Més c’ést point pasque la Bèroux al’ést fiâtrie à force d’fair dés quèniaux et d’se pend’a u cul des vaches, que fau’rait la fair’ cocu eùn jour de foèr aux ognons…Allez ! Philbè ta cassiètte, on s’en va…
- Ben merde, alors ! Tu parles d’un œuf,çui’là ! Pour les mômes, très peu. Mais pour c’ qu’ est de se pendre au cul des vaches, on sait c’que c’est ! Et ta rombière, elle est comme nous :si elle y pourrit sa bidoche, c’est qu’ele y trouve son profit. Dites-nous, fils de garce que vous êtes, qu’est-ce que vous venez foutre au claque ?
- Te fâche point, te fâche point…On savait pas. On cherchait eùn bistrot… ta bonne a’nous invite à renter pren’r’eún verre, on pouvait pâs d’viner.
- Fallait l’dire tout d’suite au lieu d’nous faire perdre notre temps et notre jeunesse…Et ça s’offre l’salon, s.v.p. !
- C’ést cor’point d’nout’faute. On avait a chouâsi’ entre l’salon et l’reste à minet…alors on a biau point ét’fiers..
- Bon Dieu ! qu’c’ést con, ces pequenots…Les restes à minet, tu crachais pas d’sus, tot à l’heure que tu pelotais mes fesses, hé, enflé. Et dire qu’on a encore pitié de ça ! Essence de gourde, qu’és-tu vas en faire de ton frangin d’mes deux ?R’garde le donc ! On n’a qu’à le lâcher dans l’escalier des Pans pour qu’il s’casse la gueule sur les marches, et l’premier flic qui passe le colle au bloc avec une contredanse qui lui coûtera plus cher que nos quéquettes…. Sans compter qu’il risque de lâcher une fusée sur le canapé, et qu’si la patronne le voit au salon dans cet état-là, c’est nous qui va paumer… Foi d’putain, j’aime mieux raquer la passe, ou même la nuit..Allez, Carmen, embarque-moi ces paquets en douce dans nos piaules, j’passe à la caisse, on tâchera de se défrayer. »
Il faut rendre cette justice à nos héros. Carmen éprouva une certaine difficulté à entraîner Prosper et Philbert sur la pente encaustiquée de la suprême débauche. Ici, cette rampe était ascendante, et si Prosper offrait une résistance morale indéniable, la force d’inertie opposée par l’ivresse de Philbert s’accommodait mal de l’ascension vers le septième ciel.
En dépit des obstacles, les trois personnages étaient parvenus dans le laboratoire de Carmen lorsqu’Arlette les rejoignit. De tous, c’était le pauvre Philbert qui faisait la plus triste figure. Étalé sur le lit divan, après qu’on lui eût retiré ses chaussures, il avait conservé juste assez de lucidité pour se rendre compte de son incapacité motrice et de l’horreur de la situation.
« Prosper, amène ta viande dans ma tôle, enjoignit Arlette.
- Me laisse point Prospè, supplia Philbert avec la voix d’un moribond arrivant à la salle d’opération.
- C’ést-i qu’il veut faire une partouze ? ricana Carmen. Pleure pas, mon Andouille adorée, tu le r’verras, ton frère.
- Ça m’ferait du bien de te foutre ma main à travers la gueule », déclara, en guise de préambule, Arlette à son compagnon, lorsqu’ils furent seuls dans l’autre chambre.
Mais l’aménité professionnelle reprenant le dessus, elle n’en fit rien, bien au contraire.
Quoique moins trapu que ses châtaigniers, Bèroux était comme eux sec, assoiffé, noueux, fier et têtu. Mais comme eux, il présentait une faiblesse que les bûcherons connaissent bien : celle d’être vulnérable au fourchet. Présentement, la Bûcheronne de Vénus s’y attaquait à pleins coins.
« Hein ! mon gosse, on est bien, comme ça…l’fait chaud, mets-toi à l’aise mon Zamour…On va s’pageoter tous eux…ce sera bon… et tu seras gentil, s’pas ? Tu seras chic, très chic pour la petite Arlette. »
Insidieusement, les mains coulaient dans les poches, où la dextre rencontrait un peu de tout, mais surtout le porte-monnaie dodu, tout engraissé encore du sacrifice du cochon.
« Pour un purotin, mon Chouchou, t’en as des fafiots ! sois gentil Prosper, fais-moi voir ça…combien qu’t’en as des fafiots ?
- Bas les pattes ! Écoute-moè bin…j’sé eùn peu chaud, més point soûl. Et même soûl, j’sé l’ meilleu’gars du monde ; j’f’rais point d’mau à eùn’ mouche, à pu forte raison à eùn’ femme. Més aussi vrai comme j’te l’dis, si tu touches à més sous, j’te fous eùn’ fouâillée comme jamais garce n’en a ‘r’çu eùn’. Couche-tai si tu d’sir’ dormi’, va-t-en si tu préfér’, c’mand’ eùn’ tournée à mes frais si t’âs seú, pétase-moi tout ç que tu voudras, més mon èrgent, t’entends bin, l’èrgent de c’cochon qu’la mée’ Bèroux al’ a mis au monde, i’servira jamais à solder l’dû d’la fesse ! tiens-tai le pour dit, j’^yi mets mon point d’honneú .
- Tiens Prosper, t’es moche comme un cul, t’es pingre, t’es emballe, t’as la gueule qui pique etqui pue, mais vrai, t’es un mec, un mâle…pas une lopette comme ton idiot d’Philbert .Et moi, j’aime ça, pasqu’on rencontre pas souvent des michés de c’te trempe-là…Fais-moi des bises, mon Coco, même des bleus si tu veux…Une’tite trempette au permanganate, à cause du règlement,(c’est pas du luxe,dis-donc) et puis…tu me promets de ne pas le dire ? Tu ne le diras pas…Je vais te le faire à l’œil.. »
Toute la nuit, Prosper s’était vautré dans l’orgiaque volupté, comme un cancrelat dans un chou à la crème. Il dormait encore , au petit matin, lorsque la porte tourna doucement sur ses gonds. Au léger grincement, il s’éveilla juste pour voir entrer Carmen, poussant devant elle Philbert, un pauvre Philbert encore somnolent, bannière au vent, tenant à pleins bras et en vrac le surplus de son vestiaire. Arlette, déjà debout et pomponnée, comme Carmen, pour les clients du jour se tordait de rire avec sa compagne.
« Adieu, mes mignons à la prochaine… Rhabillez-vous bien sagement, descendez l’escalier et suivez le couloir tout droit, la sortie est au bout. »
Et les deux filles, dans la chambrée e Carmen, tombèrent dans les bras l’une de l’autre, se prodiguant mille chatteries
« Alors, ma p’tite Arlette, est-ce que ça a rendu ?
- Des nèfles ! mais tu parles d’un zèbre.. quand tu penses qu’il a réussi à m’faire illuminer !
- Sans blague ! T’as envie de me rendre jalouse, ou de me faire dégueuler ?J’te jure,lolote, je saurais ça, j’t’arracherais les mirettes…Mais,pour ce qui est du fric, ma pauvre Arlette,tu seras toujours aussi cruche. Moi, j’ai mieux travaillé : mais mince de couillon : sitôt dans l’ pieu avec moi, il s’est mis à pioncer,et sans lâcher son portefeuille ! Au bout de deux heures, il s’est réveillé un peu moins soûl. J’en ai profité pour l’allumer, espérant m’en tirer au mieux…j’te lui ai fait tout le hors d’œuvre du jour..Eh ! bien, ma chère, à chaque truc il beuglait comme ça :Bon Dieu qu’ça va m’coûter ché !Ç’que j’vâs m’fair qu’reller ! Mais automatiquement, il me lâchait ses cent balles. J’en avais honte, ma mère m’a dressée à gagner honnêtement ma croûte…Or, crois-moi si tu veux, chaque fois que j’ai voulu lui présenter le plat du chef, il s’est débattu comme un diable dans un bénitier en pleurnichant « j’veux point fair’de tort à Dorothée » Ah ! je saurais qu’elle l’engueulerait au retour, celle-là, je regretterais toute ma vie de ne pas l’avoir violé son croquant !
Allons Arlette, il ne sera pas dit que je suis vache, même si tu m’as cocufiée avec ton grand tarin. En somme, on a travaillé ensemble, j’te file la moitié du pèze… »
16:08 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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