10.06.2007

Introduction : Bois de Loudon

Connaissez-vous Parigné L'Évêque?

Commune du département de La Sarthe au sud est du Mans

Je vais vous rapporter une histoire écrite par Roger Verdier en 1946.

Je vous emmenerai à la foire aux ognons du Mans.

C'est l'histoire de Prosper Bèroux, roi des Loudonniaux paru aux Éditions du "Racaud".

Chapitre 4 : Le Royaume de Prosper

                    Le Royaume de Prosper

 

 

 

 

            L'État des Loudonniaux est situé par 2°17 de longitude ouest et 53°31 de latitude Nord.. C'est un des rares empires qui soit limité par l'incertitude. On est donc incapable d'en fixer l'étendue. tout ce qu'on peut dire, c'est que cette monarchie spirituelle est enclavée dans un massif forestier de près de cinq mille hectares qui sauvegarde son autonomie.

 

            Son relief a l'aspect d'une énorme taupinière flanquée au Sud Est d'un mamelon en appendice, le tout inclus à l'Est dans la concavité d'un plateau moins élevé, en forme de haricot. Entre deux coule un ruisseau sorti d'un étang situé au  Sud.

 

            Un chemin de quatre mètres de largeur, pompeusement appelé "route" forme la chaussée de l'étang, escalade le mamelon à sa jonction avec la butte principale, puis longe cette dernière, en formant l'axe des cultures, avant de s'enfoncer dans les bois vers St Mars.

 

Le Mont s'appelle la Butte des Tuffettes. Les pentes orientales et quelques lopins de l'autre côté de la route sont cultivés sur une soixantaine d'hectares par presque autant de "sujets".

 

Le nom de Loudonneaux est un dérivé de Loudon, une terre qui s'étend à un quart de lieue près de l'étang, Loudon, Lug-dunum, nom celtique romanisé, vous diront les toponymistes, qui aboutit ailleurs à Loudun, Lyon, etc.

 

En fait, Les Loudonneaux sont un des derniers bastions de la Gaule et de ses gauloiseries que n'ont point encore submergé les grands courants.

 

Loudon désigne un manoir déchu ayant succédé à une villa gallo-romaine dont on ne décèle nulle part les ruines. Loudon désigne aussi l'étang et le cours d'eau. sur la pente des Tuffettes, la ferme de Prosper s'appelle Bois-Loudon.

 

Tout à l'Est, une rivière parallèle au ruisseau coulant comme lui du Sud au Nord, peut être considéré comme l'extrême limite du terroir: le Narais.

 

J'ai laissé Parigné à plus d'une lieue derrière, sous le soleil d'après-midi. Quittant la route d'Ardenay qui longe la vallée du Narais, j'ai emprunté l'étroit ruban qui s'en détache, à gauche entre deux petits taillis: c'est la route nationale de Prosper

 

J'ai dépassé les labours de Loudon, coincés entre les deux voies, et au fond desquels sommeillent la minuscule enceinte avec ses trois chiches pavillons, la maison basse, les communs et la haute grange de la Cassine, la ferme annexe.

 

Et maintenant, flânant sur la berge de l'étang, je m'amuse à faire des ronds dans l'eau, comme un collégien en vacances. Quarante hectares liquides, où nage une corbeille de verdure. Un pailletis de soleil où se reflète, à l'horizon, la sombre ligne des pins. En bordure de la route, sous une vigie de peupliers alignés, le clapotis vient lécher les pilots obliques de la rive, berçant les napperons verts et les coupes de porcelaine des nénuphars, entre les fleurets menaçants des joncs. Une grenouille plonge.

 

"Hue! Mouton…" Clac! Un coup de trique descend sur le cul du mulet  qui bondit, saquetant  le tombereau où Prosper triomphe comme un Pharaon sur son char de guerre, au débouché de l'allée de Loudon.

 

"Tiens! Prosper…

 

-Hâââ…rrr!" Le mulet s'arrête…"Quai qu'tu fous-là, bougre de salaud? Salut. Ça va?" Prosper connaît son monde.

 

"Bonjour vieux, ça va! ça va! Et toi?

 

-Allez! monte. On va boèr un coup d'cîd' à la maison…"

 

Une véritable occasion. Tout confort. Du cidre aigre. Un après-midi fichu…peut-être pas, après tout. Mais le refus serait un crime de lèse-majesté.

 

Je monte. À nos pieds, l'eau coule par dessous la route et se perd par une étroite saignée dans un fouillis d'écouvillons brunâtres. Bientôt, entre deux pineraies l'attelage escalade un raidillon. Dans un bruit infernal, le tombereau vibre sur les tartines de cailloux que le cantonnier a disposées en chicane, pour être sûr qu'on les enfoncera.

 

C'est à peine si j'entends Prosper, à cause du tintamarre, et je lui réponds par monosyllabes, parce que je m'intéresse à un site dont il est blasé depuis longtemps. Pour le tourisme, pourtant, je préfère cent fois le tombereau à l'automobile: on a le loisir d'assimiler le paysage.

 

Nous voici au sommet de la côte, que couronne une voûte de feuillages. Et, brusquement, après la monotonie du bois, du marécage, la clairière rustique apparaît dans une sarabande colorée.

 

Les châtaigniers! Ils sont à la capitale de Prosper ce que sont les colosses de pierre au temple d'Elephanta, les lotus de porphyre aux palais de Memphis. Ce sont eux qui nous accueillent sous leur ténébreux arc de triomphe , à la Porte du Sud; eux, qui posent leurs pieds à la peau grise et rude aux talus des sentiers, d'où leurs ergots vous tendent des embûches sous les pas; ce sont eux, monstres immuables qui prennent d'assaut les pentes, sans autre secours que celui des siècles; eux, enfin qui sertissent la lisière des pineraies d'un bourrelet de verdoyants cumulus.

 

La capitale de Prosper, c'est là! Tout de suite à gauche, l'abri de paille sur quatre poteaux ivres. Le pignon d'ocre clair que couronne le cube ébréché d'une cheminée, le toit de tuile amarante et violet; la porte en grisaille livrant un carré noir; la croix claire de la petite fenêtre. C'est la courette bordée de pieds-d'alouette et de marguerites, où s'affaire une coiffe blanche sur un chiffon de pilou, parmi les piailleries de volatiles; c'est le petit chemin creux, derrière, qui conduit à la loge du Désiré. C'est encore…

 

"Bonjou! la mér'Pecra

 

-Eh! Bonjou donc, Prospè…"

 

Il arrête son tombereau sur la berme et saute. Il disparaît  derrière un puits de pierre couvert d'un dôme en pointe d'asperge, et s'engage dans un sentier escaladant la colline à l'arrière d'une masure: un trou de pierre, enfoui sous un inextricable réseau de ronces, d'orties, et de lierre. Face au soleil, sous le rebord du toit qu'on atteint à la main, une porte ronde et une meurtrière. C'est la tanière des deux petites mères  Pichon et de leur "quèniau" infirme; trois générations de goitre, de scrofule et de crétinisme alcoolique. Deux millénaires de consanguinité.

 

Tout en haut, sous un trio de marronniers, la seule ferme digne du nom; l'exploitation de Philibert -Philbè- un copain chez qui se rendait Prosper. Et voici "Philbè", accompagné de Prosper faisant de grands gestes. Philbert est un placide. Il a peut être quarante ans, mais sa croissance semble s'être arrêtée au lendemain de sa première communion. Il arrive à peine à l'épaule de Prosper, chausse du 36, et arbore sous sa casquette plate une figure de chérubin réjoui.

 

Il me salue avec déférence, et tous deux montent dans le tombereau, se servant des roues comme d'échelles. Nouveau coup de bâton sur le derrière du mulet, dont le démarrage manque de me projeter dans le fond de la caisse.

 

Nous cheminons maintenant entre deux mosaïques de "choux-vache", de seigle clairsemé, de "lisettes" empanachées de jade, alternés avec les tapis grenat du "mèricain. À gauche, une charrière s'enfonce et grimpe à flanc de coteau vers des bâtiments à demi cachés par un buisson: c'est Bois-Loudon, le palais de Prosper.

 

"Dis donc, Bèroux, je croyais que tu nous emmenais chez toi?

 

-Tai, fous-nous la paix! J'ai à fair' pr là,, ça te r'garde point…"

 

Et Prosper poursuit sa route; il reprend avec Philbert, une discussion sur le prix des seigles et l'abondance des châtaignes.

 

Nous passons entre deux bicoques. Même pignon sur route, porte au midi; même écurie au bout, même hangar.À gauche, c'est propret, fleuri: nous sommes chez la Tribouillard. À droite, c'est croulant, pelé, encombré: nous sommes chez Léon, dont l'unique rejeton, une sorte de marmouset à figure de tomate, morveux et sale, poursuit, dans la cour, un coq plus haut que lui. Il est boudiné dans un fichu, malgré la canicule, et réussit à courir, malgré une sorte de sac tombant qui lui sert de culotte et l'entrave.

 

"Eh! gars Moïse, ton pér'ést-i'là?

 

-Non.

 

-Ta mér'?

 

-Non.

 

-La mér' Bouilla,

 

-Non.

 

-Viens dire bonjou à ton grand'pér.

 

-Non!

 

-Bin, va donc! P'tit verrat…!"

 

Et Prosper continue. Maintenant la vue se dégage, à droite, sur la vallée du ruisseau. Un peu en retrait et en contrebas de la route, une maisonnette remise à neuf montre ses crépis trop frais et l'encadrement trop rouge de ses ouvertures: c'est le temple communiste, où l'apôtre Arthur, philosophe, cultive l'ascétisme familial  entre son champ de pommes de terre, la pomme de pin, et l'in-octavo marxiste, après avoir répudié ses grades dans le textile lillois.

 

De part et d'autre de la chaussée, sur la butte, dans la vallée, voici encore de ces petits logis dont pas mal sont en ruines. Il y a beaucoup de ruines aux Loudonneaux: mur éventré d'un "nid" abandonné, pans déchirés, veufs de leur toiture. Qui se cache sous les cubes de moellons dont sort encore un filet de fumée bleue? Un journalier, un bûcheron, un "pleux d'bèryére" accomplissant chaque jour trois lieues pour se rendre au travail.

 

Le "Berton", importé jadis de Cornouaille par des parents nomades; un taciturne qui ne prononce pas dix mots par jour. Il se rattrape le Dimanche lorsqu'il retrouve la parole au fond d'un verre.

 

Plus loin, dans les "bas" du ruisseau, la Marie au "groû-t-yeú", vivant avec sa mère et sa vache. Une pauvresse à l'œil tuméfié, énorme, saillant sous la paupière fermée par une mystérieuse fatalité congénitale?

 

Voici la "Préfecture". C'est la dernière maison à droite. Une maison comme les autres, lépreuse, allongée l'œil au Midi. La cour triangulaire est un carrefour d'où fonce, en biais, un chemin qui conduit partout et nulle part. mais, en arrière, de l'autre côté de la route, ce chemin se prolonge vers le haut des Tuffettes.

 

La Préfecture arbore sur sa façade un rosier grimpant, une inscription effacée où l'on lit à peine "café"; puis, au pignon, une tache d'un bleu lavé, c'est la boite aux lettres. Le Vendredi on y lit couramment " la première levée de Mardi est faite".

 

La Préfecture est un café. On s'y saoule le Dimanche. Derrière est un jardin; plus loin, un champ inculte avec des châtaigniers, toujours. Et là où finit le dernier châtaignier commence le premier sapin. On parcourrait désormais deux kilomètres avant de traverser  la route du Mans à Blois puis le champ de tir d'Auvours, puis trois encore avant d'atteindre la gare de Saint Mars la Brière, près du bourg.

 

C'est à la Préfecture que nous amenait Prosper. Bientôt, nous étions attablés dans la salle basse et enfumée n'ayant rien à envier aux salles des maisons d'alentour.

 

"La Préfecture? Et pourquoi la Préfecture?

 

-Tu connais donc point l'histoèr' dés Loudonniaux?

 

-Mais si, Prosper."

 

Toute nation qui se respecte s'enorgueillit d'un passé. Les Loudonneaux en ont un, et fameux, que Dieu et le Diable se sont âprement disputés sans qu'on sache encore lequel est vainqueur.

 

L'histoire de Loudon commence avec ce nom barbare de Lug-Dunum, la Butte aux Corbeaux selon les uns, la Butte du Dieu Lug, une vieille horreur, ou la Butte Brillante, selon les autres. Fiez-vous donc  aux linguistes!

 

Il y a aussi la Pierre- Bergère, là-bas, dans la Vallée du Narais, une sorte de sorcière pétrifiée célèbre pour ses exploits. Puis, sur l'autre rive, le bourbier de Gardonnière, sous lequel on entend parfois des sons de cloches évoquant la ville d'Ys, de sinistre mémoire.

 

Une foule de pratiques étranges, sur lesquelles les saints du Paradis ont parfois essayé de mettre la main. L'herbe date de la Saint Jean, cueillie à jeun, le matin de la fête du Saint, pour préserver de la foudre et de la maladie; les sorts jetés à pleins bras, malgré l'exorcisme des croix tracées à la chaux au-dessus des portes; du sel, jeté par dessus l'épaule gauche. Ces interdictions de faire la lessive certains jours; ces chouans qu'on entend la nuit geindre ou rire comme les fous de l'Enfer, et que l'on cloue au vantail des granges.

 

Au XIIIème siècle, Geoffroy, évêque du Mans, originaire de Loudon en Parigné ou de Loudun en Poitou, tenta d'apporter un peu d'ordre par là. Il profita de ce que Loudon appartenait à l'Église du Mans pour y fonder un prieuré afin de convertir les païens du lieu. Mais l'établissement périclita, et devint une simple ferme dont il ne reste que des pierrailles, sur le ruisseau à la sortie de l'étang.

 

Vers 1860, un prélat manceau voulut renouer le tradition évangélique de son prédécesseur, dans cette colonie obstinément païenne: il fit construire une petite chapelle sur le bord de la route, en plein centre du hameau. Mais le Bon Dieu n'y venait qu'une fois par an visiter ses ouailles, et il restait 364 jours par an pour l'oublier.

 

"Tu te souviens, Prosper, de la petite chapelle?

 

-Pargué! On l'l'a dèmolie à cause qu'a' croûlait."

 

La bonne femme du café, écoutant la glose, attendait patiemment la commande.

 

"Quai qu'on prend, demanda Prosper, un café?

 

-Un café, acquiesça Philbert?

 

-Va pour un café.

 

-Avec la bouteille à l'iau-bènîte." Recommanda Prosper. Puis il reprit.

 

"Mon vieux, ces raconteries-là, c'est bin savant, j'veux bin crére, mais ça nous dit point pourquè qu'la Préfecture a s' appelle la Préfecture. J'vâs tè l'dire. Mon histoèr' al'ésr bin pu vieille que ça…Y'a cent ans…"

 

Cent ans, aux Loudonneaux, c'est la limite des temps historiques.

 

"Y'a cent ans, icit', y'avait un nommé Coulon qui s'disait Préfet des Loudonniaux. I'vendait du boère et d'la goutte, bin-entendu, tout comme à c't'heúre dans c'te m*eme auberge, la mére Bidru que v'là. et mon Coulon, i'vendait itou d'la justice, et bin mieux qu'tous vos bobans à blouse et à bavettes.

 

Y'en n'avait pâ-un comme li pour régler les disputes entre bonhommes, quant l'un ou bin l'aut' rabourait eun seillon en l'champ du vouésin pour ègrandi l'sien, ou bin quant'i'n'i'avait des lapins pi des poules de volés, et tout…Il empochait l's'amendes, més faut dire qu'il faisait bin du bien dans l'carré, et qu'les amendes en quession, a'servînt bin souvent à aj'ter du pain pour les malheureux, ses pauvres, comme i'disait.

 

Mais l'pu biau, c'est quante le Coulon i'pouillait eùn' belle ch'mînse blanche pour marier eùne couple d'amoureux, car i'faisait aussit' les marièges, que çà qu'i'ètait bin pu aisé à dèmancher quant'on s'entendait point.

 

La cèrèmonie a'coûtait rè-n'en tout: l'Coulon i'faisait ajnouiller les mariâs à sés pieds d'vant toute la compagnie, i'y'eû lisait l'code des Loudonniaux, et pi pour les bèni',i yeú pissait d'sûs. après, bin sûr, y'avait eún dîner chez li  qu'fallait poèyer.

 

-Sacré Prosper, tu nous en contes de bonnes…

 

-Ça qu'i'ést aussi vrai que j'te l'dis, à preuve que mon grand'pér'il a jamais été marié autrement…

 

-C'est vrai, confirma Philbert, j'ai toujoûs entendu ça par les anciens.

 

-c'est pâs tout, reprit Prosper, ceusses-là qui voulînt point s'marier pour de bon, i'z'avaînt eùn'aut'moyen d's'assouâtrer, Coulon i'louait à des bracos et à des train-niers des p'tites loganes en bèrguiére qu'il avait bâties en l'bois. Et parmi ces gars-là, y'ènn'avait eun,l'Pecna qui faisait l'boucher d'biques, mais qui t'nait itou la Maison des Chiffes,eùne cahute oûyou qu'i'logeait d'nuit cîn-àsî fumelles point èmoèyées.Quant' eune pratique a'v'nait au piési mon Pecna i's'couait eún guérlot et les filles a'sortaînt des bussons d'alentou. Et moyennant sept à huit p'tites centimes, l'amoureux il avait l'dret d's'ègailler en l'bois avec c't'èlà qu'il avait chouâsie.

 

-Ah! sacré Prosper…Mais dis donc, légalement, ça ne comptait pas, les sacrements de ton père Coulon….

 

-Ça comptait point! Ça comptait point! s'écriait Prosper qui commençait à s'échauffer après avoir fait de sérieux emprunts à la bouteille d'eau de vie, eh!bin,il aurait fait bon dire ça en c'temps-là aux gens d'paricite! De quoi donc qu'vout'maire et vout'curé i' font d'pû, à pa d'pisser su la mariée? Du moment qu'tout l' monde était d'acco, à cause de quai qu'ça n'aurait point compté?

 

À preuve que mon grand'pér'il a pâs moins ÿû huit quèniaux. La mécanique a's'fout pâs mal de qui c'est qui la bènit, ça l'empêche point d'fonctionner.

 

-Elle fonctionnerait même sans bénédiction, hein? Philbert…"

 

Philbert, pris à témoin, souriait, ce qui excita l'autre.

 

"Philbè, comprends -tu, c'est eún bon gars, un copain à moi. Mais, n'empêche que c'ést-eún riche. I'sait signer son nom; i' possède; pis, il ést conseiller municipa. D'sorte qu'il a intérêt à filouser les "groûs" qui nous m'nant…

 

-Mais, Prosper, ton père Coulon, c'était aussi un riche qui vous imposait des obligations en vous exploitant. Pourquoi passer par son ministère?

 

-Quiens! Ç'te d'mande! Fallait bin fair'comme tertous, à cause de la considérâtion. C'ést pour la mîn-m'réson qu'n'on va à ç't'heûre trouver l'maire et l'curé. C'était la mode de chez nous; et ceux d'ailleú, i' nous avant ÿu, v'là tout!

 

Mais, au fond, on s'en fout pas mal, nous. L'pér'Coulon, i'rendait dés services malgré qu'i'les faisait poèyer. Tandiment qu' lés curés et surtout lés maires i' songeant qu'à nous emmerder. C'ést des emballes, qui veulent tout k'mander et s'engraisser à nos dépens.

 

-Allons, alons, Prosper, le Progrés, la République…

 

-Oui. Bin, n'on peut n'en parler, d' leû Rèpublique… des marchands d'balais d'bèrÿiére comme le gars Henry qui voulant jouer au groûs; des voleûs comme le Clôvis, qui n'songeant qu'à soutirer d'l'ergent au pauv' monde; des gendarmes, des percepteûx… On n'ést pûs lés maît'chez nous comme en l'temps…

 

-Au bon vieux temps des châteaux?"

 

En prononçant le mot, on est sûr de déchaîner l'orage…C'est que, tout de même, si l'autorité de Prosper est incontestable, il n'est pas seul maître dans son royaume. Comme un bon papa -faillible- il règne spirituellement sur son peuple, mais, comme la République d'Andorre, il doit foi et hommage à deux puissants suzerains: la République Française, qui exige la taille, et impose une autorité prétendue venir d'en bas, ce que Prosper ne peut souffrir et le Château, qui impose la corvée au titre de haute mainmise foncière, ce que Prosper abhorre.

 

Si les Loudonneaux sont sous la tutelle de la mairie de Saint Mars, Loudon est sous la dépendance de celle de Parigné, où l'on commerce volontiers, si bien qu'on peut avoir maille a partir avec deux municipalités. Quelle complication!

 

La République pourtant est bonne fille. C'est grâce à elle que la fameuse bonbonne d'eau de vie annuelle et exonérée de droits; qu'on peut déléguer un porte-parole presque illettré au Conseil Municipal, et obtenir, de temps en temps une petite faveur.

 

Mais évoquer le Château! Là-haut, des pentes Nord des Tuffettes on voit à l'horizon émerger un cube blanc: c'est le Château. Et tout, à la ronde, à quelques exceptions près, appartient au Château: Loudon, les Loudonneaux, la Buzardière, un joli manoir qu'on laisse crouler, et tous les bois d'alentour.

 

"L'châtiaû, hurle Prosper! De quoi donc que n'i'a d' diffèrence avec aut'foès? I'nous tient. I'nous tient tout comme y'a cent ans![ lisez mille], et, nous autes, 'cor' pûs qu'lés anciens, à cause que dans c'temps là, l'châtiaû il' tait loin, et qu'aux Loudonniaux, on pouvait' cor' se senti'en famille.Mais à c't'heúr'…

 

-Voyons, Prosper, on n'a jamais entendu dire que le Château se soit jamais rapproché…

 

-Bougre d'couillon, tu veux donc point m'comprende… En ç'temps-là les "bourgeois" du Châtiaû i'v'naint par là que de temps en temps pour courser un chevreu ou bin un marcassin. Mon grand'pére i'm'a racontéça, aut'foès…Tout ça, ça qu'i'arrivait à j'vau, lés bonn'femmes comme les bonhommes, avec eùn' venue d'chiéns, ça d'valait au travès des champs et ça berzillait tous l'z'affiements.

 

Mais à part ça, on ést si tellement perdus en nos boîs qu'on nous oubliait à peu près…À ç't'heure, més bon dieu d'bérlaud, tu vois donc point déquai? D'puis qu'i'nous avant mis des gardes, on ést pire que leû chiéns…Ç' grous pastre d'Chèniau, l'as-tu bin r'gardé? À l'voèr'comme ça, avec sa bonne grousse goule rouge et toute ronde qu'i'a l'air de toujoûs chauvi on dirait l'meilleú gars d'la terre. Eh! bin, va donc t'y fier! Ça qu'i'ést sorti d'rin, d'eun p'leû d'bèrÿèr' de Vaugautier, et pour eún peu, ça mettrait tout l' monde su' la pâille.

 

Quant i'fait fair' du boîs, i' trouve toujoû moyen d'chicaner su'l' prix, à cause que les cordes a'sont point assez serrées. Quant'i'fait chârrèyer, faut qu'il ergote su'l'chargement ou bin su'l'nombre d'tours. Mais tu peux aller vouair su'l'livre d'dépenses; les journées et les charrais i'f'zant des p'tits. On ètonnerait bin des bonhommes si on yeú disait qu'i'f'zant châcun dans les cîn à sî-cent journées par an; et les j'vaux si i' savâint lire, i's'rînt bin surpris d'savoèr qu'i'mangeant eún boussiau d'avoine par jou.

 

L'livre des  ventes, li, c'est pas pareil. Tu ÿi vois bin les vingts cordes d'sapin livrées au boulanger d'Ardenay, mais tu peux ÿi chercher les cinquante petits peupliers pris dans la pèpiniér" pour Maîte Bidault, ou bin l'cent d'bourrées vendu à la Mér' Picot. Aussit', le Chèniau il aime bin mieux lés p'tites'affair' que lés groüsses; à moins qu'ça soéye pour vend'eùn' sapiniér'sü pied au Clovis qui ÿi läche eùn' beûrrée su'l'prix fó…Quiens, tout ça, ça m'fait chier…Et dire que les bourgeois i' n'en voèyant rin. J'lés plains pas, bin sûr, i'n'avant qu'à ét' moins cons. Més n'empéche que les gardes i's'enrichissant pu'vite qu'eux. Si i' prenant leû-z-intérêt, cest come le chien à dèfunt Bouju i' prenait les lièvres au gîte: avec l'espoèr de lés croquer.

 

-Prosper, tu es un rouspéteur. Tu exagères. Tu médis. Tu calomnies. Et d'ailleurs, tu serais bien en peine de lire sur le livre de compte…En admettant, pourquoi ne refusez vous pas de travailler pour le château?

 

-Et chouâsi' entre querver d'faim ou bin aller travâiller à six lieues. Et pi, sacrée Andouille que t'es, tu sais donc pas qu'ç'est l'châtiau qui loge tout l'monde ou presque, aux Loudonniaux.

 

-Et gratuitement.

 

-C'ést cor' assez ché poèyé pour dés loganes qui n'ont ni pavés ni contrevents, et qui perdant leû' vitres et leû' tuiles… Més, dis-té bin eùn' affair, innocent, c'ést qu'toûs ceû-z-là qu’i’avant r’fusé d’travâiller pour  le châtiau, on ÿeû-z-a laissé croûler la soue su’ la goule . V’là pourquai que n’i’a tant d’ruines aux Loudonniaux…

 

-Prosper..

 

-…Dè quai cor’ ? Il ést dit que ç’fî d’putain-là i’ va prend’ la dèfense du châtiau !...

 

-Non, Prosper, non ; mais il faut être juste : combien le garde vous fait-il de procès pour braconnage dans une année ?

 

-J’te vois v’ni. On nous fait eún biau cadiau en fermant lés yeux su’eún lapin d’temps en temps :s’ment, v’là l’malheu, ç’que l’châtiau i’dure, à cause qu’il a tout d’mîn-m’ besoin d’nous, les gendarmes i’l’empéchant, pasqu’i’ n’avant rin aut’ choûse à fout’…Pourquai qu’leû lois a’ dèfendant d’dètruire le gibier ? toujoû pour la mîn-m’ réson : pour avantèger lés groûs. Més, grand boban dè qui donc qui l’nourrit, l’gibier ? Hein ?Quante n’on pique pour dix francs d’choux et pi qu’ deux joûs après tout ést mangé qui qu’ c’est qui poèye ? C’ést nous autres, pour que ces cochons-là et pi leû copains i’z’ayant l’plési d’tirer eún coup d’fusil deux ou touâs fois l’an.

 

Et tu voudrais qu’n’on s’gêne ? L’gibier il est aux pésans, et quante j’vois fair’ eún ptocès d’chasse, ça m’donne envie d’la fout’en l’ai, leû Rèpublique. »

 

Heureusement, Philbert fit diversion.

 

-À propos d’chasse et d’gendarmes, dit-il, tu f’rais bin d’te mèfier :ton gars Milien i’ va à ç’qui paraît, tous les soèrs tende des collets du coûté des Tuffèttes ; et ça fait deux fois qu’on voit les gendàrmes aller par là.

 

-Pour ç qu’i’prend, ç’grand nigaud-là, ça s’rait bin dommaige qui s’fasse chatouiller. Mais c’est point pour ça qu’ les gendarmes i’v’nant,c’est pour les poules que c’te salope de Fauchon al’aurait prises chez Pavet. »

 

Prosper souffla un peu puis, à Philbert :

 

« Ç’ést pâs tout ça, reprit-il, changeons d’conversâtion. Si  j’t’ai am’né là, tu penses bin qu’c’ést qu’j’avais quiouqu’choûse à t’dire. Eh !bin, v’là : la foère aux ognons du Mans, c’ést dans n’eún moîs, à peine. Et, ma foi, j’ai comme eùn’envie d’ÿ’aller fair’eún tour à quante-tè .Faut absolument qu’n’on décide nos bones femmes. On emportera n’importe pâs dè quai à vende, dés m’lons, dés poères de Giroufle, des froumoèges blancs, mîn-me eùn’couple d’poulets à l’occâsion pour poèyer nout’ voyaige…Quai qu’t’en dis ? »

 

Philbert ne savait que dire : oui. Il entra facilement dans le complot. Et après une dernière tournée notre société se dispersa.

 

 

                             

Chapitre 6 : Il est encore question de cochons

                       Où il est à nouveau question de cochons

 

 

            «  Ah ! çà, dit la mère Bèroux, va pourtant falloèr’ se dèfair’ de ç’cochon-là.Nout’ coche al ést fin prête à goriner, et n’on va pas fourni à nourri’ tout çà !

 

            -Bin sûr, avait répondu Prosper, mais à qui l’vende ?Pâs au Clovis, toujoûs, ni à ç’pocra d’ Ledru. I’z’ont voulu m’avoèr avec le viau, i’ m’auront point avec le cochon.. . Si on l’gardait jusqu’à la foèr’ aux oignons du Mans ? On irait l’vend’là-bas, ça nous f’rait touâs ou quat’sous d’profit d’pûs par livre.

 

            -Tu cré ?

 

            -J’en sé bin sûr.

 

            -À c’ moment-là, nout’coche a’s’ra cochonnée, rin n’empêche. N’on irait avec la cârriole. La Cendrine a’gardera bin la méson eùn’ journée. »

 

            Prosper jubilait. Son projet ne rencontrait pas de difficulté, car la Bèroux avait autant que lui le désir de faire un tour à la ville où ils n’allaient pas une fois par an.

 

            Le sort du cochon était encore pendant, lorsque, quelques jours plus tard, un après-midi, Clovis reparut à la ferme dans son char à pétrole.

 

            « Ah ! le v’là qui vient pour mon cochon, ç’ti’là, s’écria le maître du logis, les cochons i’se r’cherchant entre eux ! 

 

            -Point en tout, dit Clovis. J’viens t’cri pour veni’ quante moi chez la mére Chatte, à Canfouine, oûyou qu’ j’ai dés bûcherons…et tu vâs m’engueuler ; c’est bin la peine de songer aux copains.

 

            -Quai qu’tu veux qu’j’aille fout’ à Canfouine ?

 

            -J’ai b’soin d’tai. Pouille tés souliers, tu vâs pâs v’ni en sabots ! Monte dans ma châr’te pendant que j’vâs mett’ de l’iau dans l’radiateû. »

 

            C’est que le radiateur de la guimbarde souffrait d’incontinence chronique. Malgré les emplâtres internes de recoupe que lui prodiguait le chauffeur pour aveugler les fuites, il fallait, avant chaque randonnée, étudier soigneusement les points d’eau de l’itinéraire pour ne pas risquer la panne en plein désert.

 

            « Voilà, dit Clovis en revissant le bouchon. J’en remettrai au moulin des Cogé. »

 

            Prosper était déjà monté sur un siège arrière et se réjouissait secrètement, d’effectuer sa première promenade lorsque sortit son épouse du toit à porc :

 

            « Bin, par exemple, s’indigna-t-elle. Tu vas tout d’mîn-me pas aller verder tansiment que j’sé environ veiller nout’ gore qui ne tarde que de cochonner ! Et tout’ l’ouvrège, dis, grand fègnant, qui donc qu’c’est qui va le fair’ !

 

            -Vous afflonez- donc point, la mére, dit Clovis, n’on fait u’d’aller et d’veni. »

 

            Le tacot démarra dans un bruit de ferraille, et la fermiére, les deux poings sur les hanches exprimait encore son mécontentement qu’il avait déjà disparu.

 

            « Si n’on prenait Philbé en passant ? suggéra Prosper.

 

            -Si tu veux, consentit Clovis.

 

            Là, il y eut encore du tirage conjugal. Mais cinq minutes plus tard les trois compères roulaient sur la route, d’abord complaisamment déclive, de Parigné.

 

            C’est un problème, aux Loudonneaux pour se rendre d’un point à un autre par voie carrossable. De chez Prosper pour atteindre le Moulin de la Caluyère, alias « canfouine », distant d’une lieue, il fut parcourir le double ; contourner Loudon par le Sud, remonter la route d’Ardenay en franchissant le Narais à Cogé, puis prendre à droite l’une des deux routes de Challes ou de Surfonds.

 

            Au Moulin de Cogé, Clovis refit le plein d’eau avec une boîte à conserve, ce qui exigea quatre tours à la rivière. Puis, l’auto redémarra ; mais cent mètres plus loin, en s’engageant dans la route de Challes, le conducteur prit son virage un peu court, et lorsque la manœuvre lui laissa le loisir de porter attention aux cris de Philbert, il constata que  la force centrifuge avait proprement débarqué le Bèroux.

 

            « Merde ! s’écria-t-il  en bloquant la voiture, i’ doit êt’ tué, ç’couillon-là ! »

 

            Un regard le rassura. Sur la berme Prosper s’en revenait clopinant avec philosophie, brossant, de son coude percé la poussière de sa casquette.

 

            « Dis donc ! cria Clovis,la prochaine,j’t’attache avec une longe !

 

            -Bougre d’salaud, tu veux m’câsser l’aut’patte ? Si ton tacot avait des portes ça n’arriverait point.

 

            -T’en fais pâs, rigola Philbert, quant’tu bouét’râs dés deux gigues, ça f’ra compensâtion ! Y’a rin d’câssé ? Allez ! en route.

 

            Le moulin de Canfouine, où se rendaient nos lurons, est désaffecté, et sis sur la Sourice, un affluent du Narais, en plein milieu d’un bois prolongeant ceux de Loudon. C’est une longueur et unique bâtisse à étage enfermant à un bout la maison, à l’autre l’ancienne meunerie. L’endroit est isolé, à plus d’un kilomètre de toute habitation, et l’on ne peut y accéder, des deux routes qui l’encadrent que par des charrières de sable mouvant.

 

            Quittant la route, l’engin n’étant point conçu pour les fondrières, Clovis l’engagea sur les mousses, et partit à pied, suivi de ses acolytes vers une équipe d’une dizaine de bûcherons en plein travail. Il jeta un coup d’œil aux cordées de bois alignées entre des piquets, et , oubliant de saluer, interpelle le chef des travailleurs :

 

            « Dis-donc, Perot, tu t’figures pâs que je vâs accepter des cordes comme ça ! C’ést pas dés stères, c’est des lunettes d’approche, on voit l’jour au travers… »

 

            Le fait est que les bûches de sapin refendu étaient empilées arête sur arête,de manière à donner le maximum de volume. Au fond, cela réjouissait Clovis à condition que ce fût lui le bénéficiaire.

 

            « Deux, quat’,six,huit…quarante cordes… v’là l’compte dit-il en sortant une liasse de billets. J’te rabats cent sous par corde, dèbrouille-tai avec les bonhommes. »

 

            Le contremaître protesta.

 

            « On va refaire les tas….

 

            -J’te l’défends bin. Y’a d’l’ouvrège pu pressée. Eùn’ aut foès, vous les frez comme i’ faut du premier coup »

 

            L’homme lui jeta un regard sournois en ronchonnant. Plus loin, les bûcherons, intéressés à la discussion, grondaient entre leurs dents. Ces fronts bas eussent volontiers descendu leur cognée sur le crâne du patron .Mais il avait toujours la précaution de s’entourer de témoins lors des règlements.

 

            Un désappointement attendait les compères au Moulin : la maison était déserte, la porte close.

 

 »Ah !ça, dit Clovis, on va pas ét’venus d’si loin pour  se casser le nez su’une porte…Vous en faites pas, les gars ! »

 

Il chercha sur un tas d’ordures, en sortit une ferraille avec laquelle il farfouilla dans l’énorme serrure qui céda. Dans la place, il sonda le buffet, en tira une motte de beurre une douzaine d’œufs, un pain et une bouteille d’eau de vie.

 

            « On va toujoûs câsser lacroûte. V’là la pouâl’, prospè, sais-tu fair’ eùn’ am’lett’ ?

 

            -Ça m’connaît, donne-moè-çà ! philbai, prends la bourée dans l’coin au bois, ét pi va m’cri du persil en l’jardin !

 

            -Pendant c’temps-là, j’vâ chercher la boiture, car i’ nous manque çà… »

 

            Ce fut laborieux, la cave étant mieux fermée que la maison. Mais après une perquisition digne d’une brigade mobile, il finit par trouver trois litres tenus au frais dans le bief du moulin, sous les ruines de la roue.

 

            L’omelette, débordant presque de la poêle fut vite enlevée, et copieusement arrosée. Puis, après le café et le pousse-café, les trois hommes entamèrent une partie de manille ; Prosper revenait souvent au flacon, et prenait soin de Philbert. Mais Clovis observait.

 

            Le ton de la conversation atteignit un tel diapason qu’on n’entendit pas arriver, dans la cour, la charrette à bourri de la mère Chatte.

 

            Ah ! l’grand cochon, s’écria la bonne femme en rentrant. J’me doutais bin qu’c’était li qu’i’avait forcé ma porte ; y’en a pâs deux pour fair’ des tours comme ça ! »

 

            Derrière l’accorte commère à la mine florissante, et joviale, entrait un homme silencieux guêtré de cuir. C’était le mari. Car la mère Chatte était en puissance de mari, si l’on peut dire, car cest elle qui portait la culotte.

 

            L’hôtesse, d’abord, se libéra d’une sorte de galette de crépon noir qu’elle portait en équilibre sur le crâne ; puis elle remplit la fiole d’eau de vie que Prosper venait de mettre à mal. Le père Chat était ressorti pour dételer.

 

Il n’était plus question de manille ; les joueurs maintenant marchaient autour de la table dans un tapage de foire.

 

« Oui, ç’ grand votou-là, il a forcé ma serrure ! braillait la bonne femme,

 

-Celle de vout’maison ! blaguait Prosper « bin parti ».

 

-Mais si jamais il a forcé ç’té-là que j’pense, c’est bin sûr point avec le mînm’rossignol !  renchérit Philbert presqu’aussi « atteint ».

 

-Voulez-vous bin vous taire,tâs d’cochons qu’vous êtes ! Vous-avez pas honte ?...Clovis,ècoute moè bin : tu m’enverrâs l’marichaû d’Surfonds pour la rac’moder ma serrure…

 

-Laqueue ? demanda Prosper.

 

-V’là qu’ça s’complique, ricana Philbert. Tu dois confonde avec celle de la pouâle à l’am’lette que tu t’nais tout à l’heùre, à moins qu’ça soèye avec celle d’un cochon que j’connais bin…

 

-Taisez-vous,cor’eùn’fouais, dégoûtants, dit la mère Chatte sans conviction. Vous m’faites rougi’… Tu l’z entends, hein, Clovis…

 

-M’en parlez point, la mère. V’là des gârs qu’j’amène de deux lieues loin pour ÿeú rincer la goule et v’là c’ment qu’ça s’ conduit chez le monde !...

 

-Clovis, t’és eún bon fî…Aussi vrai que j’m’appelle Bèroux j’’veux fair’ quiouqu’chouse pour tai…j’te…j’te…vends mon cochon…ça f’ra eún d’pûs’. »

 

Le maquignon cligna ses petits yeux fripés à l’adresse de l’hôtesse.

 

-Fous-moè la paix, avec ton cochon, j’sé point en train d’aj’ter.

 

-Clovis, je…je… te vends mon cochon !...

 

-Zut !... »

 

Dans la cour venait de virer une splendide torpédo qui n’avait pas dû peiner dans les sables du chemin. On en vit sortir une sorte de commère de revue dont la vision fit loucher nos lurons :

 

-Mince ! la belle bagnole.

 

-Et la chouette fumelle, donc ! »

 

La cavale entra, suitée d’un étalon fortement hybridé de porcin.

 

« Bonjour M’sieu-Dame, s’empressa la mère Chatte. Ah ! M’sieur Edouard, comme ÿ’a longtemps qu’on vous a vu ! Et eúne demi-heure plus tôt, vous ne m’auriez pas trouvée. On arrive du Breil, mon mari et moi, où on avait rendez-vous chez le notaire. »

 

Avec un sens aigu des affaires, la madrée bonne femme abandonnait le patois pour s’efforcer au beau parler en présence des »bourgeois’. C’est qu’elle tenait commerce. Nantie d’une grande licence, la mère Chatte accueillait bien quelques bûcherons altérés et quelques voisins en goguette, mais pour une clientèle plus discrète elle serrait aussi dans sa cave un stock de liqueurs fines et de champagne.Et son premier étage, auquel on accédait par un escalier extérieur était des plus accueillants. On y venait de très loin, jamais en solitaire, parfois en groupe, épancher des trop-pleins intimes dont les débordements retombaient en partie, sous forme de billets de banque dans l’escarcelle du rez-de-chaussée.

 

« On peut disposer ? demanda l’opulent visiteur.

 

-Mais oui, Mossieur Edouard, je vous suis… »

 

Le couple sorti, nullement incommodé par la présence de ces trois « croquants » inconnus, la débitante revint bientôt, chargée d’une bouteille de Moët et Chandon, chercher deux coupes de cristal dans le buffet et s’éloigna de nouveau.

 

« La belle fumelle, gémit douloureusement Prosper, comme poursuivant un rêve des Mille et Une Nuits ; et bin nippée, et peinturée…

 

-C’est point pour ta goule, mon pauv’ gars, dit Philbert.

 

-Point pour ma goule ? Et pour…pourquai donc pâs ?... C’ést-i…c’est-i point dègueulasse de voèr lés groûsses panses de …de la ville s’poèyer des belles filles comme ça a…avec l’èrgent qu…qu’nous-aut’ on a tant d’mal à gagner !...

 

-Chut ! Chut ! intimait la mère Chatte qui entrait.Tézez-vous, més gars ! Si les bourgeois i’vous-entendaient,ça m’frait du to l’s’raient bin en l’câ d’pû r’veni…

 

-Quai qu’tu veux disait Philibert qui avait la boisson philosophique, faut… faut savoèr se contenter du sien…À’d’soè, dans ton lit,quant…quant la chandelle a’va ét’èteindue, tu vas serrer la mér’Bèroux et pi t’figurer qu’tu tiens la gouine au grous…Ça t’f’ra l’mîm-m’effet pour ben moins ché.

 

-Par malheú, dit Prosper, c’te nuit, ma bonne femme a’va fair’ comme la fumelle d’en haut, a’va coucher dans la soue au cochon.

 

-Et…ç’cochon-là, ça s’ra point tai ! ricana Clovis. Le v’là qu’est jaloux d’sa gore,à ç’t’heúre ! Sacré Prosper, va…Buvez donc, voyons, vous buvez point !...

 

- T’âs raison,Prospé, reprit-il, les poules de luxe a’sont à tout l’monde.J’t’en f’rai connaît’eún’, bè-n’ av’nante, et qui t’ coût’ra point trop ché…À la voût, les gars !...

 

-Toi, Clovis t’és eún frér…je…j’te vends mon cochon.

 

-Ç’ qu’il ést gausant avec son cochon !...Écoute, si i’t’embarasse tant,j’pass’rai l’prend’ demain, c’ést d’accord ? c’ést promis. À c’t’ heúre, fous-nous la paix avec ça…Chante-nous putoût ta chanson… »

 

Prosper allait entonner le cantique de la chemise lorsque réapparut le client de l’étage, en quête de cigarettes. La mère Chatte en était dépourvue. En grommelant, l’homme alla s’installer au volant de sa voiture pour en acheter à Surfonds, tandis que Clovis, sur le pas de la porte, regardait avec un intérêt subit la voiture démarrer. Il sortit à son tour.

 

« Oûyou qu’i’va, ç’t’orfrâe-là ? i’m’demande ma chanson…pi…pi…i’fout l’camp.Ça s’trouve bin. Je n’sé point d’humeú à chanter…Dis-donc, Philbè, si qu’on irait voèr par le trou d’la serrure dè quai qu’a bouine, la fumelle ?

 

-J’vous l’défends bin, cria la débitante. P’t’êt’bin que j’vas perde la rèputâtion d’ma maison pour vout’amus’ment ! Châcun l’sien ! Quant’ vous amènerez eún’fille,j’vous laiss’rai la chambre, més en attendant, tâchez d’ét’ sèrieux !

 

-La mére Chatte al’hèberge, més a’n’fournit qu’pour la goule ! dit Philibert.

 

-A’fournit pour le reste quand n’on s’sert à mîn-me », brailla Prosper. Et vacillant sur ses jambes, il saisit la bonne femme et plaqua sa bouche puante d’alcool sur sa joue, en s’écrasant sur ses seins, ou plutôt sur les baleines qui les défendaient.

 

Sous l’impétuosité de l’attaque, la vieille, point bégueule, ne se fâcha que pour la forme, en riant très fort.

 

« J’appelle le père Chat !

 

-I’s’rait bin foutu d’ dire oui, dit Philibert

 

-Ç’ que ç’est cochon, dit-elle en se dégageant, ç que ç’est cochon, ces hommes quant’ça qu’i’a bu !...

 

-Te fâche-point, la mér’Chatte, j’vas t’raconter eún histoèr’…

 

-Tais_tai donc, babillon,tu n’peux s’ment pûs causer… »

 

À ce moment, on entendit revenir l’auto dans la cour.

 

«  J’te raconte mon histoèr’…C’ment qu’le pèr’Fournigault il a été fait cocu par le Yabe…T’en va pâs…ècoute-mè…l’pér’Fournigault c’était un bonhomme comme s’rait bin l’ pér’Chat …et…et sa garce d’bonne femme commeça s’rait bin tai…

 

-Assis-tè, Prospè, assis-tai,là…ça va mieux ?

 

-Voui.Vlà donc mon Fournigault, qu’était du j’net comme eún manche à balai,qu’était pû foutu d’contenter sa mariée…tu comprends…tu comprends bin.. a’n’pouvait jamais abouter,...tu saisis…à cause qu’i’n’iavait été j’té eun so.

 

-Eún so qu’i’avait noué l’s’aiguillettes…

 

-Justement.Et la mère Fournigault qu’ètait pu chaude qu’eúne miche qui sô du fou, et qu’était point fière de l’affér, a’s’ènnallit voèr eún r’bouteux pour se fair’ dèsensorçonner…tu comprends…Eh !bin qu’i^yidit,ad’soé,avant que d’vous musser en vos drâps,i’alle rèciter ç’te priére au yâbe,la mére,et i’aurez vout’ content,et mîn-m’eún peu d’pû si vous la dites deúx foès : « Yabolus travouilla puette-puette,semper travouilla ! »

 

-Quai qu’ça veut dire.

 

-J’en sais rin, mon gars…Més…més…l’sam’di d’après…

 

-L’jour du sabbat, dit la mér’Chatte…

 

-P’têt’bin…l’pér Fournigault il’tait en r’ta d’véillée à cause qu’i’s’ètait soûlé…en sortant d’chez l’perruquier.La mére Fournigault a’s’met à dire la priére…la priére au Yabe…bé n’entendu…

 

- Deux foès ?

 

Non mon gars…autant de foès que n’i’a d’grains à son chap’let…à…à cause que l’bonhomme i’n’arrivait toujoû point.À la fin,a’s’coulît en les drâps a’soufflît la chandelle,quant’v’la la porte qui s’ouvre,et eún bougre qui viént s’râpi à coûté d’elle…Te…Te v’là cor’saoul comme tous lés samedis qu’a’dit…Més…rin n’réponit et la bonne femme a’fut bintoût calmée, à cause que…que…la priére al’avait bin…bin rèussi…

 

-Al’avait ÿu son content… ?

 

-J’te cré. Més l’aut’i’fait mine de s’é-nnaller, « Ouyou qu’tu vâs »qu’a dit crèyant causer à son bonhomme. Et la…la v’la qui rallume la chandelle juste pour voèr eún grand démanché tout noèr de goule et d’cô, encorné comme eún bouc et enqueûté comme eun bourri…Ça… ça qu’était l’Yâbe en personne, més gens. L’Yâb’ qui s’ensauvait par la ch’minée juste comme le pére Fournigault i’rentrait…

 

- De quai qu’il a dit d’ça, l’vieux ?

 

-I’n’a rin vu, dame…i’n’a rin vu en tout… Més…Més…

 

-Més quai ? Prospè…voèyons…

 

Prosper, peu à peu, s’abandonnait à une douce somnolence, et Philbert, moins mal en point, lui tapotait dans le dos.

 

-Si c’ést pas malheureux d’se mett’ dans des ètats pareils ! moralisait la mère Chatte.

 

-Prospè…l’pér’ Fournigault…

 

-Ah !oui.. l’pér’ Fournigault…li aussi, il avait été désorsonné… alors…il a…

 

- Il a ÿu son content ?

 

-Attends…oui…non…ç’ést ça…non…ÿ’a point ÿu mèche…figurez vous donc que l’ Yâbe, il avait câssé son outil dans l’ouvrège…

 

-Mon Dieu soupirait l’hôtesse, qu’ç’est donc bête un homme saoul. Mais à propos, où donc qu’ést nout’ Clovis ?

 

-Quiens, c’est vrai,oûyou donc qu’il est ? »

 

Les deux hommes sortirent en titubant. Questionné, le père Chat, qui bricolait dans la remise, certifia qu’il ne l’avait pas vu.

 

« S’est pourtant pâs nèyé dans l’russiau ? suggéra Prosper qui redevenait lucide au grand air. »

 

On allait peut-être sonder le ruisseau, lorsqu’un autre incident retint l’attention : la fille de joie et son lourd sigisbée redescendaient de leur colombier. Le magnat, fort à l’aise, cigare au bec, pénétra dans l’auberge, régla son dû, vint rejoindre sa compagne  sur les coussins de la torpédo, et, dans la pétarade puante du démarrage, l’auto disparut dans les bruyères.

 

C’est alors que l’escalier rustique gémit sous les pas d’une sorte de ramoneur. Aux exclamations poussées par les témoins, la mère Chatte sortit juste pour voir atterrir Clovis qu’on n’attendait pas de ce côté.

 

Masqué et ganté de suie, le boucher-marchand de bois faisait triste figure, mais dans leur jubilation les deux adeptes de Bacchus retrouvaient presque leur à-plomb . La tenancière, elle, envisageait les choses moins gaiement :

 

« Dire qu’i’ pouvait m’fair’ arriver d’l’escandale, ce grand s’rin-là !

 

-C’ést l’Yâbe, hurlait Prosper, le Yâbe à la Fournigault ! »

 

Insensible aux sarcasmes, Clovis se débarbouillait dans un seau d’eau.

 

« Fallait bin que j’dise bonjou à c’te p’tite Arlette. J’pouvais pas d’viner qu’son groûs mal-appris il allait r’veni si vite de Surfonds…Tout ça, c’ést d’la faute à la mére Chatte. Quant’n’on s’mêle de louer à l’heure, on devrait au moins ramoner les ch’minées, à defaut d’portes d’derrière…

 

-Tu voès-bin, Prospè, bégayait Philbert, il avait raison Clôvis de dire que les femmes de lusque al’tant à tertous, més à condition cor’de fair’ vite, et yà des risques… Mès, dè quai donc qu’il a pu ÿi lésser ?

 

-P’têt’bin son tire-bouchon, comme le Yâbe, mon gars Philbè, més bin pu sûr’mentlés vingt pistoles qu’il a grattées à ses bûch’rons…Ça fait rin, reprit-il en s’adressant à Clovis, tai, t’és eún frér, tu penses aux copains, au moins pour la goule j’te vends mon cochon !...

 

Une demie heure plus tard, à la nuit tombée, Clovis déposait le roi des Loudonneaux et son ministre à proximité de leur domicile. Mais chacun sait, du moins ceux qui en ont fait l’expérience, combien il est difficile de terminer une « partie ». Prosper décida facilement Philbert à remonter jusqu’à Bois-Loudon, pour tâter d’un coup de cidre et d’une petite  « goutte » finale.

 

 

Chez Prosper, cependant, l’animation régnait. Non point tant dans la maison, car les plus jeunes étaient couchés, mais sous le toit à porcs, où la mère Boiroux ne quittait plus sa truie. Gros événement. Dans le réduit, vautrés sur la paille souillée d’excréments, deux cents kilos d’une gélatine rose et soyeuse haletaient et grognaient doucement. On distinguait une oreille flottante au cartilage crasseux, et des tétons en escouade gonflés et tremblotants

 

Assise par terre sur une bancelle très basse, à la lueur d’un falot, la fermière guettait un globe gluant, qui s’excrétait lentement, sous une queue détortillée par l’excès des efforts. Les mains placées en coupe devant l’objet, la praticienne s’apprêtait à le recevoir.

 

« Cendrine ! Cendrine…viens m’ remplacer deux minutes dans la soue… »

 

La Bèroux accourait maintenant à la maison tenant dans son tablier le précieux fardeau. Elle s’assit sur le banc près de la lampe à essence.

 

« Victo ! donne-moè les ciseaux, aveinds-moè eún torchon en la liette du buffet et tâche de t’presser ! »

 

On vit alors, sur les genoux de la fermière, s’agiter faiblement une grosse taupe en baudruche rasée, au museau chiffonné.

 

« Bon, à c’t’heúre mets-moè eún peu d’lait dans n’eùn’tâsse… »

 

Elle avait glissé l’index de sa main gauche dans la gueule du cochonnet aveugle, qui, par erreur, le tétait avec délices. Mais  d’un coup de ciseaux, elle coupait au bord des babines, une sorte de frange écumeuse, la « dentelle », comme on supprime les bavures à un objet moulé.

 

Sous le fer, le nouveau-né frétilla de douleur, sitôt apaisé par l’application, en un tour de doigt, d’un baume lacté en guise de teinture d’iode. Comme les gosses, les petits cochons ont depuis longtemps désappris à venir au monde tout seuls.

 

Un essorage au torchon compléta la toilette ; après quoi l’élève fut habilité à retourner dans la soue se vautrer dans la crotte en quête d’une mamelle.

 

« Y’en a eún aut’en route’ déclara Cendrine quand la fermière la rejoignit. J’me d’mande câmbin qu’i peut n’i-en avoèr… »

 

Le troisième goret s’annonçait lorsque Prosper et Philbert apparurent.

 

« Ah ! te v’là déjà, cria la Bèroux, et dans quel état ! Pendant c’temps-là, nous aut’on trime…Tu chouâsis bin ton moment pour t’offri’ eùn’pareille bérdancée. Et ton grand gars qu’ést cor’ pari j’sais pâs ouyou, comme tous les soèrs…Il a cor’ point soègné ni mulet ni vaches…

 

-Te fâche point, Joséphine, te fâche point…ça sêrt à rin… »

 

Les hommes installés à l’intérieur, Milien arriva enfin. Il alluma une lanterne et se dirigea vers les écuries. La mère Bèroux repartit avec Cendrine vers ses cochons ; Victor s’était couché.

 

Et c’est alors qu’éclata le drame.

 

Tout à coup, on entendit des hurlements du côté de la maison : »Hou là là ! Ouyouyouille ! Hou là là là là ! »

 

La Bèroux se précipita vers le logis et croisa une ombre qui se faufilait entre les clapiers. Dans la pièce, plus de lumière. Dans sa boîte de bois, le Tonton, réveillé, pleurait. Le grand Milien, attiré par le bruit arrivait aussi, portant son lumignon.

 

« Dè quai qu’i’y’a ? »

 

Prosper, glissé dans les draps, geignait. Philbert avait disparu.

 

« Ouyouyouille ! Hou là là

 

-Mais enfin, quai qui ÿ’a ?

 

-Foutez moè la paix !... c’ést mon affair’…Hou !là là là là… »

 

Ce fut tout ce qu’on put tirer de Prosper.

 

 

Le lendemain matin, Clovis arrivant à Bois-Loudon avec une fourragère contenant une cage de bois, trouva le maître alité.

 

« Bin voèyons, mon pauv’ gars, dè quai donc qui t’arrive ?

 

-Ça te r’garde point, dè quai qu’tu veux ?

 

-J’viens chercher ton gorin.

 

-Mon gorin ?

 

-Bin oui, ç’ti-là qu’tu m’as vendu hiè… !

 

-Ah ! c’ést trop fó… Moi ? j’t’ai vendu eun cochon hiè ?...

 

-J’te l’f’rai dire par Philbeè, pi par la mèr’ Chatte…

 

-Si c’ést vrai, Clôvis, ma parole a’vaut eún ècrit. Mès dis-donc, dè quaique tu penserais…Aïe hou là là d’un marché conclu avec des faux papiers ? Ça compterait point, bin sûr…Eh ! bin mon gars, attendu qu’tu m’âs fait soûler, ma parole al’tait fausse, à preuve que j’m’en souviens pûs…À preuve itou que l’cochon, on a conv’nu avec la maîtresse d’aller l’vende à la foèr’ aux ognons du Mans…Marché nul…Aïe ! Aïe … Mès j’me tiens pâs quitte pour ça : la s’maine qui vient, j’aurai b’soin à la mair’rie d’Saint-Mâs ; j’irai t’cri chez tai j’te payrai eùn ‘am’lètte et eun’ tournée d’jambinet chez la mér’ Papillon ;ça s’ra désintéressé…Hou là…

 

-Ça fait rin, Prospè, t’és rin salaud, quant’ mîn-me !

 

-Quai qu’tu veux, Clôvis, j’sé pâs pu salaud qu’t’és ficelle…Ouyouille ! Sans rancune Clôvis !...

 

Le maquignon éprouvait le besoin d’épancher son dépit, et la mystérieuse indisposition de Prosper l’intriguait. Il se rendit chez Philbert où la fermière le reçut.

 

C’était une femme revêche, possédant toute la grâce d’une effraye découpée dans une planche à laver.

 

« Vous v’là, vous… ? si c’ést pour dèbaucher mon homme, vous pouvez bin r’tourner d’oûyou qu’vous v’nez !

 

-Non, non, la maîtresse…juste deux mots à ÿi dire, et j’m’en vâs.

 

-Il ést là bâs, en l’champ haut environ travâiller.

 

-J’ÿi vâs. »

 

Clovis confia sa déconvenue à Philbert.

 

« Més dis-moè donc, dè quai qu’i y’ést arrivé que j’l’ai trouvé au lit ?

 

-M’en parle pas ! c’est d’ ta faute… on n’a pâs idée d’fair’ saoûler l’monde comme ça. Tu m’as fait engueuler par la mienne, et j’oûse pû aller m’frotter à la Bèroux. V’là c’qu’i’s’ést passé : on n’tait tout seû tous les deux dans la méson à Prospè, après t’avai’ quitté, quant’le v’là qui pète eún grand coup. »Bon Yeú, que j’ÿi dit, n’en v’là eún pet, ça doit-êt’ l’am’lette à Clovis ! Avec eún pet come ça, t’èteindrais la chandelle. »… »Bin sûr que dit Prospè Cambin qu’tu paries que j’souffle la chandelle en pètant d’sus… ? » Et avant qu’ j’aye eu l’temps d’dire » ouf », le v’là qui pose culotte. Fallait’y qu’n’on soye saoûls, quant’mîn-m. « Approche la lampe, qu’i’ dit, et oûte le verre ! mets lâ bè-n’en face du soupirail. »Et comme j’ai l’habitude de ÿi céder sû tout, j’approche la chandelle.

 

Eh ! bin, mon vieux, on s’imaigine point eún’ affair’ pareille. Au moment qu’i lâchait son pet, eún pet comm’on n’n’a jamais entendu d’mémoère d’homme, il a sorti eún grand’ lueú haute comme ça…C’ést l’pet qui s’avait enflammé, et qui ÿ’ avait brûlé lés fesses ! En l’entendant houâler, j’ai point attendu l’èrgent d’mon reste, et j’ai fâilli renverser la Bèroux qu’accourait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 5 : Quand Milien court à la braconne

Quand Milien court à la braconne             Lorsque, de la « Préfecture », on s’engage dans le chemin creux qui escalade la Butte des Tuffettes, on passe devant une pauvre ferme flanquée de sa barge de bruyère, de son fagotier et  de son bûcher de plein air, une provision de gros bois née d’un fût saccagé, dont on voit encore la culée monstrueuse, invaincue, de l’autre côté du chemin, près du cratère d’où elle fut extraite. Ainsi meurent un à un, comme les maisons, les châtaigniers géants.

 

            Quelques poules et canards. Des hurlements de mégère, des meuglements de vache, des criailleries de gosses. Un idiot béat paraissant gober les mouches dans la cour.             Entre deux talus de mousse et de fougères naines, les racines tentaculaires étreignent des quartiers de roche. Le pied se fourvoie dans la triple rainure de sable mou qu’allonge la charrière.             La montée s’accentue. À mi-côté, le passage s’élargit : à droite un glacis que   dominent deux maisons. À gauche, un vieux puits béant et autour des bâtiments à demi ruinés : Les Pilons.

 

            Le chemin s’étrangle et se raidit, puis s’obscurcit. Derrière  une touffe d’osiers, un jardinet minuscule surgit, où les fleurs font orgie d’arc-en-ciel, se bousculent, se haussent pour attraper au vol un rayon de soleil.

 

            Une maisonnette est derrière. Son toit émergeant de toutes ses écailles moussues. Mais si vous franchissez la claie d’entrée et dépassez le rempart de corolles, vous découvrez la façade percée d’une porte unique et d’une croisée dérisoire : là, toute poésie s’évanouit.             Au bruit de pas, un étrange bonhomme apparaît sur le seuil. Sans âge précis, entre soixante et soixante-quinze ; il montre une grosse tête ridée, inquiétante, sur un corps trop long perché sur des jambes trop courtes, disproportion qu’accentue un vieux bourgeron militaire tombant sur un pantalon rapiécé. Une casquette paraissant collée par la crasse, de gros sabots cerclés de fil de fer complètent l’accoutrement.             Une maritorne apparaît derrière l’homme, découpant dans l’embrasure un faciès d’ivrognesse, cheveux tirés et ramassés au sommet en un champignon luisant et ridicule.             Jouant des épaules, cette caricature de femme se faufile, se campe près de son mâle, suivie d’une ribambelle de mioches barbouillés et loqueteux. On se demande s’il est raisonnable d’attribuer à un tel couple la paternité de cette marmaille.             Si l’on ose pénétrer dans la bauge de cette singulière famille, on y découvre le plus misérable mobilier. Là dedans, tout est noir, raccommodé, boiteux, dépaillé, disjoint et crasseux. Et cela pue la graisse, l’urine et l’alcool. Mais le bonhomme a doté cet ignoble intérieur d’une collection d’amusants petits lits à claire-voie qu’il a fabriqués avec des lattes de châtaignier, car le Père Fauchon est artiste…quand il est à jeun et d’humeur ouvrière.             Sous un hangar voisin, où quelques lapins, dans une caisse, broutent des rutabagas conquis sur le voisinage, des paniers, des resses, soigneusement tissés avec l’osier qu’il récolte ou qu’il vole ; des brouettes dont les brancards sont empruntés sans retour aux taillis du château, et dont la caisse et la roue pleine forment des rébus à la gloire du Chocolat Menier ; enfin, de petites voitures de même style qui servent à transporter les fruits du jardin et des rapines dans les bourgs voisins ; fruits convertis aussitôt en boisson. Le soir, le couple rentre à la maison en complet état d’ivresse, et tandis qu’éclatent injures et coups, les gosses mangent ce qu’ils trouvent.             En face de la maisonnette aux Fauchon s’ouvre un chemin transversal qui, par d’invraisemblables détours, arrive à flanc de coteau dans la cour de Prosper. À l’intersection des chemins, s’étend un jardin clos de haies où toutes sortes de légumes poussent avec une vigueur des plus rares aux Tuffettes. Deux grands poiriers noirs et crochus couvrent la moitié de ce potager. C’est le jardin du bonhomme, qui, s’il existe un are bonne terre aux Loudonneaux, peut se vanter d’en jouir. Toute sa consommation, tout son négoce,sont censés sortir de ce lopin.             Au-delà du jardin, le chemin s’enfonce dans le bois couronnant le sommet vers la ferme des Tuffettes, isolée sur l’autre versant. C’est dans ce bois que Milien avait entrepris, un mois plus tôt, de tendre des collets. Il était apparu à la brune, les poches garnies de fil de laiton. Il avait soigneusement repéré les « coulées » par où se faufilent les lapins, et savamment préparé ses « cravates » métalliques. Il les avait disposées, le nœud coulant bien arrondi à trois doigts du sol, et solidement fixé à un piquet.             Il en était à la troisième lorsqu’il avait eu l’intuition d’une présence. S’étant retourné, le jeune braconnier avait constaté qu’il était surpris, non par les gendarmes, mais par une jolie biche, une fillette en haillons qui le dévisageait en souriant.              Chaque jour, au crépuscule, Florida, l’aînée des Fauchon venait au bois faire provision de branches sèches. Ce soir-là, ayant entendu froisser les bruyères, elle s’était avancée à pas de loup et avait surpris le gars.

 

            « Tu m’as fait peur, Florida » dit-il. Le sourire de la jeune fille reflétait maintenant la maligne satisfaction d’avoir ému le fils d’une famille qui paraissait constamment distante de la sienne, et elle n’ignorait pas pourquoi. Personne, d’ailleurs, ne recherchait la société des Fauchon qui bénéficiaient d’une solide réputation de râpineurs, consacrée par des peines de prison.             Certes, d’autres aux Loudonneaux avaient connu quelques séjours à la geôle correctionnelle : le gars Traquet trop prompt à essayer ses poings sur les gendarmes ; la Boudin, qui se chauffait sans vergogne au dépens du Château et avec le bois de mine de Clovis ; même le Tatin, l’incorrigible chasseur clandestin. Mais tous ceux-là jouissaient d’un brevet de victimes qu’on ne pouvait décemment accorder aux Fauchon, obstinés à subsister au détriment du pauvre monde.             Milien et Florida se connaissaient de loin. Mais il avait fallu ce hasard pour les placer face à face dans la solitude. Et voici que Milien découvrait d’un seul coup la beauté de Florida. Car l’enfant était belle, d’une beauté attirante, insolite. D’un paquet de loques informes, qu’une coquetterie innée dissimulait de son mieux, sortaient des jambes nues, un peu grêles, mais joliment galbées, des bras minces, modérément musclés malgré les besognes, et surtout un franc visage encadré de boucles folles, et dont les yeux profonds explosaient comme des jais vivants.             Florida riait. Sa mignonne bouche avait élargi son dessin, dévoilant des dents blanches un peu pointues comme celles d’un louveteau.             « Laisse-moi ! pria le garçon.             - Te laisser ? Mais qui donc te retient ? fit-elle t’es libre ; Moi je suis ici chez moi… »             Stupide, figé, Milien restait, les bras ballants…             «  Je sais, va,  reprit-elle…Tu me méprises… »

 

            Il tourna les talons, et s’en fut, comme à regret.             Il allait disparaître derrière la haie, à l’orée du bois.             « Milien ! cria-t-elle…Milien !... »             Il hésita, puis, délibérément, s’effaça derrière le feuillage.             « Idiot ! Sauvage ! » hurla la gamine étreignant son fagot et pleurant de colère.             Florida souffrait. De quoi ? De l’ambiance où elle vivait. Des injures et des coups dont elle recevait large part, bien qu’elle assumât seule l’entretien de la triste maison, et se prodiguât pour ses jeunes frères et sœurs.             Dans sa vie, Florida ne connaissait que deux moments de quiétude : celui où le ménage s’absentait en quête d’argent ou d’alcool ; et l’heure précédent le maigre dîner, quand le prétexte du combustible lui permettait de s’échapper dans le bois. Elle se hâtait alors de confectionner son fagot, et pouvait ensuite goûter le plaisir d’une flânerie sans contrainte, mais trop courte.             Florida n’avait qu’à peine la notion d’un monde extérieur à la petite communauté des Loudonneaux. Ses seize ans rêvaient d’émancipation. Son imagination entrevoyait confusément des possibilités d’évasion.             Ce soir, Florida avait connu l’espoir d’une sympathie qui lui avait été refusée  jusqu’alors, mais que sa puberté sauvage réclamait d’un coup, impérieusement. L’aspiration inconsciente de son être à l’amour venait de lui être révélée à la vue de Milien, et lui, ce grand niais n’avait pas su, n’avait pas voulu la comprendre. Partageant l’aversion qu’éprouvaient tous les rustres d’alentour pour sa famille, il la méprisait, comme si elle-même était responsable des méfaits des siens. Elle souffrait d’autant plus de cette injustice qu’il avait failli céder à sa prière muette, et qu’au dernier moment il s’était ravisé.

 

            La douleur de son cœur puéril et inculte ne savait s’exprimer que par la rage. Elle se dirigea vers le dernier collet qu’avait tendu Milien, et le froissa, puis brisa le piquet. Elle fit subir le même sort aux deux autres qu’elle n’eut pas de mal à découvrir, puis elle s’en fut, calmée, mais se promettant de jouir, le lendemain,de la déconvenue du chasseur.             À ce moment, retentit au loin, sans douceur, la voix de l’ivrognesse.                         Au petit jour, Milien ne put que constater la destruction de ses pièges. Sans peine, il en devina l’auteur. Il allait s’en retourner après avoir recueilli ses laitons, lorsqu’un rire provocant fusa près de lui.             Florida ne chercha pas à se dérober lorsqu’il lui saisit le poignet. Il serrait, le gars ; mais elle jouissait de ce contact si peu douloureux à sa chair, inexprimablement doux à son cœur. Allait-il la frapper ? Secrètement, elle le souhaitait. Mais non. Son regard venait de rencontrer les grands yeux noirs de Florida, et d’y lire, au lieu d’une méchanceté sournoise qu’il attendait, une prière muette, mais fervente.             « Pourquoi qu’t’as fait ça ? Quoi que j’t’ai fait,moi ? » Insensiblement, il desserrait son étreinte.             « J’ai fait mal, Milien, bats-moi ! »             Le bon Milien n’y songeait guère. Il contemplait cette petite main restée délicate malgré les gros travaux, et restait songeur. Florida sanglotait. Elle avait glissé à terre, et lui, sans la lâcher, l’avait suivie sur le tapis de lichen. Gauchement, il s’efforçait de la consoler.             « Voyons, Florida, pleure pas !...de quoi qu’y-a ? »             Prodige d’une phrase ! Florida, rassérénée, s’était abandonnée sur la poitrine du garçon.             Milien, lui, eût été bien embarrassé de démêler les sentiments de compassion et de désir qu’il éprouvait. Mais elle ayant levé la tête, il rencontra de nouveau les yeux noirs, et sous les chiffons, sentit la rondeur des seins. De son bras, engourdi à force de tenir le poignet, il entoura la nuque de la petite, et avec une fougue qu’on ne lui connaissait pas, il colla sa lèvre épaisse à la bouche menue qui ne se refusa pas…             « Oûyou qu’al’ést, ç’te putain d’gamine ?...Attends…j’vâ t’en fout’dés prom’nad’en l’bouâ au matin !...             La colère de la Fauchon éclatait derrière la haie heureusement épaisse, et Milien n’eut que le temps de se jeter sous une cépée de chêne, avant qu’apparût la mégère. Florida, légère comme un écureuil, s’évanouit du côté opposé…             « Tu n’perds rin pour attend’… »             Effectivement, Florida ne perdit rien. Mais pour la première fois, elle reçut les coups sans un pleur.             Depuis, chaque soir, le fils Bèroux revint vers le bois des Tuffettes. Les poches pleines de collets dont il oubliait de faire usage, il aidait Florida dans la confection de son fagot ; puis, dissimulés au plus touffu du bois, ils se pelotonnaient au pied d’un arbre.             « Ma p’tit’Biquette, ma Rida, j’t’aime bin, disait le gars…           -Milien, mon p’tit’homme ! Si tu savais comme c’est bon d’se sentir aimée quand on est malheureuse ! je suis à plaindre, va. Tu n’peux pas savoir, toi. T’as une bonne mère, des parents qui travaillent, des frères et sœurs gentils…Les miens, à moi, sont des diables qui me font quereller toujours, malgré ce que je fais pour eux…Pas le tout petit, mon Jojo, qui a si peur quand on s’ bat chez nous. Mais pourtant, Milien, j’sens que j’s’rais en l’cas d’le quitter pour m’en sauver bien loin, dans une petite maison à nous…Tu me tiendrais comme ça, toute la journée dans tes bras…Et puis moi, j’f’rais ronron pour toi sur ton estomac, comme une petite chatte !... -Comme tu dis bin, Florida… Moi, j’sé bête, je n’sais point… -Oh ! ça fait rien, mon grand ! puisque je dis, moi, et que tu penses, toi…Oui répète-moi qu’tu penses, Milien, puis, que tu m’aimes pour de bon, qu’tu ne me laisseras jamais, malgré tout c’qui peut arriver…  -Mais oui, Florida, j’t’aime bin, mouè, j’te jure que j’t’aime bin toujours… -Vois-tu, disait-elle encore, ça m’fait plus rien d’être mal vue, à c’t’heure que je t’ai. J’veux bien être battue, pourvu que chaque soir je puisse venir me consoler dans ton giron, à défaut de rester ensemble. Mais je tremble, mon chéri, de penser que si nos vieux savaient…             -J’te laisserai point, Florida. AH ! j’t’aime bin…pour sûr, j’t’aime bin. » Il était sincère. Si Florida venait d’atteindre un idéal inespéré, Milien tout surpris découvrait dans la petite mendiante proscrite un esprit supérieur au sien, doublé d’une sensibilité rare.             Et sous les haillons de Florida, il se prenait encore aux attraits d’une chair vierge et farouche, d’un sang bizarrement étranger. Enigme d’une petite fleur exotique, Florida ? Son nom, ses traits, son geste, pour le gars des Loudonniaux, tout n’était qu’un mystère, mais mystère captivant : « Ma p’tite Biquette, dit-il un jour après une longue méditation, t’as point l’air d’une pésanne, tè…Tu causes point comme nous autes, et pi, t’â dés allures de d’moselle… » Et la fillette, évoquant des souvenirs très diffus, estompés par le temps : « Peut-être bin, Milien, peut-être,…Mais qu’ça fait, puisqu’on s’aime, et qu’on s’plait bin comme ça… ?

Chapitre 3 : La dynastie Bèroux

Chapitre 3 La dynastie Bèroux

Vers l'année mil neuf cent dix, Prosper avait épousé en justes noces, et suivant les us et coutumes du lieu, Joséphine Aglaé Rêche. C'était vaguement sa cousine, et il était presque impossible qu'il en fût autrement, puisque tous deux étaient originaires de ce coin, où la population semble pétrifiée depuis vingt siècles et plus.

 D'ailleurs le Monde est si petit et le passé si profond qu'ils devaient bien, aussi, être un peu cousins de l'adjoint et du juge.

Bèroux, donc s'était marié selon les us et les coutumes du lieu à l'époque; c'est à dire qu'il avait courtisé Joséphine juste le temps de lui déclamer "j't'aime, bin". Joséphine avait appris le passage par cœur et l'avait récité à son tour. Lorsque deux êtres sans complication se sont mutuellement déclaré qu'ils s'aiment, et! Bien ils se le prouvent, avec toute la puissance de la candeur originelle. Et dès que la preuve se manifeste ostensiblement, on s'avise que la Société impose des robes blanches, des oraisons, des formalités et des festins pour préluder à ces joies. Un peu tardivement, on commande la robe immaculée, à laquelle on ajoute quelques fronces afin de ne point trahir les réticences du confessionnal. Si dieu semble ne rien voir, chacun sourit un brin…

De cette remise au point, trois mois plus tard, sort un vagissement. Désormais, le ventre et la mamelle vont se relayer de douze en douze mois, se faisant chaque fois un peu plus mollement complaisants pour le nouveau venu. Ça, c'est la Nature. Et quand le bénéficiaire doit faire place à une nouvelle petite sangsue, quand le sevrage lui tire des pleurs, pour le consoler, on lui glisse dans la bouche un biberon empli de l'extrait de la pomme par la pissette de l'alambic. Ça, c'est le cadeau du Fisc.

C'est dans ces conditions, approximativement, qu'avait poussé l'arbre généalogique des Bèroux. Seulement, de mémoire d'homme aucun des ancêtres n'avait encore fait preuve d'une telle application.

Prosper jouissait d'une postérité directe représentée par douze sujets, produits de douze couvées, sans compter quelques accidents, mais sans "doublets". Son fusil, comme il disait, n'était qu'à un coup.

Cinq de ses rejetons avaient essaimé aux alentours. Le doyen, le "Désiré" qui avait jadis joué à loup-caché sous la toilette nuptiale, continuait les traditions de famille dans un minable "bordage" à trois cent mètres de la ruche paternelle. Il avait augmenté de deux unités la descendance de Prosper, avec la complicité tardivement légale d'Augustine, la fille d'une sorte de Titan femelle, la veuve Tribouillard qui faisait valoir seule deux journaux de terre.

Le fils de cette veuve avait épousé Berthe, le second des enfants Bèroux, dont le frère puîné, Jules, sans doute par représailles, avait enlevé la cadette Tribouillard.

Ces deux couples avaient dérogé en désertant le terroir, l'un pour le chef-lieu de canton, où l'homme boulonnait les traverses de chemin de fer; l'autre pour un domaine éloigné où le couple tenait la basse-cour.

Aux Loudonneaux, où l'émigration est souvent rendue nécessaire par l'exiguïté et l'ingratitude du sol, l'immigration est la grande exception. C'est ce que le bon sens du cru traduit par l'expression "chez nous, pour y rester, il faut y être né". Et l'on y reste, pour peu que quelque vieux consente à mourir pour céder aux jeunes sa place au soleil.

C'est ainsi que le quatrième Bèroux,"le Léon" s'était établi dans "l'endroit" du père Marmion, qui avait eu le bon esprit de défunter juste après lui avoir accordé sa fille, et que le cinquième," la Lise" s'était adoubée, avant de régulariser, avec"le Tatin Braco" à qui sa mère venait de léguer le droit à une pièce unique assise dans le marais.

Labourage, bricolage et braconnage sont les trois mamelles des Loudonniaux. Prosper labourait, Désiré labourait, Léon bricolait, Tatin bricolait, et tous braconnaient à l'envi.

Lorsqu'on pénètre chez Prosper, le soir, à l'heure où le reste de la famille est réuni, la première question qu'on se pose est celle-ci: comment tout ce monde peut-il se caser la-dedans ? Et pourtant, naguère, on en avait logé davantage.

Dans un cliquetis de couverts, parmi les pleurnicheries de gosses et les glapissements de femmes dominés par la voix cassée de Prosper, neuf personnes achevaient un repas dont la soupe au pain, les pommes de terre à l'eau et le fromage blanc composaient l'essentiel.

La flamme dérisoire d'une lampe "Pigeon" tentait en vain de rivaliser avec un feu de fagots qui suffisait à l'éclairage.

Sitôt la dernière bouchée avalée, la mère Bèroux se préparait à empaqueter pour la nuit son dernier-né ,"le Louis" dit "tonton", à cause de ses neveux plus âgés que lui-même, lorsqu'entra la mère Picot, des Pilons.

"Bonjou la compagnie, dit la visiteuse…Doux Jésus qu'j'avez-là eun'belle petite fille: c'est-y bin son père, les mîn-mes-yeux, l'mîn-m'nez, la bouche et l'menton…Quiens! més j'me trompe, dit-elle, c'est-eùn gârs!"

C'est que, pour prouver sa ressemblance avec le père, le moutard venait de retrousser sa petite robe rose jusqu'au nombril.

"Oui, dit la Bèroux, secrètement jalouse,i'disant tous qu'ir'semble à son père. Pourtant, èrgardez-donc, il a l'reintier bin râblé comme le mien. Jusqu'aux moulettes des pieds et les nouinces des mains qu'ètant faites comme les miennes. Ah! il est bin à nous deux!

-Il est-t-i échaboti? demanda la mère Picot.

-J'vous cré. L'aut'jou, j'sortais d'baratter à la laiterie, pû d'quéniau! j'ai cherché partout, ergardé dans l'puits et dans la mâre, jupé longtemps, rin. Vous savez pâs oûyou que j'l'ai r'trouvé?Eh! bin dans la nige au chién, mussé avec le Médor.

Ah! il est dru. Et j'cré bin qu'i's'ra fumellier comme aut'foés dèfunt son grand'père. L'aut'jou, la mér'Cul-d'Pâillon al'avait pâs ÿu l'temps de l'prend' su'son bras qu'il'tait déjà environ ÿi fouger entre les estomacs sous sa camisole.

-Heû lâ!!!! j'k'menç't'i'à causer un peu?

-Causer?…Mès i'n'f'rait qu'ça la journée au long. Vous allez voèr: allons, mon chèri, dis quiouqu'choûse à la dame… dis vite…tu veux bin dire quiouqu'choûse à la dame?

-Voui.

-N'on dit:voui, manman

-Voui, manman

-Eh! bin dèpéche tè d'ÿi dire quiouqu'choûse à la dame…a'va t'donner des bonbons….ah! le v'la qui s'décide…

-Marde!"

Le mot se perdit dans le brouhaha. Vexée, la Bèroux se rabattit sus ses autres mioches.

-Allez! Au lit, vous aut'et vitement! Mèlie, débarrasse la table. Tai, Cendrine, met ton p'tit frér'au lit…É pi toûs, foutez-moi l'camp en la chambre!"

Mèlie, une gringalette de neuf ans desservit en rechignant, tandis que la mère installait le Tonton dans une petite caisse de bois haute sur patte, au pied de l'unique lit de la salle commune. La Cendrine, qui, à dix-sept ans, avait déjà des allures de petite vieille, entraînait "l'Ugène" six ans, dans la chambre voisine, où la suivirent bientôt l'gârs "R'nest" et "L'Victo", deux galopins de douze et quinze ans, puis "le Milien" un costud de vingt printemps.

Et tout cela, en tas, fesses à l'air, riant, pleurant, se battant et pétant, s'en fut occuper les deux grands lits de bois et le lit de fer qui emplissaient la chambre, entre une armoire vermoulue et une commode bancale, où, sous globe, achevait de s'effriter une couronne de mariée.

La mère Picot reprit le chemin des Pilons. Prosper poussa le verrou, se dévêtit à la lueur mourante du foyer, et coula sa grande carcasse entre les draps, tandis que son épouse ajustait son "de nuit": une camisole raide comme une tôle, par dessus la chemise "grande et ample" qui semblait l'étayer, puis une " gouline" bien blanche.

Hygiénistes et puritains, rassurez-vous! Il manque trois verres sur quatre à chaque fenêtre, la cheminée tire aussi bien que les portes; et chez Prosper, la Nature n'a pas plus de secrets que l'esprit n'a de détours.

Chapitre 2 : L'insulte

Chapitre 2 Prosper Bèroux

 

"J't'aime bin, més j't'emmerde!" C'est tout un programme, cette devise que Prosper a inscrite, une fois pour toutes, à son blason. Car Prosper est un prince, bien plus, un roi; un patriarche ayant engendré, à lui seul, presque un quart de la population de l'endroit, et, apparenté, de près ou de loin, avec tout le surplus du peuple sur lequel il exerce une autorité incontestable. Prosper, roi des besogneux, des garennes à queue blanche, des châtaigniers, des seigles blonds, de la "goutte", de l'humour, et de tout ce qui s'ensuit.
Au physique, Bèroux est sec comme une écoperche, maigre comme sa terre. Il est mal rasé, sauf le Dimanche, mal bâti et mal patté. Quand il marche, sa jambe gauche se plie en dedans d'une façon étrange; et son profil évoque assez bien un éteignoir.

Prosper Bèroux ne sait ni lire ni écrire, mais il sait compter et s'expliquer. Il compte parce qu'il y fut toujours forcé, à cause de sa gueuserie et de ses douze gosses. Et s'il s'explique, c'est généralement pour défendre le peu qu'il possède contre la rapacité de ceux qui n'en ont jamais assez.

Au labeur Bèroux est habituellement flanqué d'un compagnon têtu comme lui: Mouton, l'aimable mulet, rue dans les brancards avec quiconque, mais se montre docile avec son maître

Prosper travaille trois mois l'année rien que pour son boire. Chiquant et gueulant, il prend soif; et sitôt qu'il a bu, il éprouve le besoin de chiquer et de gueuler, de gueuler en patois, en faisant de grands gestes. Il tutoie tout le monde, et dirait "tu" même au préfet ou à monseigneur s'il avait affaire à eux.

Quand, dans une conversation, il commence à injurier familièrement son interlocuteur, c'est signe qu'il l'a en sympathie : Oui, mon salaud, c'èst comme j'te l'dis, et c'cochon-là, comme ca s'rait bin tè, v'là de vrai quai qu'il a oûsé m'fair'."

Prosper est heureux quand il peut sortir une grivoiserie; mieux, une cochonnerie.
Sa grande joie annuelle , c'est quand il se rend à la brûlerie pour y quérir une énorme bonbonne d'excellente eau de vie à 55° qu'il a fait distiller. À chaque ferme, le mulet fait halte à la porte d'un copain : on descend chaque fois la précieuse bonbonne et allez donc, on trinque…!Largement. Dès la troisième station de ce chemin de croix diabolique, Bèroux est "rentortillé saoul", et commence à chanter, en très faux bourdon, un cantique impie, où la servante d'une messaline champêtre s'en va réclamer, au presbytère, une chemise à dentelle emportée par mégarde

Mossieur l'Curé, Mossieur l'Curé,

………………………………….

Re..portez la cheminse

Oûyou qu'vous l'avez prinse……

" J't'aime bin, més j't'emmerde!" Malgré les élisions, cette phrase est bien française. Surtout, elle enferme un sens profond. Pour Prosper, cette antithèse ne constitue ni un outrage, ni l'amicale formule préludant aux affections naissantes. Sans qu'il en ait conscience lui-même, c'est un programme philosophique, par lequel il affirme solennellement son indulgence pour l'humanité, en même temps que sa ferme résolution de ne point se soumettre à ses contraintes.

Combien peu d'humains sont capables d'interpréter de telles subtilités! Prosper en avait fait la cruelle expérience

C'était un jour de fête nationale qu'avait choisi M.Henry faisant à ce moment fonction de maire à Parigné, pour aborder notre héros et lui reprocher en termes véhéments de ne pas envoyer régulièrement ses enfants à l'école. Or, Prosper avait sur la pédagogie des idées bien arrêtées. Il estimait qu'à partir du moment où ses rejetons étaient capables de lui ânonner la gazette hebdomadaire ou de lui totaliser sur le papier réglé du bureau de bienfaisance un compte élémentaire, leur présence devenait bien plus utile à sa cour que sur les bancs de l'école.

Il prétendait encore qu'il importait davantage de planter à temps les pommes de terre que de connaître le nom de leur inventeur, et que l'avenir des champs de navets de Bois-Loudon présentait infiniment plus d'intérêt pour le cheptel des Loudonniaux que le passé de l'Île de France.

Le magistrat municipal refusa catégoriquement d'entrer dans ces vues, exprimées pourtant par Prosper avec toutes les finesses de la rhétorique du cru… On n'avait pas inventé la démocratie pour des prunes, ni même pour les poires de Monsieur et de Curé. Le droit à la liberté s'étendait jusqu'à celui d'ignorer la "Jographie" disait-il. Et à bout d'arguments, il avait décoché à l'édile, au milieu d'une assistance endimanchée, son fameux " J't'aime bin, mès j't'emmerde!"

Le maire adjoint chancela dans son amour propre. Malgré qu'il eut cueilli quelque trente ans plus tôt un diplôme au chef lieu de canton, son cerveau se refusait aux transpositions idéologiques. Et, prenant pour son compte une formule qui ne s'adressait qu'à la collectivité, il eut l'impudence d'exiger des excuses. Des excuses! Le Roi des Loudonniaux se refusa aux abaissements. Mais huit jours plus tard, la Maréchaussée envahissait ses domaines afin de l'inviter à exposer sa thèse au Palais de Justice.

Ce n'était pas la première fois que Prosper se mettait dans le travers juridique. Mais, il faisait l'étrenne de la sanction. Gros événement qui le laissa d'abord plein de perplexité. Son honneur exigeait qu'il fit échec à une autorité qu'il refusait de reconnaître, mais le sentiment de sa faiblesse sociale le laissait anxieux des conséquences. Curieux des détails de la lutte qui s'engageait contre lui, il prit un parti qui prouverait que l'instruction n'a rien à voir avec l'à-propos: il assisterai incognito à son propre procès. Cela lui permettrait à la fois de tenir tête par l'absence et de s'informer par la présence.

Il n'ignorait pas que le public est admis en badaud à cette sorte de spectacle dont s'étaient pourléchés autrefois quelques-uns de ses voisins. Pour éviter d'être trop facilement reconnu, il laissa passer un dimanche sans se faire raser, et fit l'emplette d'une casquette large comme un auvent, qui, enfoncée jusqu'aux yeux finirait de le rendre méconnaissable.

Le jour de l'audience, bien qu'il eût avalé une bonne ration de goutte pour se donner du cœur, c'est avec de fortes palpitations qu'il gravit les marches du Palais de Justice.

Le tribunal du Mans, antichambre de la prison à laquelle il colle comme un casier judiciaire à un condamné, possède une architecture sans charme: c'est un bloc avec des trous. Il ne se distingue en rien des autres purgatoires terrestres de la ville: casernes, écoles, usines, si ce n'est par cette particularité: d'avoir autrefois servi ce cloître aux Visitandines du "ci-devant', qui, du moins, s'y emprisonnaient volontairement.

Prosper devina confusément quelque chose comme cela tandis qu'il attendait, dans la foule, l'ouverture de la petite porte du public. C'est d'une remarque simpliste et peu déférente qu'il résuma son impression: "quelle drôle de soue!"

Il n'était pas au bout de ses surprises. Dans la salle d'audience, la Thémis régionale, étalée dans les trois quarts de l'espace paraissait beaucoup plus à l'aise que le Peuple Souverain, entassé comme sardines en caque derrière un bas flanc.

Le costume rituel retenait l'attention du néophyte: la blouse noire évoquait pour lui celle que son père vêtait autrefois pardessus ses habits du Dimanche, pour les ménager.

" Ah! pensa-t-il, ç'qu'on doit s'pocrasser à ç'mètier là!"

Le mortier et le rabat l'intriguaient davantage. Convaincu que ces messieurs allaient faire la quête avant la reprise ,comme le curé au milieu de sa messe, il trouvait la coiffure ingénieuse. Le rabat l'occupa plus longtemps, mais au bout d'un quart d'heure, lorsqu'il eut constaté l'abondance des paroles débitées, et se souvenant des nourrissons des Loudonniaux, il crut parfaitement en deviner l'utilité. Ainsi sombrent dans le ridicule les princes lointains égarés dans la Civilisation.

Cependant, Prosper commençait à s'intéresser prodigieusement. Ce monde si étrangement pince-sans-rire, qu'il considérait comme une quintessence de maire et de brigadier l'amusait, tout en l'effrayant. Il semblait que, de l'issue de son procès dépendait son prestige rural. Dès qu'il se fut imprégné du coup d'œil, dès qu'il eut épluché le détail de la mise en scène, il s'efforça de démêler la signification de l'acte qui se jouait.

On venait d'expédier en un tournemain toute une brochette de petites bonnes-femmes en robes de bure marron et en bonnets blancs, qui, avec une belle crânerie n'avaient trouvé qu'un sourire gouailleur "à ajouter à leur défense" selon l'expression consacrée. À présent, un vieux chemineau très déférent et très crasseux s'expliquait avec le haut personnage qui conduisait le débat.

" Vous possédez actuellement à votre casier judiciaire, disait ce dernier, vingt condamnations pour vagabondage.

- C'est forcé, Mon Président, répondait l'autre.

- Forcé?…Ah! par exemple…

- Mais oui, Mon Président. Supposition qu'vot'mére a's'soye saoûlée, et qu'a'vous aye abandonné…"

Le président bondit.

" Vous fâchez pâs, Mon Président, c'est façon d'dire, ça peut arriver. Me v'là donc abandonné. J'cherche d'l'ouvrage, et pendant que j'cherche d'l'ouvrage faut bin manger. Mame Dubois, qu'est une sainte femme, a'm'donne; l'Pont Rouge, qu'est rouge, i'm'loge, et l'commissaire, qu'est républicain, i'm'fout en prison…

- Accusé, cessez vos plaisanteries n'est-ce pas? La Société n'accepte pas de leçons d'un vaurien; terminons-en.

-J'ai fini ,Mon Président. Vous allez donc me mettre huit jours, quinze jours. Je sors la semaine prochaine ou l'autre, et me r'voilà dans le même cas. Y'a cinquante ans qu' ça dure Mon Président. J' devrais avoir douze cents condamnations, j'en ai qu'vingt, et pas une pour vol. J'sis un honnête homme, une petite rente, Messieurs les Juges, une petite rente…

- L'hospitalisation, si vous voulez?

- Autant la prison à perpétuité, Mon Président!"

Le président s'inclina à droite, puis à gauche, marmonnant quelque chose à l'oreille des deux cariatides qui le flanquaient et hochèrent successivement la tête…

"Huit jours!…" cria-t-il.

Prosper Bèroux venait de découvrir qu'on peut dire n'importe quoi à n'importe qui, à condition d'y mettre les formes, ce qui n'était guère dans sa manière. Pourtant le "Mon Président" du bonhomme, il le comprenait fort bien, disait parfaitement ce qu'il voulait dire.

"Huissier, appelez l'affaire Bèroux!"

L'huissier ouvrit une porte.

"Affaire Bèroux !" cria-t-il dans l'antichambre.

On vit entrer trois personnages tondus et rasés de frais, vêtus de noir, comme des croque-morts. Le cœur de Prosper, là-bas, dans le fond, battait la générale.

" Lequel est Bèroux?" demanda le président. Aucun ne bougea.

" mais alors, le prévenu, où est-il?… Défaut?

-Pardon, Monsieur le Juge, hasarda l'un des témoins, je crois bien avoir dépassé sur la route la carriole de Bèroux… Sûrement, il lui sera arrivé quelque chose en chemin…"

Sans qu'il s'en doutât, le témoin à charge venait déjà de prononcer plaidoirie.

" Bon, mais le défenseur? Il n'est pas tombé de voiture, je suppose?…

-Pas d'avocat désigné, Monsieur le Président, déclara le Ministère Public."

Un des avocats présents, à qui le défenseur bénévole venait de dire deux mots, levait le petit doigt.

" La cause vous tente?, Maître Petitblanc" demanda le juge en souriant.

Maître Petitblanc était inscrit au barreau depuis l'avant-veille. Il eut, pour le président un sourire timide qui tourna au rictus.

" De quoi s'agit-il, monsieur le Président?

-C'est très simple : un gros mot à l'adresse d'un maire dans l'exercice de ses fonctions. Nous plaidons absent ?Nous renvoyons à huitaine?

-Monsieur le Procureur, nous nous en voudrions d'importuner tant de monde une seconde fois pour une telle cause. Nous plaidons, exprimant le vœu qu'il nous soit tenu compte de notre bonne volonté."

" Tu parles!" pensait Prosper dans son coin.

L'huissier fit sortir les témoins. Le Président lut l'acte d'accusation qui se résumait en huit lignes.

" Henry Zéphirin!" appela l'huissier.

" Vous vous appelez Henry, Zéphirin Anselme Théodule, né le 18 Juin 1883 à Parigné l'Évêque de Baptiste César et Adelaïde Noëmie Cruchon".

Des rires étouffés fusèrent dans le fond de la salle. Le plaignant, à ce rappel généalogique avait rougi jusqu'aux oreilles qu'il portait longues et dégagées. Il lui semblait que le président, entre les mots, lui en glissait d'autres, confidentiellement :" Ah tu en veux de la Justice? Eh! bien, ça t'apprendra à nous déranger pour si peu." et tout compte fait, il trouvait l'affront de Prosper plus anodin que celui que venait de lui infliger l'État-Civil par le truchement du Tribunal.

" Vous êtes cultivateur aux Venelles, adjoint au Maire de Parigné, dont vous assumiez les fonctions le jour de l'événement. Racontez-nous, Monsieur ce qui s'est passé le 14 Juillet dernier."

Et Zéphirin Anselme Théodule raconta ce que nous savons, et que vinrent confirmer sous la foi du serment, les deux témoins extraits de la coulisse.

Le Procureur se leva. Il fut bref, mais empathique :

" Messieurs, il est intolérable que des citoyens prennent prétexte d'une observation parfaitement fondée pour injurier grossièrement et publiquement un Honorable-Représentant de l'Autorité. Si la Loi ne sanctionnait de tels écarts, Messieurs, où irions-nous? au désordre, à l'anarchie! Parce que l'administration communale, la plus près, la plus directement issue du peuple, et si dévouée, forme la base même de nos institutions républicaines, que plus que tout autre, peut-être, elle doit se faire respecter de ce même peuple avec lequel elle est en contact permanent je vous demande une condamnation sévère, exemplaire.

" Zut, pensa Prosper, jamais j'aurais cru que d'dire " merde" au gars Henry des Vénelles, ça risquait d'fout'le gouvernement en bas. Faut-y que j'soye quiouqu'eùn, quant'même!"

À l'invite du Président l'avocat prit à son tour la parole. Il était jeune, inexpérimenté, mais fort intelligent et sûr de sa langue.

" Monsieur le Président, Messieurs les juges, un regrettable incident nous empêche de comparaître…

-Simple hypothèse" coupa le procureur…

" Quel culot" pensa Prosper.

" Hypothèse étayée par un témoignage spontané, reprit le défenseur. Mon client…

-Occasionnel, interrompit en souriant le président.

-…mon client habite une région sauvage, isolée, déshéritée. C'est un rustre, un primitif, ne disposant, pour exprimer sa pensée rudimentaire, que d'un vocabulaire dérisoire. Première circonstance atténuante…"

" Bon! murmurait Prosper, ç'ti-là qui m'attaque,i'm'grandit; ç'ti-là qui m'dèfend, i'm'met pu bâs qu'la terre!"

" Deuxième circonstance atténuante: Monsieur le Procureur nous reproche la publicité du propos. Or, sans vouloir entacher en quoi que ce soit l'honorabilité du respectable représentant municipal de Parigné, nous sera-t-il permis de faire remarquer que l'injure- si injure il y a- n'étant que la conséquence d'une observation faire en public un jour de fête, la publicité incombe toute entière , non à mon client, Messieurs les Juges, mais à Monsieur l'Adjoint lui-même…Je dis bien: "Si injure il y a". En effet, messieurs, de quoi se compose la phrase incriminée?… De deux propositions contradictoires, dont la seconde seulement, malgré la gloire qu'elle a conquise à Waterloo (rires) pourrait être considérée comme irrespectueuse.

Mais la première, Messieurs, en témoignant d'un amical et indéfectible attachement, d'une incontestable déférence, ne détruit-elle pas d'avance tout ce que la deuxième semble présenter de fâcheux.

Deux forces contraires s'annulent. En vertu de ce principe constant, c'est l'acquittement, Messieurs, l'acquittement pur et simple que je sollicite de votre noble justice…

-Pardon! intervint le procureur qui ne tenait plus en place, tant il prenait l'affaire à cœur. Messieurs, nous jugeons sur des faits et sur des textes, non sur des sentiments ou des appréciations. Or, le fait est patent, l'injure existe, fut-elle noyée dans un océan de compliments. Le délinquant se fût-il présenté un bouquet de fleurs à la main pour débiter son incongruité (rires) il n'en serait pas moins un délinquant. Sans .m'opposer aux circonstances légèrement atténuantes, je réclame une stricte application de la Loi!"

L'avocat, consentant à jouer perdant, demanda l'extrême indulgence.

Lorsqu'il se tut, la trinité judiciaire tressaillit comme le voyageur qu'éveille l'arrêt du train au milieu d'un rêve.

" Le Tribunal, attendu ququatorjuillenfcentrentsixnomésperbèroupubliqumendclaré-

dvantémoinonoméhenrysfinanselmadjoinmaird'Parignélvêque: " J't'aime bin, mès j't'emmerde!" (rires)…

Attendu quléfaisonrconuetombsoulcoudlaloiduinneufjuilléquarevinun.

Considérant qulialieudtenircomptecirconstançatnuantenfveurdlacusésrlquelson-frnilmeilrrenseignements.

Par ces motifs, condamlnoméBèrousper à dix huit francs d'amende et aux dépens…Huissier, à une autre…"

"Ça fait rin, notait Prosper en descendant les marches du Palais, j'me doutais pas que ç'mot-là, malgré qu'il'tait s'mé en bonne terre et bin fumé, i'f'rait tant d'petits pour si peu d'érgent!… Mès, tout d'même, j'dois ét'e quiouqu'un: l'vieux traînier il a mis cinquante ans pour avoir drét à touâs minutes de justice, et moè, avec un seul mot, j'en ai yu pour eùn' gran'demi-heure!"

Il eut pourtant la surprise à quelques temps de là, en recevant le mémoire, de constater que les six écus de la Justice avaient aussi fait des petits, jusqu'à concurrence de cent quarante trois francs et des décimes.

Il fit inscrire ses gosses à l'école des Commerreries, un écart composé de deux fermes et d'une auberge, à six kilomètres des maires et des gendarmes. Et lorsque le régisseur de Loudon vint lui demander d'effectuer un charroi de trente stères de bois de chauffage pour la mairie de Parigné, il se récusa.

" Voyons, Bèroux, tu sais bien que nous ne pouvons aller chercher un charretier à trois lieues. D'ailleurs il n'y a que ton mulet qui peut nous tirer ça sur le sable des Tuffettes."

Prosper demeurait insensible à la flatterie, même en la personne de son baudet. Mais il prouva qu'il savait compter:

"Bon Dix cordes, quatorze francs six sous en pûs par corde, et poeyé à chaque livraison.À prend'e ou à laisser, arrange tè avec la mairerie!"

C'était exorbitant, mais il fallut y passer, le bois étant acheté ferme, et nul charretier à la ronde ne voulant se charger du travail.

Prosper s'arrangea pour effectuer son dernier tour le soir même où le conseil se réunissait. Et, son bois déchargé, son dernier règlement empoché, il entra fièrement au " Café de Paris", où ces messieurs terminaient la délibération par une partie de "manille". Il prit une "goutte" sur le pouce, et avisant l'adjoint en nombreuse compagnie, il lui jeta:

" Eh! bin, mon vieux Zéphirin Anselme, tu sais, j't'aime bin, et j't'emmène grâtis, si tu veux profiter d'ma chârte."

 

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Chapitre 1 : Veaux et cochons

PROSPER BÈROUX

Roi des Loudonniaux

 

Chapitre I : Où il est question de veaux et de cochons…

"Mon gars Prospè, faut qu' tu m'vendes ç'viau là!…"

Assis face à face, les coudes sur la table graisseuse, les deux hommes s'affrontent. Dans la cheminée, un grand feu enveloppe la marmite de ses franges de flammes. Des lueurs s'accrochent aux reliefs du mobilier. Un méchant lit de noyer vêtu d'un couvre-pied surmonté d'un édredon dodu; un corps de buffet dit "basset" aux pieds cagneux, décoré de rosaces; une table desserte appuyée au mur sous un invraisemblable bric à brac d'ustensiles de cuisine.

Une petite femme sèche, à la peau jaune, sans âge, s'agite autour de la pièce en faisant claquer ses sabots sur le pavé délabré. Du foyer, où elle tisonne le charbon, elle va au buffet, pose sur la table devant les deux hommes qui semblent s'épier, deux énormes tasses, les petites cuillers, le sucrier. Elle revient avec un flacon cocasse, représentant un bonhomme en redingote, à cheval sur un tonnelet; puis tirant de la cendre un "potansé" de terre vernie brune, verse dans chaque tasse un café bouillant. "Sucrez-vous donc ",dit-elle.…

" Mon gars Prospè, faut qu' tu m'vendes ç'viau là!", répète le solliciteur…
Le feu lui décoche des gifles roses découpant sur un fond d'encre son profil de brave homme, qu'un nez aquilin trop mince, des lèvres trop souriantes, un menton trop pointu, signaleraient à tout observateur perspicace pour celui d'un roublard. Sa casquette plate, sa blouse bouffante de couleur d'ardoise et la grosse canne à dragonne de cuir sur laquelle il appuie ses mains superposées, tout indique le maquignon classique. Il insiste:

" Faut absolument qu' tu m'vendes ton viau. Tu m'f'râs pâs entend'e que t'âs pâs l'intention d'te'défair'd'eùne bète que tu peux pâs nourri' puisque t'âs déjà touâs vaches pour deux hommées d'méchant pré."

Et devant les protestations de l'autre, il se fit pressant:

" Allons, Prospè, parions qu'avant huit joû's, l'viau i s'ra parti!…Je n'veux point t'fair' de r'proche ,mais tu sais bin que j't'ai jamais manqué,qu'chaque fois t'âs eu besoin d'un service, j'me sé trouvé à point pour te l'rend'e….Faut bin m'laisser eune petite affair' de temps en temps, ça n'n's'rait-y qu'pour me défrayer et pour m'aider à élever mes dix quèniaux…"

Le café froidissait dans les tasses .Les deux hommes y plongent le nez, s'observant à la dérobée. Prosper saisit le bonhomme de verre, et lui fit cracher, par sa petite bouche en cœur ,une "jilée" d'eau de vie du cru dans la tasse de son interlocuteur, qui releva le goulot pour la forme; puis il se sert une rasade.

" Bon, repris le maquignon. Admettons qu'tu vends point l'v'iau. Mais les cochons? Tu m'diras point qu'i'sont point v'nus,ceuz'là…L'pu groûs, i pèse bin ses touâs-cent-vingt-livres…

- É pi l'pouce, observa Prosper.

- Oh !Oh ! mettons ça pour touâs cent trente …Supposition qu'tu gardes l'petit pour nourri ta maisonnée c't'hivê…T'espères-point m'ner l'aut 'jusqu'à quat'cents? Pour peu qu' ta coche qu'est prête à goriner a' fasse sept ou hui'-z'élèves, faudra bent'dèfair' au moins d'un des grous…Vends-moi-n'en un!"

Le marchand se passe la main dans le cou ;et, s'éloignant sur le banc, lève les yeux vers le plafond: des fromages blancs qui sèchent sur une claie pendue aux solives viennent de lui pisser une goutte de petit lait sur la nuque.

" Non, mon gars, dit Prosper, je n'sé point décidé. Cès bèt'là, ça va'core prend' du poids. C'est à peine venu, et l'prix d'la chiai va toujoû en augmentant; rin n'presse…

- L'prix d'la chiai raugmenter! cria l'autre. Quiens, mon gars, v'là les prix d'la Villette, dit-il en sortant un journal de sa poche…Viau, baisse de cinq à six sous…porc, premier chouâx, baisse de dix sous dans la journée, bœuf…"

Il est interrompu par la petite voix aigre de la "maîtresse" Bèroux:

" N'empèche, dit-elle, que "maîte' Bigot" il a cor' vendu eùn' vache avan-z'hié su' l'pied d'dix francs au boucher d'Pârigné."

- J'dis pâs. J'dis pâs…mais c'est fini, crèyez-moi vous r'gretterez!"

La sincérité n'incommodait nullement Clovis Brunet. La mercuriale dont s'autorisait le madré chevillard indiquait des prix en hausse ferme. Mais il n'ignorait pas que ni l'un ni l'autre ne savait lire et ne pouvait contester. D'autre part, s'il désirait si vivement traiter cette affaire avec son "ami" Prosper, c'est que celui-ci lui devait déjà depuis deux ans le prix de quatre petits "laitons" que le fermier n'était pas pressé de solder.

Pour les remboursements le marchand n'avait pas toujours besoin de faire appel aux bons sentiments de la clientèle: on verra qu'à l'occasion il y pourvoyait lui-même. Quant à ses dix enfants, il avait su les former, puis utiliser les aînés au mieux de ses intérêts, en les employant à des besognes de manœuvres dont le revenu suffisait à l'entretien des cadets. Pour Clovis, atteint d'une déformation professionnelle qu'il ne soupçonnait même pas, la famille était un cheptel mis par Dieu ou par la Nature(on n'a jamais su s'il était croyant) au service des appétits d'argent du père.

Il chérissait sa femme comme on aime une cuisinière économe, et une bonne poulinière apportant son produit de force musculaire pour les travaux qu'exigeaient des entreprises toujours plus nombreuses et toujours plus variées.

Clovis chérissait ses enfants à raison d'un à la fois: le dernier-né. Ensuite, il les aimait simplement, jusqu'à leur dixième année, où, en les sacrant d'un premier coup de pied au cul, ou d'un premier coup de fouet, il inaugurait leur carrière de bêtes de rapport. Cet homme pratique, appliqué avec le même soin aux petites affaires et aux grandes, était passé de la boucherie au trafic de bestiaux, puis à celui du "bien". À ce jour, il se trouvait à la tête d'une exploitation forestière et d'une demi-douzaine de fermes.

Clovis respectait la Loi, qu'il savait fort bien utiliser, à l'occasion, pour se défendre, mais il en appréciait surtout l'élasticité, qui lui permettait de friser la friponnerie sans perdre la qualité d'honnête homme.

Comme Bèroux ne semblait pas pressé d'effacer sa dette, et que le Code, encore trop étriqué à l'avis du créancier ne lui permettait pas de se payer dans les armoires, il fallait trouver une solution; une solution simple, sans frais.

"Autre affaire, proposa-t-il. J'ai vingt cordes de bois de boulange à tirer su' la route depuis l'bois des Tuffèttes…

- Non, mon vieux, pas la peine…Rin à fair'…J'ai assez d'ouvraige comme çà à la maison…À la tienne!"

Prosper, de sa tasse, choqua celle de son interlocuteur, avala d'une lampée l'eau de vie, se leva en essuyant sa moustache d'un revers de main. C'était un congé. Clovis le comprit. Ravalant son dépit, il sortit, donna quelques vigoureux tours de manivelle à sa "De Dion 1906", et dès que le moteur eût toussé, bondit au volant.

"À te r'voir!"Il démarra dans un désarroi de poules et de canards, prit de court la charrière, au risque de verser, et déboucha sur la route, juste devant une charrette anglaise filant à fond de train

."Hep!…Hep!…Ledru!

- Tiens! Clovis!

Les deux hommes immobilisèrent leurs véhicules. Le voiturier enflé, cramoisi, suant, vêtu d'un bourgeron clair et d'un pantalon de toile noire, coiffé d'un panama et chaussé de galoches s'autorisait de son embonpoint pour attendre l'autre sur sa banquette.

"Ça va, mon vieux Ledru? Rien de neuf à Parigné?…

Clovis jeta un coup d'œil furtif du côté de chez Bèroux , puis rassuré:

"Dis donc, un petit service en vaut un autre…je te connais un veau à acheter, mais…"

Les deux hommes parlèrent à voix basse, et au bout d'une minute, se serrèrent la main sur un 'entendu" cordial.

Le lendemain dès le petit jour, et comme par hasard, la" vachère" du boucher Ledru s'arrêtait dans la cour de Prosper Bèroux. Et moins d'une heure plus tard, après l'inévitable scène du café "bien consolé" et de la discussion réticente, le vau était hissé dans la voiture, remorqué à la fois en tête par une longe, et sur le flanc au moyen de sa queue retroussée.

L'émotion du pauvre animal fut telle qu'il lâcha simultanément un beuglement et une molle tartine qui s'étala par moitié sur le plancher de la vachère et sur le sabot de Prosper: symbole d'une double chance en une double bonne affaire.

" Bon Dieu!, s'écria le boucher en ouvrant son portefeuille pour régler son achat, je m'aperçois que je n'ai sur moi que la moitié de la somme. Mal à rien, Maître Bèroux, vous avez bien confiance: je vous apporte le solde tantôt" et il partit.
La table n'était pas desservie, au début de l'après-midi, qu'il revenait cette fois dans la charrette anglaise. Il entra, salua la tablée qui était nombreuse, et s'assit sans façon. À ce moment, on entendit s'essouffler la De Dion de Clovis.

Deux maquignons de suite dans la même maison c'est beaucoup. Deux ensemble c'est suspect, Prosper fronça le sourcil. L'autre entra, s'installa au bout de la table; et, le café bu, il ne resta plus en tête à tête que les trois compères.

" Règlons nos comptes", dit Ledru. Il sortit une liasse de billets. "Vérifiez, dit-il en en déposant quelques-uns sur la table.

- Règlons nos comptes" dit Clovis en allongeant la main.

Mais Prosper avait devancé le geste, et enfouissait déjà la somme dans son gousset.

" Mon salaud, déclara-t-il à son créancier d'un air mi-figue mi-raisin, j'àvais d'viné qu'vous étiez d' mèche, en vous voyant tous les deux ensemble. Écoute-mè bin, Brunet: mès dettes, j' lés poèye quant' c'est qu'j'ai envie d'lés poèyer…Tu saisis?…J't'aime bin,més j't'emmerde!"

Il laissa passer quelques secondes pour renforcer son petit effet, puis…

"T'étais point chez tè, d'matinée? Et t'ès point rentré non pûs pour dèjeûnner, dis? Gros boban?…Eh! bin, mouai, j'ai envoyé mon gars les poèyer, tes cochons. C'ést ta femme qu'a r'çu l'èrgent, et j'ai l'papier. J'te dois pûs rin entends-tu bin, mon gars Clovis. J't'aime bin, més j't'emmerde!"

Et triomphant, dans un large sourire, il saisit à main-le-corps le petit bonhomme à cheval sur son tonnelet, et lui fit cracher successivement trois demi-tasses de "goutte".

"Allez, les gars, videz-ça, pi on va aller vouair mes gorins!"

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