10.06.2007

Chapitre 5 : Quand Milien court à la braconne

Quand Milien court à la braconne             Lorsque, de la « Préfecture », on s’engage dans le chemin creux qui escalade la Butte des Tuffettes, on passe devant une pauvre ferme flanquée de sa barge de bruyère, de son fagotier et  de son bûcher de plein air, une provision de gros bois née d’un fût saccagé, dont on voit encore la culée monstrueuse, invaincue, de l’autre côté du chemin, près du cratère d’où elle fut extraite. Ainsi meurent un à un, comme les maisons, les châtaigniers géants.

 

            Quelques poules et canards. Des hurlements de mégère, des meuglements de vache, des criailleries de gosses. Un idiot béat paraissant gober les mouches dans la cour.             Entre deux talus de mousse et de fougères naines, les racines tentaculaires étreignent des quartiers de roche. Le pied se fourvoie dans la triple rainure de sable mou qu’allonge la charrière.             La montée s’accentue. À mi-côté, le passage s’élargit : à droite un glacis que   dominent deux maisons. À gauche, un vieux puits béant et autour des bâtiments à demi ruinés : Les Pilons.

 

            Le chemin s’étrangle et se raidit, puis s’obscurcit. Derrière  une touffe d’osiers, un jardinet minuscule surgit, où les fleurs font orgie d’arc-en-ciel, se bousculent, se haussent pour attraper au vol un rayon de soleil.

 

            Une maisonnette est derrière. Son toit émergeant de toutes ses écailles moussues. Mais si vous franchissez la claie d’entrée et dépassez le rempart de corolles, vous découvrez la façade percée d’une porte unique et d’une croisée dérisoire : là, toute poésie s’évanouit.             Au bruit de pas, un étrange bonhomme apparaît sur le seuil. Sans âge précis, entre soixante et soixante-quinze ; il montre une grosse tête ridée, inquiétante, sur un corps trop long perché sur des jambes trop courtes, disproportion qu’accentue un vieux bourgeron militaire tombant sur un pantalon rapiécé. Une casquette paraissant collée par la crasse, de gros sabots cerclés de fil de fer complètent l’accoutrement.             Une maritorne apparaît derrière l’homme, découpant dans l’embrasure un faciès d’ivrognesse, cheveux tirés et ramassés au sommet en un champignon luisant et ridicule.             Jouant des épaules, cette caricature de femme se faufile, se campe près de son mâle, suivie d’une ribambelle de mioches barbouillés et loqueteux. On se demande s’il est raisonnable d’attribuer à un tel couple la paternité de cette marmaille.             Si l’on ose pénétrer dans la bauge de cette singulière famille, on y découvre le plus misérable mobilier. Là dedans, tout est noir, raccommodé, boiteux, dépaillé, disjoint et crasseux. Et cela pue la graisse, l’urine et l’alcool. Mais le bonhomme a doté cet ignoble intérieur d’une collection d’amusants petits lits à claire-voie qu’il a fabriqués avec des lattes de châtaignier, car le Père Fauchon est artiste…quand il est à jeun et d’humeur ouvrière.             Sous un hangar voisin, où quelques lapins, dans une caisse, broutent des rutabagas conquis sur le voisinage, des paniers, des resses, soigneusement tissés avec l’osier qu’il récolte ou qu’il vole ; des brouettes dont les brancards sont empruntés sans retour aux taillis du château, et dont la caisse et la roue pleine forment des rébus à la gloire du Chocolat Menier ; enfin, de petites voitures de même style qui servent à transporter les fruits du jardin et des rapines dans les bourgs voisins ; fruits convertis aussitôt en boisson. Le soir, le couple rentre à la maison en complet état d’ivresse, et tandis qu’éclatent injures et coups, les gosses mangent ce qu’ils trouvent.             En face de la maisonnette aux Fauchon s’ouvre un chemin transversal qui, par d’invraisemblables détours, arrive à flanc de coteau dans la cour de Prosper. À l’intersection des chemins, s’étend un jardin clos de haies où toutes sortes de légumes poussent avec une vigueur des plus rares aux Tuffettes. Deux grands poiriers noirs et crochus couvrent la moitié de ce potager. C’est le jardin du bonhomme, qui, s’il existe un are bonne terre aux Loudonneaux, peut se vanter d’en jouir. Toute sa consommation, tout son négoce,sont censés sortir de ce lopin.             Au-delà du jardin, le chemin s’enfonce dans le bois couronnant le sommet vers la ferme des Tuffettes, isolée sur l’autre versant. C’est dans ce bois que Milien avait entrepris, un mois plus tôt, de tendre des collets. Il était apparu à la brune, les poches garnies de fil de laiton. Il avait soigneusement repéré les « coulées » par où se faufilent les lapins, et savamment préparé ses « cravates » métalliques. Il les avait disposées, le nœud coulant bien arrondi à trois doigts du sol, et solidement fixé à un piquet.             Il en était à la troisième lorsqu’il avait eu l’intuition d’une présence. S’étant retourné, le jeune braconnier avait constaté qu’il était surpris, non par les gendarmes, mais par une jolie biche, une fillette en haillons qui le dévisageait en souriant.              Chaque jour, au crépuscule, Florida, l’aînée des Fauchon venait au bois faire provision de branches sèches. Ce soir-là, ayant entendu froisser les bruyères, elle s’était avancée à pas de loup et avait surpris le gars.

 

            « Tu m’as fait peur, Florida » dit-il. Le sourire de la jeune fille reflétait maintenant la maligne satisfaction d’avoir ému le fils d’une famille qui paraissait constamment distante de la sienne, et elle n’ignorait pas pourquoi. Personne, d’ailleurs, ne recherchait la société des Fauchon qui bénéficiaient d’une solide réputation de râpineurs, consacrée par des peines de prison.             Certes, d’autres aux Loudonneaux avaient connu quelques séjours à la geôle correctionnelle : le gars Traquet trop prompt à essayer ses poings sur les gendarmes ; la Boudin, qui se chauffait sans vergogne au dépens du Château et avec le bois de mine de Clovis ; même le Tatin, l’incorrigible chasseur clandestin. Mais tous ceux-là jouissaient d’un brevet de victimes qu’on ne pouvait décemment accorder aux Fauchon, obstinés à subsister au détriment du pauvre monde.             Milien et Florida se connaissaient de loin. Mais il avait fallu ce hasard pour les placer face à face dans la solitude. Et voici que Milien découvrait d’un seul coup la beauté de Florida. Car l’enfant était belle, d’une beauté attirante, insolite. D’un paquet de loques informes, qu’une coquetterie innée dissimulait de son mieux, sortaient des jambes nues, un peu grêles, mais joliment galbées, des bras minces, modérément musclés malgré les besognes, et surtout un franc visage encadré de boucles folles, et dont les yeux profonds explosaient comme des jais vivants.             Florida riait. Sa mignonne bouche avait élargi son dessin, dévoilant des dents blanches un peu pointues comme celles d’un louveteau.             « Laisse-moi ! pria le garçon.             - Te laisser ? Mais qui donc te retient ? fit-elle t’es libre ; Moi je suis ici chez moi… »             Stupide, figé, Milien restait, les bras ballants…             «  Je sais, va,  reprit-elle…Tu me méprises… »

 

            Il tourna les talons, et s’en fut, comme à regret.             Il allait disparaître derrière la haie, à l’orée du bois.             « Milien ! cria-t-elle…Milien !... »             Il hésita, puis, délibérément, s’effaça derrière le feuillage.             « Idiot ! Sauvage ! » hurla la gamine étreignant son fagot et pleurant de colère.             Florida souffrait. De quoi ? De l’ambiance où elle vivait. Des injures et des coups dont elle recevait large part, bien qu’elle assumât seule l’entretien de la triste maison, et se prodiguât pour ses jeunes frères et sœurs.             Dans sa vie, Florida ne connaissait que deux moments de quiétude : celui où le ménage s’absentait en quête d’argent ou d’alcool ; et l’heure précédent le maigre dîner, quand le prétexte du combustible lui permettait de s’échapper dans le bois. Elle se hâtait alors de confectionner son fagot, et pouvait ensuite goûter le plaisir d’une flânerie sans contrainte, mais trop courte.             Florida n’avait qu’à peine la notion d’un monde extérieur à la petite communauté des Loudonneaux. Ses seize ans rêvaient d’émancipation. Son imagination entrevoyait confusément des possibilités d’évasion.             Ce soir, Florida avait connu l’espoir d’une sympathie qui lui avait été refusée  jusqu’alors, mais que sa puberté sauvage réclamait d’un coup, impérieusement. L’aspiration inconsciente de son être à l’amour venait de lui être révélée à la vue de Milien, et lui, ce grand niais n’avait pas su, n’avait pas voulu la comprendre. Partageant l’aversion qu’éprouvaient tous les rustres d’alentour pour sa famille, il la méprisait, comme si elle-même était responsable des méfaits des siens. Elle souffrait d’autant plus de cette injustice qu’il avait failli céder à sa prière muette, et qu’au dernier moment il s’était ravisé.

 

            La douleur de son cœur puéril et inculte ne savait s’exprimer que par la rage. Elle se dirigea vers le dernier collet qu’avait tendu Milien, et le froissa, puis brisa le piquet. Elle fit subir le même sort aux deux autres qu’elle n’eut pas de mal à découvrir, puis elle s’en fut, calmée, mais se promettant de jouir, le lendemain,de la déconvenue du chasseur.             À ce moment, retentit au loin, sans douceur, la voix de l’ivrognesse.                         Au petit jour, Milien ne put que constater la destruction de ses pièges. Sans peine, il en devina l’auteur. Il allait s’en retourner après avoir recueilli ses laitons, lorsqu’un rire provocant fusa près de lui.             Florida ne chercha pas à se dérober lorsqu’il lui saisit le poignet. Il serrait, le gars ; mais elle jouissait de ce contact si peu douloureux à sa chair, inexprimablement doux à son cœur. Allait-il la frapper ? Secrètement, elle le souhaitait. Mais non. Son regard venait de rencontrer les grands yeux noirs de Florida, et d’y lire, au lieu d’une méchanceté sournoise qu’il attendait, une prière muette, mais fervente.             « Pourquoi qu’t’as fait ça ? Quoi que j’t’ai fait,moi ? » Insensiblement, il desserrait son étreinte.             « J’ai fait mal, Milien, bats-moi ! »             Le bon Milien n’y songeait guère. Il contemplait cette petite main restée délicate malgré les gros travaux, et restait songeur. Florida sanglotait. Elle avait glissé à terre, et lui, sans la lâcher, l’avait suivie sur le tapis de lichen. Gauchement, il s’efforçait de la consoler.             « Voyons, Florida, pleure pas !...de quoi qu’y-a ? »             Prodige d’une phrase ! Florida, rassérénée, s’était abandonnée sur la poitrine du garçon.             Milien, lui, eût été bien embarrassé de démêler les sentiments de compassion et de désir qu’il éprouvait. Mais elle ayant levé la tête, il rencontra de nouveau les yeux noirs, et sous les chiffons, sentit la rondeur des seins. De son bras, engourdi à force de tenir le poignet, il entoura la nuque de la petite, et avec une fougue qu’on ne lui connaissait pas, il colla sa lèvre épaisse à la bouche menue qui ne se refusa pas…             « Oûyou qu’al’ést, ç’te putain d’gamine ?...Attends…j’vâ t’en fout’dés prom’nad’en l’bouâ au matin !...             La colère de la Fauchon éclatait derrière la haie heureusement épaisse, et Milien n’eut que le temps de se jeter sous une cépée de chêne, avant qu’apparût la mégère. Florida, légère comme un écureuil, s’évanouit du côté opposé…             « Tu n’perds rin pour attend’… »             Effectivement, Florida ne perdit rien. Mais pour la première fois, elle reçut les coups sans un pleur.             Depuis, chaque soir, le fils Bèroux revint vers le bois des Tuffettes. Les poches pleines de collets dont il oubliait de faire usage, il aidait Florida dans la confection de son fagot ; puis, dissimulés au plus touffu du bois, ils se pelotonnaient au pied d’un arbre.             « Ma p’tit’Biquette, ma Rida, j’t’aime bin, disait le gars…           -Milien, mon p’tit’homme ! Si tu savais comme c’est bon d’se sentir aimée quand on est malheureuse ! je suis à plaindre, va. Tu n’peux pas savoir, toi. T’as une bonne mère, des parents qui travaillent, des frères et sœurs gentils…Les miens, à moi, sont des diables qui me font quereller toujours, malgré ce que je fais pour eux…Pas le tout petit, mon Jojo, qui a si peur quand on s’ bat chez nous. Mais pourtant, Milien, j’sens que j’s’rais en l’cas d’le quitter pour m’en sauver bien loin, dans une petite maison à nous…Tu me tiendrais comme ça, toute la journée dans tes bras…Et puis moi, j’f’rais ronron pour toi sur ton estomac, comme une petite chatte !... -Comme tu dis bin, Florida… Moi, j’sé bête, je n’sais point… -Oh ! ça fait rien, mon grand ! puisque je dis, moi, et que tu penses, toi…Oui répète-moi qu’tu penses, Milien, puis, que tu m’aimes pour de bon, qu’tu ne me laisseras jamais, malgré tout c’qui peut arriver…  -Mais oui, Florida, j’t’aime bin, mouè, j’te jure que j’t’aime bin toujours… -Vois-tu, disait-elle encore, ça m’fait plus rien d’être mal vue, à c’t’heure que je t’ai. J’veux bien être battue, pourvu que chaque soir je puisse venir me consoler dans ton giron, à défaut de rester ensemble. Mais je tremble, mon chéri, de penser que si nos vieux savaient…             -J’te laisserai point, Florida. AH ! j’t’aime bin…pour sûr, j’t’aime bin. » Il était sincère. Si Florida venait d’atteindre un idéal inespéré, Milien tout surpris découvrait dans la petite mendiante proscrite un esprit supérieur au sien, doublé d’une sensibilité rare.             Et sous les haillons de Florida, il se prenait encore aux attraits d’une chair vierge et farouche, d’un sang bizarrement étranger. Enigme d’une petite fleur exotique, Florida ? Son nom, ses traits, son geste, pour le gars des Loudonniaux, tout n’était qu’un mystère, mais mystère captivant : « Ma p’tite Biquette, dit-il un jour après une longue méditation, t’as point l’air d’une pésanne, tè…Tu causes point comme nous autes, et pi, t’â dés allures de d’moselle… » Et la fillette, évoquant des souvenirs très diffus, estompés par le temps : « Peut-être bin, Milien, peut-être,…Mais qu’ça fait, puisqu’on s’aime, et qu’on s’plait bin comme ça… ?

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