10.06.2007
Chapitre 3 : La dynastie Bèroux
Chapitre 3 La dynastie Bèroux
Vers l'année mil neuf cent dix, Prosper avait épousé en justes noces, et suivant les us et coutumes du lieu, Joséphine Aglaé Rêche. C'était vaguement sa cousine, et il était presque impossible qu'il en fût autrement, puisque tous deux étaient originaires de ce coin, où la population semble pétrifiée depuis vingt siècles et plus.
D'ailleurs le Monde est si petit et le passé si profond qu'ils devaient bien, aussi, être un peu cousins de l'adjoint et du juge.
Bèroux, donc s'était marié selon les us et les coutumes du lieu à l'époque; c'est à dire qu'il avait courtisé Joséphine juste le temps de lui déclamer "j't'aime, bin". Joséphine avait appris le passage par cœur et l'avait récité à son tour. Lorsque deux êtres sans complication se sont mutuellement déclaré qu'ils s'aiment, et! Bien ils se le prouvent, avec toute la puissance de la candeur originelle. Et dès que la preuve se manifeste ostensiblement, on s'avise que la Société impose des robes blanches, des oraisons, des formalités et des festins pour préluder à ces joies. Un peu tardivement, on commande la robe immaculée, à laquelle on ajoute quelques fronces afin de ne point trahir les réticences du confessionnal. Si dieu semble ne rien voir, chacun sourit un brin…
De cette remise au point, trois mois plus tard, sort un vagissement. Désormais, le ventre et la mamelle vont se relayer de douze en douze mois, se faisant chaque fois un peu plus mollement complaisants pour le nouveau venu. Ça, c'est la Nature. Et quand le bénéficiaire doit faire place à une nouvelle petite sangsue, quand le sevrage lui tire des pleurs, pour le consoler, on lui glisse dans la bouche un biberon empli de l'extrait de la pomme par la pissette de l'alambic. Ça, c'est le cadeau du Fisc.
C'est dans ces conditions, approximativement, qu'avait poussé l'arbre généalogique des Bèroux. Seulement, de mémoire d'homme aucun des ancêtres n'avait encore fait preuve d'une telle application.
Prosper jouissait d'une postérité directe représentée par douze sujets, produits de douze couvées, sans compter quelques accidents, mais sans "doublets". Son fusil, comme il disait, n'était qu'à un coup.
Cinq de ses rejetons avaient essaimé aux alentours. Le doyen, le "Désiré" qui avait jadis joué à loup-caché sous la toilette nuptiale, continuait les traditions de famille dans un minable "bordage" à trois cent mètres de la ruche paternelle. Il avait augmenté de deux unités la descendance de Prosper, avec la complicité tardivement légale d'Augustine, la fille d'une sorte de Titan femelle, la veuve Tribouillard qui faisait valoir seule deux journaux de terre.
Le fils de cette veuve avait épousé Berthe, le second des enfants Bèroux, dont le frère puîné, Jules, sans doute par représailles, avait enlevé la cadette Tribouillard.
Ces deux couples avaient dérogé en désertant le terroir, l'un pour le chef-lieu de canton, où l'homme boulonnait les traverses de chemin de fer; l'autre pour un domaine éloigné où le couple tenait la basse-cour.
Aux Loudonneaux, où l'émigration est souvent rendue nécessaire par l'exiguïté et l'ingratitude du sol, l'immigration est la grande exception. C'est ce que le bon sens du cru traduit par l'expression "chez nous, pour y rester, il faut y être né". Et l'on y reste, pour peu que quelque vieux consente à mourir pour céder aux jeunes sa place au soleil.
C'est ainsi que le quatrième Bèroux,"le Léon" s'était établi dans "l'endroit" du père Marmion, qui avait eu le bon esprit de défunter juste après lui avoir accordé sa fille, et que le cinquième," la Lise" s'était adoubée, avant de régulariser, avec"le Tatin Braco" à qui sa mère venait de léguer le droit à une pièce unique assise dans le marais.
Labourage, bricolage et braconnage sont les trois mamelles des Loudonniaux. Prosper labourait, Désiré labourait, Léon bricolait, Tatin bricolait, et tous braconnaient à l'envi.
Lorsqu'on pénètre chez Prosper, le soir, à l'heure où le reste de la famille est réuni, la première question qu'on se pose est celle-ci: comment tout ce monde peut-il se caser la-dedans ? Et pourtant, naguère, on en avait logé davantage.
Dans un cliquetis de couverts, parmi les pleurnicheries de gosses et les glapissements de femmes dominés par la voix cassée de Prosper, neuf personnes achevaient un repas dont la soupe au pain, les pommes de terre à l'eau et le fromage blanc composaient l'essentiel.
La flamme dérisoire d'une lampe "Pigeon" tentait en vain de rivaliser avec un feu de fagots qui suffisait à l'éclairage.
Sitôt la dernière bouchée avalée, la mère Bèroux se préparait à empaqueter pour la nuit son dernier-né ,"le Louis" dit "tonton", à cause de ses neveux plus âgés que lui-même, lorsqu'entra la mère Picot, des Pilons.
"Bonjou la compagnie, dit la visiteuse…Doux Jésus qu'j'avez-là eun'belle petite fille: c'est-y bin son père, les mîn-mes-yeux, l'mîn-m'nez, la bouche et l'menton…Quiens! més j'me trompe, dit-elle, c'est-eùn gârs!"
C'est que, pour prouver sa ressemblance avec le père, le moutard venait de retrousser sa petite robe rose jusqu'au nombril.
"Oui, dit la Bèroux, secrètement jalouse,i'disant tous qu'ir'semble à son père. Pourtant, èrgardez-donc, il a l'reintier bin râblé comme le mien. Jusqu'aux moulettes des pieds et les nouinces des mains qu'ètant faites comme les miennes. Ah! il est bin à nous deux!
-Il est-t-i échaboti? demanda la mère Picot.
-J'vous cré. L'aut'jou, j'sortais d'baratter à la laiterie, pû d'quéniau! j'ai cherché partout, ergardé dans l'puits et dans la mâre, jupé longtemps, rin. Vous savez pâs oûyou que j'l'ai r'trouvé?Eh! bin dans la nige au chién, mussé avec le Médor.
Ah! il est dru. Et j'cré bin qu'i's'ra fumellier comme aut'foés dèfunt son grand'père. L'aut'jou, la mér'Cul-d'Pâillon al'avait pâs ÿu l'temps de l'prend' su'son bras qu'il'tait déjà environ ÿi fouger entre les estomacs sous sa camisole.
-Heû lâ!!!! j'k'menç't'i'à causer un peu?
-Causer?…Mès i'n'f'rait qu'ça la journée au long. Vous allez voèr: allons, mon chèri, dis quiouqu'choûse à la dame… dis vite…tu veux bin dire quiouqu'choûse à la dame?
-Voui.
-N'on dit:voui, manman
-Voui, manman
-Eh! bin dèpéche tè d'ÿi dire quiouqu'choûse à la dame…a'va t'donner des bonbons….ah! le v'la qui s'décide…
-Marde!"
Le mot se perdit dans le brouhaha. Vexée, la Bèroux se rabattit sus ses autres mioches.
-Allez! Au lit, vous aut'et vitement! Mèlie, débarrasse la table. Tai, Cendrine, met ton p'tit frér'au lit…É pi toûs, foutez-moi l'camp en la chambre!"
Mèlie, une gringalette de neuf ans desservit en rechignant, tandis que la mère installait le Tonton dans une petite caisse de bois haute sur patte, au pied de l'unique lit de la salle commune. La Cendrine, qui, à dix-sept ans, avait déjà des allures de petite vieille, entraînait "l'Ugène" six ans, dans la chambre voisine, où la suivirent bientôt l'gârs "R'nest" et "L'Victo", deux galopins de douze et quinze ans, puis "le Milien" un costud de vingt printemps.
Et tout cela, en tas, fesses à l'air, riant, pleurant, se battant et pétant, s'en fut occuper les deux grands lits de bois et le lit de fer qui emplissaient la chambre, entre une armoire vermoulue et une commode bancale, où, sous globe, achevait de s'effriter une couronne de mariée.
La mère Picot reprit le chemin des Pilons. Prosper poussa le verrou, se dévêtit à la lueur mourante du foyer, et coula sa grande carcasse entre les draps, tandis que son épouse ajustait son "de nuit": une camisole raide comme une tôle, par dessus la chemise "grande et ample" qui semblait l'étayer, puis une " gouline" bien blanche.
Hygiénistes et puritains, rassurez-vous! Il manque trois verres sur quatre à chaque fenêtre, la cheminée tire aussi bien que les portes; et chez Prosper, la Nature n'a pas plus de secrets que l'esprit n'a de détours.
18:26 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.