10.06.2007
Chapitre 4 : Le Royaume de Prosper
Le Royaume de Prosper
L'État des Loudonniaux est situé par 2°17 de longitude ouest et 53°31 de latitude Nord.. C'est un des rares empires qui soit limité par l'incertitude. On est donc incapable d'en fixer l'étendue. tout ce qu'on peut dire, c'est que cette monarchie spirituelle est enclavée dans un massif forestier de près de cinq mille hectares qui sauvegarde son autonomie.
Son relief a l'aspect d'une énorme taupinière flanquée au Sud Est d'un mamelon en appendice, le tout inclus à l'Est dans la concavité d'un plateau moins élevé, en forme de haricot. Entre deux coule un ruisseau sorti d'un étang situé au Sud.
Un chemin de quatre mètres de largeur, pompeusement appelé "route" forme la chaussée de l'étang, escalade le mamelon à sa jonction avec la butte principale, puis longe cette dernière, en formant l'axe des cultures, avant de s'enfoncer dans les bois vers St Mars.
Le Mont s'appelle la Butte des Tuffettes. Les pentes orientales et quelques lopins de l'autre côté de la route sont cultivés sur une soixantaine d'hectares par presque autant de "sujets".
Le nom de Loudonneaux est un dérivé de Loudon, une terre qui s'étend à un quart de lieue près de l'étang, Loudon, Lug-dunum, nom celtique romanisé, vous diront les toponymistes, qui aboutit ailleurs à Loudun, Lyon, etc.
En fait, Les Loudonneaux sont un des derniers bastions de la Gaule et de ses gauloiseries que n'ont point encore submergé les grands courants.
Loudon désigne un manoir déchu ayant succédé à une villa gallo-romaine dont on ne décèle nulle part les ruines. Loudon désigne aussi l'étang et le cours d'eau. sur la pente des Tuffettes, la ferme de Prosper s'appelle Bois-Loudon.
Tout à l'Est, une rivière parallèle au ruisseau coulant comme lui du Sud au Nord, peut être considéré comme l'extrême limite du terroir: le Narais.
J'ai laissé Parigné à plus d'une lieue derrière, sous le soleil d'après-midi. Quittant la route d'Ardenay qui longe la vallée du Narais, j'ai emprunté l'étroit ruban qui s'en détache, à gauche entre deux petits taillis: c'est la route nationale de Prosper
J'ai dépassé les labours de Loudon, coincés entre les deux voies, et au fond desquels sommeillent la minuscule enceinte avec ses trois chiches pavillons, la maison basse, les communs et la haute grange de la Cassine, la ferme annexe.
Et maintenant, flânant sur la berge de l'étang, je m'amuse à faire des ronds dans l'eau, comme un collégien en vacances. Quarante hectares liquides, où nage une corbeille de verdure. Un pailletis de soleil où se reflète, à l'horizon, la sombre ligne des pins. En bordure de la route, sous une vigie de peupliers alignés, le clapotis vient lécher les pilots obliques de la rive, berçant les napperons verts et les coupes de porcelaine des nénuphars, entre les fleurets menaçants des joncs. Une grenouille plonge.
"Hue! Mouton…" Clac! Un coup de trique descend sur le cul du mulet qui bondit, saquetant le tombereau où Prosper triomphe comme un Pharaon sur son char de guerre, au débouché de l'allée de Loudon.
"Tiens! Prosper…
-Hâââ…rrr!" Le mulet s'arrête…"Quai qu'tu fous-là, bougre de salaud? Salut. Ça va?" Prosper connaît son monde.
"Bonjour vieux, ça va! ça va! Et toi?
-Allez! monte. On va boèr un coup d'cîd' à la maison…"
Une véritable occasion. Tout confort. Du cidre aigre. Un après-midi fichu…peut-être pas, après tout. Mais le refus serait un crime de lèse-majesté.
Je monte. À nos pieds, l'eau coule par dessous la route et se perd par une étroite saignée dans un fouillis d'écouvillons brunâtres. Bientôt, entre deux pineraies l'attelage escalade un raidillon. Dans un bruit infernal, le tombereau vibre sur les tartines de cailloux que le cantonnier a disposées en chicane, pour être sûr qu'on les enfoncera.
C'est à peine si j'entends Prosper, à cause du tintamarre, et je lui réponds par monosyllabes, parce que je m'intéresse à un site dont il est blasé depuis longtemps. Pour le tourisme, pourtant, je préfère cent fois le tombereau à l'automobile: on a le loisir d'assimiler le paysage.
Nous voici au sommet de la côte, que couronne une voûte de feuillages. Et, brusquement, après la monotonie du bois, du marécage, la clairière rustique apparaît dans une sarabande colorée.
Les châtaigniers! Ils sont à la capitale de Prosper ce que sont les colosses de pierre au temple d'Elephanta, les lotus de porphyre aux palais de Memphis. Ce sont eux qui nous accueillent sous leur ténébreux arc de triomphe , à la Porte du Sud; eux, qui posent leurs pieds à la peau grise et rude aux talus des sentiers, d'où leurs ergots vous tendent des embûches sous les pas; ce sont eux, monstres immuables qui prennent d'assaut les pentes, sans autre secours que celui des siècles; eux, enfin qui sertissent la lisière des pineraies d'un bourrelet de verdoyants cumulus.
La capitale de Prosper, c'est là! Tout de suite à gauche, l'abri de paille sur quatre poteaux ivres. Le pignon d'ocre clair que couronne le cube ébréché d'une cheminée, le toit de tuile amarante et violet; la porte en grisaille livrant un carré noir; la croix claire de la petite fenêtre. C'est la courette bordée de pieds-d'alouette et de marguerites, où s'affaire une coiffe blanche sur un chiffon de pilou, parmi les piailleries de volatiles; c'est le petit chemin creux, derrière, qui conduit à la loge du Désiré. C'est encore…
"Bonjou! la mér'Pecra
-Eh! Bonjou donc, Prospè…"
Il arrête son tombereau sur la berme et saute. Il disparaît derrière un puits de pierre couvert d'un dôme en pointe d'asperge, et s'engage dans un sentier escaladant la colline à l'arrière d'une masure: un trou de pierre, enfoui sous un inextricable réseau de ronces, d'orties, et de lierre. Face au soleil, sous le rebord du toit qu'on atteint à la main, une porte ronde et une meurtrière. C'est la tanière des deux petites mères Pichon et de leur "quèniau" infirme; trois générations de goitre, de scrofule et de crétinisme alcoolique. Deux millénaires de consanguinité.
Tout en haut, sous un trio de marronniers, la seule ferme digne du nom; l'exploitation de Philibert -Philbè- un copain chez qui se rendait Prosper. Et voici "Philbè", accompagné de Prosper faisant de grands gestes. Philbert est un placide. Il a peut être quarante ans, mais sa croissance semble s'être arrêtée au lendemain de sa première communion. Il arrive à peine à l'épaule de Prosper, chausse du 36, et arbore sous sa casquette plate une figure de chérubin réjoui.
Il me salue avec déférence, et tous deux montent dans le tombereau, se servant des roues comme d'échelles. Nouveau coup de bâton sur le derrière du mulet, dont le démarrage manque de me projeter dans le fond de la caisse.
Nous cheminons maintenant entre deux mosaïques de "choux-vache", de seigle clairsemé, de "lisettes" empanachées de jade, alternés avec les tapis grenat du "mèricain. À gauche, une charrière s'enfonce et grimpe à flanc de coteau vers des bâtiments à demi cachés par un buisson: c'est Bois-Loudon, le palais de Prosper.
"Dis donc, Bèroux, je croyais que tu nous emmenais chez toi?
-Tai, fous-nous la paix! J'ai à fair' pr là,, ça te r'garde point…"
Et Prosper poursuit sa route; il reprend avec Philbert, une discussion sur le prix des seigles et l'abondance des châtaignes.
Nous passons entre deux bicoques. Même pignon sur route, porte au midi; même écurie au bout, même hangar.À gauche, c'est propret, fleuri: nous sommes chez la Tribouillard. À droite, c'est croulant, pelé, encombré: nous sommes chez Léon, dont l'unique rejeton, une sorte de marmouset à figure de tomate, morveux et sale, poursuit, dans la cour, un coq plus haut que lui. Il est boudiné dans un fichu, malgré la canicule, et réussit à courir, malgré une sorte de sac tombant qui lui sert de culotte et l'entrave.
"Eh! gars Moïse, ton pér'ést-i'là?
-Non.
-Ta mér'?
-Non.
-La mér' Bouilla,
-Non.
-Viens dire bonjou à ton grand'pér.
-Non!
-Bin, va donc! P'tit verrat…!"
Et Prosper continue. Maintenant la vue se dégage, à droite, sur la vallée du ruisseau. Un peu en retrait et en contrebas de la route, une maisonnette remise à neuf montre ses crépis trop frais et l'encadrement trop rouge de ses ouvertures: c'est le temple communiste, où l'apôtre Arthur, philosophe, cultive l'ascétisme familial entre son champ de pommes de terre, la pomme de pin, et l'in-octavo marxiste, après avoir répudié ses grades dans le textile lillois.
De part et d'autre de la chaussée, sur la butte, dans la vallée, voici encore de ces petits logis dont pas mal sont en ruines. Il y a beaucoup de ruines aux Loudonneaux: mur éventré d'un "nid" abandonné, pans déchirés, veufs de leur toiture. Qui se cache sous les cubes de moellons dont sort encore un filet de fumée bleue? Un journalier, un bûcheron, un "pleux d'bèryére" accomplissant chaque jour trois lieues pour se rendre au travail.
Le "Berton", importé jadis de Cornouaille par des parents nomades; un taciturne qui ne prononce pas dix mots par jour. Il se rattrape le Dimanche lorsqu'il retrouve la parole au fond d'un verre.
Plus loin, dans les "bas" du ruisseau, la Marie au "groû-t-yeú", vivant avec sa mère et sa vache. Une pauvresse à l'œil tuméfié, énorme, saillant sous la paupière fermée par une mystérieuse fatalité congénitale?
Voici la "Préfecture". C'est la dernière maison à droite. Une maison comme les autres, lépreuse, allongée l'œil au Midi. La cour triangulaire est un carrefour d'où fonce, en biais, un chemin qui conduit partout et nulle part. mais, en arrière, de l'autre côté de la route, ce chemin se prolonge vers le haut des Tuffettes.
La Préfecture arbore sur sa façade un rosier grimpant, une inscription effacée où l'on lit à peine "café"; puis, au pignon, une tache d'un bleu lavé, c'est la boite aux lettres. Le Vendredi on y lit couramment " la première levée de Mardi est faite".
La Préfecture est un café. On s'y saoule le Dimanche. Derrière est un jardin; plus loin, un champ inculte avec des châtaigniers, toujours. Et là où finit le dernier châtaignier commence le premier sapin. On parcourrait désormais deux kilomètres avant de traverser la route du Mans à Blois puis le champ de tir d'Auvours, puis trois encore avant d'atteindre la gare de Saint Mars la Brière, près du bourg.
C'est à la Préfecture que nous amenait Prosper. Bientôt, nous étions attablés dans la salle basse et enfumée n'ayant rien à envier aux salles des maisons d'alentour.
"La Préfecture? Et pourquoi la Préfecture?
-Tu connais donc point l'histoèr' dés Loudonniaux?
-Mais si, Prosper."
Toute nation qui se respecte s'enorgueillit d'un passé. Les Loudonneaux en ont un, et fameux, que Dieu et le Diable se sont âprement disputés sans qu'on sache encore lequel est vainqueur.
L'histoire de Loudon commence avec ce nom barbare de Lug-Dunum, la Butte aux Corbeaux selon les uns, la Butte du Dieu Lug, une vieille horreur, ou la Butte Brillante, selon les autres. Fiez-vous donc aux linguistes!
Il y a aussi la Pierre- Bergère, là-bas, dans la Vallée du Narais, une sorte de sorcière pétrifiée célèbre pour ses exploits. Puis, sur l'autre rive, le bourbier de Gardonnière, sous lequel on entend parfois des sons de cloches évoquant la ville d'Ys, de sinistre mémoire.
Une foule de pratiques étranges, sur lesquelles les saints du Paradis ont parfois essayé de mettre la main. L'herbe date de la Saint Jean, cueillie à jeun, le matin de la fête du Saint, pour préserver de la foudre et de la maladie; les sorts jetés à pleins bras, malgré l'exorcisme des croix tracées à la chaux au-dessus des portes; du sel, jeté par dessus l'épaule gauche. Ces interdictions de faire la lessive certains jours; ces chouans qu'on entend la nuit geindre ou rire comme les fous de l'Enfer, et que l'on cloue au vantail des granges.
Au XIIIème siècle, Geoffroy, évêque du Mans, originaire de Loudon en Parigné ou de Loudun en Poitou, tenta d'apporter un peu d'ordre par là. Il profita de ce que Loudon appartenait à l'Église du Mans pour y fonder un prieuré afin de convertir les païens du lieu. Mais l'établissement périclita, et devint une simple ferme dont il ne reste que des pierrailles, sur le ruisseau à la sortie de l'étang.
Vers 1860, un prélat manceau voulut renouer le tradition évangélique de son prédécesseur, dans cette colonie obstinément païenne: il fit construire une petite chapelle sur le bord de la route, en plein centre du hameau. Mais le Bon Dieu n'y venait qu'une fois par an visiter ses ouailles, et il restait 364 jours par an pour l'oublier.
"Tu te souviens, Prosper, de la petite chapelle?
-Pargué! On l'l'a dèmolie à cause qu'a' croûlait."
La bonne femme du café, écoutant la glose, attendait patiemment la commande.
"Quai qu'on prend, demanda Prosper, un café?
-Un café, acquiesça Philbert?
-Va pour un café.
-Avec la bouteille à l'iau-bènîte." Recommanda Prosper. Puis il reprit.
"Mon vieux, ces raconteries-là, c'est bin savant, j'veux bin crére, mais ça nous dit point pourquè qu'la Préfecture a s' appelle la Préfecture. J'vâs tè l'dire. Mon histoèr' al'ésr bin pu vieille que ça…Y'a cent ans…"
Cent ans, aux Loudonneaux, c'est la limite des temps historiques.
"Y'a cent ans, icit', y'avait un nommé Coulon qui s'disait Préfet des Loudonniaux. I'vendait du boère et d'la goutte, bin-entendu, tout comme à c't'heúre dans c'te m*eme auberge, la mére Bidru que v'là. et mon Coulon, i'vendait itou d'la justice, et bin mieux qu'tous vos bobans à blouse et à bavettes.
Y'en n'avait pâ-un comme li pour régler les disputes entre bonhommes, quant l'un ou bin l'aut' rabourait eun seillon en l'champ du vouésin pour ègrandi l'sien, ou bin quant'i'n'i'avait des lapins pi des poules de volés, et tout…Il empochait l's'amendes, més faut dire qu'il faisait bin du bien dans l'carré, et qu'les amendes en quession, a'servînt bin souvent à aj'ter du pain pour les malheureux, ses pauvres, comme i'disait.
Mais l'pu biau, c'est quante le Coulon i'pouillait eùn' belle ch'mînse blanche pour marier eùne couple d'amoureux, car i'faisait aussit' les marièges, que çà qu'i'ètait bin pu aisé à dèmancher quant'on s'entendait point.
La cèrèmonie a'coûtait rè-n'en tout: l'Coulon i'faisait ajnouiller les mariâs à sés pieds d'vant toute la compagnie, i'y'eû lisait l'code des Loudonniaux, et pi pour les bèni',i yeú pissait d'sûs. après, bin sûr, y'avait eún dîner chez li qu'fallait poèyer.
-Sacré Prosper, tu nous en contes de bonnes…
-Ça qu'i'ést aussi vrai que j'te l'dis, à preuve que mon grand'pér'il a jamais été marié autrement…
-C'est vrai, confirma Philbert, j'ai toujoûs entendu ça par les anciens.
-c'est pâs tout, reprit Prosper, ceusses-là qui voulînt point s'marier pour de bon, i'z'avaînt eùn'aut'moyen d's'assouâtrer, Coulon i'louait à des bracos et à des train-niers des p'tites loganes en bèrguiére qu'il avait bâties en l'bois. Et parmi ces gars-là, y'ènn'avait eun,l'Pecna qui faisait l'boucher d'biques, mais qui t'nait itou la Maison des Chiffes,eùne cahute oûyou qu'i'logeait d'nuit cîn-àsî fumelles point èmoèyées.Quant' eune pratique a'v'nait au piési mon Pecna i's'couait eún guérlot et les filles a'sortaînt des bussons d'alentou. Et moyennant sept à huit p'tites centimes, l'amoureux il avait l'dret d's'ègailler en l'bois avec c't'èlà qu'il avait chouâsie.
-Ah! sacré Prosper…Mais dis donc, légalement, ça ne comptait pas, les sacrements de ton père Coulon….
-Ça comptait point! Ça comptait point! s'écriait Prosper qui commençait à s'échauffer après avoir fait de sérieux emprunts à la bouteille d'eau de vie, eh!bin,il aurait fait bon dire ça en c'temps-là aux gens d'paricite! De quoi donc qu'vout'maire et vout'curé i' font d'pû, à pa d'pisser su la mariée? Du moment qu'tout l' monde était d'acco, à cause de quai qu'ça n'aurait point compté?
À preuve que mon grand'pér'il a pâs moins ÿû huit quèniaux. La mécanique a's'fout pâs mal de qui c'est qui la bènit, ça l'empêche point d'fonctionner.
-Elle fonctionnerait même sans bénédiction, hein? Philbert…"
Philbert, pris à témoin, souriait, ce qui excita l'autre.
"Philbè, comprends -tu, c'est eún bon gars, un copain à moi. Mais, n'empêche que c'ést-eún riche. I'sait signer son nom; i' possède; pis, il ést conseiller municipa. D'sorte qu'il a intérêt à filouser les "groûs" qui nous m'nant…
-Mais, Prosper, ton père Coulon, c'était aussi un riche qui vous imposait des obligations en vous exploitant. Pourquoi passer par son ministère?
-Quiens! Ç'te d'mande! Fallait bin fair'comme tertous, à cause de la considérâtion. C'ést pour la mîn-m'réson qu'n'on va à ç't'heûre trouver l'maire et l'curé. C'était la mode de chez nous; et ceux d'ailleú, i' nous avant ÿu, v'là tout!
Mais, au fond, on s'en fout pas mal, nous. L'pér'Coulon, i'rendait dés services malgré qu'i'les faisait poèyer. Tandiment qu' lés curés et surtout lés maires i' songeant qu'à nous emmerder. C'ést des emballes, qui veulent tout k'mander et s'engraisser à nos dépens.
-Allons, alons, Prosper, le Progrés, la République…
-Oui. Bin, n'on peut n'en parler, d' leû Rèpublique… des marchands d'balais d'bèrÿiére comme le gars Henry qui voulant jouer au groûs; des voleûs comme le Clôvis, qui n'songeant qu'à soutirer d'l'ergent au pauv' monde; des gendarmes, des percepteûx… On n'ést pûs lés maît'chez nous comme en l'temps…
-Au bon vieux temps des châteaux?"
En prononçant le mot, on est sûr de déchaîner l'orage…C'est que, tout de même, si l'autorité de Prosper est incontestable, il n'est pas seul maître dans son royaume. Comme un bon papa -faillible- il règne spirituellement sur son peuple, mais, comme la République d'Andorre, il doit foi et hommage à deux puissants suzerains: la République Française, qui exige la taille, et impose une autorité prétendue venir d'en bas, ce que Prosper ne peut souffrir et le Château, qui impose la corvée au titre de haute mainmise foncière, ce que Prosper abhorre.
Si les Loudonneaux sont sous la tutelle de la mairie de Saint Mars, Loudon est sous la dépendance de celle de Parigné, où l'on commerce volontiers, si bien qu'on peut avoir maille a partir avec deux municipalités. Quelle complication!
La République pourtant est bonne fille. C'est grâce à elle que la fameuse bonbonne d'eau de vie annuelle et exonérée de droits; qu'on peut déléguer un porte-parole presque illettré au Conseil Municipal, et obtenir, de temps en temps une petite faveur.
Mais évoquer le Château! Là-haut, des pentes Nord des Tuffettes on voit à l'horizon émerger un cube blanc: c'est le Château. Et tout, à la ronde, à quelques exceptions près, appartient au Château: Loudon, les Loudonneaux, la Buzardière, un joli manoir qu'on laisse crouler, et tous les bois d'alentour.
"L'châtiaû, hurle Prosper! De quoi donc que n'i'a d' diffèrence avec aut'foès? I'nous tient. I'nous tient tout comme y'a cent ans![ lisez mille], et, nous autes, 'cor' pûs qu'lés anciens, à cause que dans c'temps là, l'châtiaû il' tait loin, et qu'aux Loudonniaux, on pouvait' cor' se senti'en famille.Mais à c't'heúr'…
-Voyons, Prosper, on n'a jamais entendu dire que le Château se soit jamais rapproché…
-Bougre d'couillon, tu veux donc point m'comprende… En ç'temps-là les "bourgeois" du Châtiaû i'v'naint par là que de temps en temps pour courser un chevreu ou bin un marcassin. Mon grand'pére i'm'a racontéça, aut'foès…Tout ça, ça qu'i'arrivait à j'vau, lés bonn'femmes comme les bonhommes, avec eùn' venue d'chiéns, ça d'valait au travès des champs et ça berzillait tous l'z'affiements.
Mais à part ça, on ést si tellement perdus en nos boîs qu'on nous oubliait à peu près…À ç't'heure, més bon dieu d'bérlaud, tu vois donc point déquai? D'puis qu'i'nous avant mis des gardes, on ést pire que leû chiéns…Ç' grous pastre d'Chèniau, l'as-tu bin r'gardé? À l'voèr'comme ça, avec sa bonne grousse goule rouge et toute ronde qu'i'a l'air de toujoûs chauvi on dirait l'meilleú gars d'la terre. Eh! bin, va donc t'y fier! Ça qu'i'ést sorti d'rin, d'eun p'leû d'bèrÿèr' de Vaugautier, et pour eún peu, ça mettrait tout l' monde su' la pâille.
Quant i'fait fair' du boîs, i' trouve toujoû moyen d'chicaner su'l' prix, à cause que les cordes a'sont point assez serrées. Quant'i'fait chârrèyer, faut qu'il ergote su'l'chargement ou bin su'l'nombre d'tours. Mais tu peux aller vouair su'l'livre d'dépenses; les journées et les charrais i'f'zant des p'tits. On ètonnerait bin des bonhommes si on yeú disait qu'i'f'zant châcun dans les cîn à sî-cent journées par an; et les j'vaux si i' savâint lire, i's'rînt bin surpris d'savoèr qu'i'mangeant eún boussiau d'avoine par jou.
L'livre des ventes, li, c'est pas pareil. Tu ÿi vois bin les vingts cordes d'sapin livrées au boulanger d'Ardenay, mais tu peux ÿi chercher les cinquante petits peupliers pris dans la pèpiniér" pour Maîte Bidault, ou bin l'cent d'bourrées vendu à la Mér' Picot. Aussit', le Chèniau il aime bin mieux lés p'tites'affair' que lés groüsses; à moins qu'ça soéye pour vend'eùn' sapiniér'sü pied au Clovis qui ÿi läche eùn' beûrrée su'l'prix fó…Quiens, tout ça, ça m'fait chier…Et dire que les bourgeois i' n'en voèyant rin. J'lés plains pas, bin sûr, i'n'avant qu'à ét' moins cons. Més n'empéche que les gardes i's'enrichissant pu'vite qu'eux. Si i' prenant leû-z-intérêt, cest come le chien à dèfunt Bouju i' prenait les lièvres au gîte: avec l'espoèr de lés croquer.
-Prosper, tu es un rouspéteur. Tu exagères. Tu médis. Tu calomnies. Et d'ailleurs, tu serais bien en peine de lire sur le livre de compte…En admettant, pourquoi ne refusez vous pas de travailler pour le château?
-Et chouâsi' entre querver d'faim ou bin aller travâiller à six lieues. Et pi, sacrée Andouille que t'es, tu sais donc pas qu'ç'est l'châtiau qui loge tout l'monde ou presque, aux Loudonniaux.
-Et gratuitement.
-C'ést cor' assez ché poèyé pour dés loganes qui n'ont ni pavés ni contrevents, et qui perdant leû' vitres et leû' tuiles… Més, dis-té bin eùn' affair, innocent, c'ést qu'toûs ceû-z-là qu’i’avant r’fusé d’travâiller pour le châtiau, on ÿeû-z-a laissé croûler la soue su’ la goule . V’là pourquai que n’i’a tant d’ruines aux Loudonniaux…
-Prosper..
-…Dè quai cor’ ? Il ést dit que ç’fî d’putain-là i’ va prend’ la dèfense du châtiau !...
-Non, Prosper, non ; mais il faut être juste : combien le garde vous fait-il de procès pour braconnage dans une année ?
-J’te vois v’ni. On nous fait eún biau cadiau en fermant lés yeux su’eún lapin d’temps en temps :s’ment, v’là l’malheu, ç’que l’châtiau i’dure, à cause qu’il a tout d’mîn-m’ besoin d’nous, les gendarmes i’l’empéchant, pasqu’i’ n’avant rin aut’ choûse à fout’…Pourquai qu’leû lois a’ dèfendant d’dètruire le gibier ? toujoû pour la mîn-m’ réson : pour avantèger lés groûs. Més, grand boban dè qui donc qui l’nourrit, l’gibier ? Hein ?Quante n’on pique pour dix francs d’choux et pi qu’ deux joûs après tout ést mangé qui qu’ c’est qui poèye ? C’ést nous autres, pour que ces cochons-là et pi leû copains i’z’ayant l’plési d’tirer eún coup d’fusil deux ou touâs fois l’an.
Et tu voudrais qu’n’on s’gêne ? L’gibier il est aux pésans, et quante j’vois fair’ eún ptocès d’chasse, ça m’donne envie d’la fout’en l’ai, leû Rèpublique. »
Heureusement, Philbert fit diversion.
-À propos d’chasse et d’gendarmes, dit-il, tu f’rais bin d’te mèfier :ton gars Milien i’ va à ç’qui paraît, tous les soèrs tende des collets du coûté des Tuffèttes ; et ça fait deux fois qu’on voit les gendàrmes aller par là.
-Pour ç qu’i’prend, ç’grand nigaud-là, ça s’rait bin dommaige qui s’fasse chatouiller. Mais c’est point pour ça qu’ les gendarmes i’v’nant,c’est pour les poules que c’te salope de Fauchon al’aurait prises chez Pavet. »
Prosper souffla un peu puis, à Philbert :
« Ç’ést pâs tout ça, reprit-il, changeons d’conversâtion. Si j’t’ai am’né là, tu penses bin qu’c’ést qu’j’avais quiouqu’choûse à t’dire. Eh !bin, v’là : la foère aux ognons du Mans, c’ést dans n’eún moîs, à peine. Et, ma foi, j’ai comme eùn’envie d’ÿ’aller fair’eún tour à quante-tè .Faut absolument qu’n’on décide nos bones femmes. On emportera n’importe pâs dè quai à vende, dés m’lons, dés poères de Giroufle, des froumoèges blancs, mîn-me eùn’couple d’poulets à l’occâsion pour poèyer nout’ voyaige…Quai qu’t’en dis ? »
Philbert ne savait que dire : oui. Il entra facilement dans le complot. Et après une dernière tournée notre société se dispersa.
21:37 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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