10.06.2007

Chapitre 2 : L'insulte

Chapitre 2 Prosper Bèroux

 

"J't'aime bin, més j't'emmerde!" C'est tout un programme, cette devise que Prosper a inscrite, une fois pour toutes, à son blason. Car Prosper est un prince, bien plus, un roi; un patriarche ayant engendré, à lui seul, presque un quart de la population de l'endroit, et, apparenté, de près ou de loin, avec tout le surplus du peuple sur lequel il exerce une autorité incontestable. Prosper, roi des besogneux, des garennes à queue blanche, des châtaigniers, des seigles blonds, de la "goutte", de l'humour, et de tout ce qui s'ensuit.
Au physique, Bèroux est sec comme une écoperche, maigre comme sa terre. Il est mal rasé, sauf le Dimanche, mal bâti et mal patté. Quand il marche, sa jambe gauche se plie en dedans d'une façon étrange; et son profil évoque assez bien un éteignoir.

Prosper Bèroux ne sait ni lire ni écrire, mais il sait compter et s'expliquer. Il compte parce qu'il y fut toujours forcé, à cause de sa gueuserie et de ses douze gosses. Et s'il s'explique, c'est généralement pour défendre le peu qu'il possède contre la rapacité de ceux qui n'en ont jamais assez.

Au labeur Bèroux est habituellement flanqué d'un compagnon têtu comme lui: Mouton, l'aimable mulet, rue dans les brancards avec quiconque, mais se montre docile avec son maître

Prosper travaille trois mois l'année rien que pour son boire. Chiquant et gueulant, il prend soif; et sitôt qu'il a bu, il éprouve le besoin de chiquer et de gueuler, de gueuler en patois, en faisant de grands gestes. Il tutoie tout le monde, et dirait "tu" même au préfet ou à monseigneur s'il avait affaire à eux.

Quand, dans une conversation, il commence à injurier familièrement son interlocuteur, c'est signe qu'il l'a en sympathie : Oui, mon salaud, c'èst comme j'te l'dis, et c'cochon-là, comme ca s'rait bin tè, v'là de vrai quai qu'il a oûsé m'fair'."

Prosper est heureux quand il peut sortir une grivoiserie; mieux, une cochonnerie.
Sa grande joie annuelle , c'est quand il se rend à la brûlerie pour y quérir une énorme bonbonne d'excellente eau de vie à 55° qu'il a fait distiller. À chaque ferme, le mulet fait halte à la porte d'un copain : on descend chaque fois la précieuse bonbonne et allez donc, on trinque…!Largement. Dès la troisième station de ce chemin de croix diabolique, Bèroux est "rentortillé saoul", et commence à chanter, en très faux bourdon, un cantique impie, où la servante d'une messaline champêtre s'en va réclamer, au presbytère, une chemise à dentelle emportée par mégarde

Mossieur l'Curé, Mossieur l'Curé,

………………………………….

Re..portez la cheminse

Oûyou qu'vous l'avez prinse……

" J't'aime bin, més j't'emmerde!" Malgré les élisions, cette phrase est bien française. Surtout, elle enferme un sens profond. Pour Prosper, cette antithèse ne constitue ni un outrage, ni l'amicale formule préludant aux affections naissantes. Sans qu'il en ait conscience lui-même, c'est un programme philosophique, par lequel il affirme solennellement son indulgence pour l'humanité, en même temps que sa ferme résolution de ne point se soumettre à ses contraintes.

Combien peu d'humains sont capables d'interpréter de telles subtilités! Prosper en avait fait la cruelle expérience

C'était un jour de fête nationale qu'avait choisi M.Henry faisant à ce moment fonction de maire à Parigné, pour aborder notre héros et lui reprocher en termes véhéments de ne pas envoyer régulièrement ses enfants à l'école. Or, Prosper avait sur la pédagogie des idées bien arrêtées. Il estimait qu'à partir du moment où ses rejetons étaient capables de lui ânonner la gazette hebdomadaire ou de lui totaliser sur le papier réglé du bureau de bienfaisance un compte élémentaire, leur présence devenait bien plus utile à sa cour que sur les bancs de l'école.

Il prétendait encore qu'il importait davantage de planter à temps les pommes de terre que de connaître le nom de leur inventeur, et que l'avenir des champs de navets de Bois-Loudon présentait infiniment plus d'intérêt pour le cheptel des Loudonniaux que le passé de l'Île de France.

Le magistrat municipal refusa catégoriquement d'entrer dans ces vues, exprimées pourtant par Prosper avec toutes les finesses de la rhétorique du cru… On n'avait pas inventé la démocratie pour des prunes, ni même pour les poires de Monsieur et de Curé. Le droit à la liberté s'étendait jusqu'à celui d'ignorer la "Jographie" disait-il. Et à bout d'arguments, il avait décoché à l'édile, au milieu d'une assistance endimanchée, son fameux " J't'aime bin, mès j't'emmerde!"

Le maire adjoint chancela dans son amour propre. Malgré qu'il eut cueilli quelque trente ans plus tôt un diplôme au chef lieu de canton, son cerveau se refusait aux transpositions idéologiques. Et, prenant pour son compte une formule qui ne s'adressait qu'à la collectivité, il eut l'impudence d'exiger des excuses. Des excuses! Le Roi des Loudonniaux se refusa aux abaissements. Mais huit jours plus tard, la Maréchaussée envahissait ses domaines afin de l'inviter à exposer sa thèse au Palais de Justice.

Ce n'était pas la première fois que Prosper se mettait dans le travers juridique. Mais, il faisait l'étrenne de la sanction. Gros événement qui le laissa d'abord plein de perplexité. Son honneur exigeait qu'il fit échec à une autorité qu'il refusait de reconnaître, mais le sentiment de sa faiblesse sociale le laissait anxieux des conséquences. Curieux des détails de la lutte qui s'engageait contre lui, il prit un parti qui prouverait que l'instruction n'a rien à voir avec l'à-propos: il assisterai incognito à son propre procès. Cela lui permettrait à la fois de tenir tête par l'absence et de s'informer par la présence.

Il n'ignorait pas que le public est admis en badaud à cette sorte de spectacle dont s'étaient pourléchés autrefois quelques-uns de ses voisins. Pour éviter d'être trop facilement reconnu, il laissa passer un dimanche sans se faire raser, et fit l'emplette d'une casquette large comme un auvent, qui, enfoncée jusqu'aux yeux finirait de le rendre méconnaissable.

Le jour de l'audience, bien qu'il eût avalé une bonne ration de goutte pour se donner du cœur, c'est avec de fortes palpitations qu'il gravit les marches du Palais de Justice.

Le tribunal du Mans, antichambre de la prison à laquelle il colle comme un casier judiciaire à un condamné, possède une architecture sans charme: c'est un bloc avec des trous. Il ne se distingue en rien des autres purgatoires terrestres de la ville: casernes, écoles, usines, si ce n'est par cette particularité: d'avoir autrefois servi ce cloître aux Visitandines du "ci-devant', qui, du moins, s'y emprisonnaient volontairement.

Prosper devina confusément quelque chose comme cela tandis qu'il attendait, dans la foule, l'ouverture de la petite porte du public. C'est d'une remarque simpliste et peu déférente qu'il résuma son impression: "quelle drôle de soue!"

Il n'était pas au bout de ses surprises. Dans la salle d'audience, la Thémis régionale, étalée dans les trois quarts de l'espace paraissait beaucoup plus à l'aise que le Peuple Souverain, entassé comme sardines en caque derrière un bas flanc.

Le costume rituel retenait l'attention du néophyte: la blouse noire évoquait pour lui celle que son père vêtait autrefois pardessus ses habits du Dimanche, pour les ménager.

" Ah! pensa-t-il, ç'qu'on doit s'pocrasser à ç'mètier là!"

Le mortier et le rabat l'intriguaient davantage. Convaincu que ces messieurs allaient faire la quête avant la reprise ,comme le curé au milieu de sa messe, il trouvait la coiffure ingénieuse. Le rabat l'occupa plus longtemps, mais au bout d'un quart d'heure, lorsqu'il eut constaté l'abondance des paroles débitées, et se souvenant des nourrissons des Loudonniaux, il crut parfaitement en deviner l'utilité. Ainsi sombrent dans le ridicule les princes lointains égarés dans la Civilisation.

Cependant, Prosper commençait à s'intéresser prodigieusement. Ce monde si étrangement pince-sans-rire, qu'il considérait comme une quintessence de maire et de brigadier l'amusait, tout en l'effrayant. Il semblait que, de l'issue de son procès dépendait son prestige rural. Dès qu'il se fut imprégné du coup d'œil, dès qu'il eut épluché le détail de la mise en scène, il s'efforça de démêler la signification de l'acte qui se jouait.

On venait d'expédier en un tournemain toute une brochette de petites bonnes-femmes en robes de bure marron et en bonnets blancs, qui, avec une belle crânerie n'avaient trouvé qu'un sourire gouailleur "à ajouter à leur défense" selon l'expression consacrée. À présent, un vieux chemineau très déférent et très crasseux s'expliquait avec le haut personnage qui conduisait le débat.

" Vous possédez actuellement à votre casier judiciaire, disait ce dernier, vingt condamnations pour vagabondage.

- C'est forcé, Mon Président, répondait l'autre.

- Forcé?…Ah! par exemple…

- Mais oui, Mon Président. Supposition qu'vot'mére a's'soye saoûlée, et qu'a'vous aye abandonné…"

Le président bondit.

" Vous fâchez pâs, Mon Président, c'est façon d'dire, ça peut arriver. Me v'là donc abandonné. J'cherche d'l'ouvrage, et pendant que j'cherche d'l'ouvrage faut bin manger. Mame Dubois, qu'est une sainte femme, a'm'donne; l'Pont Rouge, qu'est rouge, i'm'loge, et l'commissaire, qu'est républicain, i'm'fout en prison…

- Accusé, cessez vos plaisanteries n'est-ce pas? La Société n'accepte pas de leçons d'un vaurien; terminons-en.

-J'ai fini ,Mon Président. Vous allez donc me mettre huit jours, quinze jours. Je sors la semaine prochaine ou l'autre, et me r'voilà dans le même cas. Y'a cinquante ans qu' ça dure Mon Président. J' devrais avoir douze cents condamnations, j'en ai qu'vingt, et pas une pour vol. J'sis un honnête homme, une petite rente, Messieurs les Juges, une petite rente…

- L'hospitalisation, si vous voulez?

- Autant la prison à perpétuité, Mon Président!"

Le président s'inclina à droite, puis à gauche, marmonnant quelque chose à l'oreille des deux cariatides qui le flanquaient et hochèrent successivement la tête…

"Huit jours!…" cria-t-il.

Prosper Bèroux venait de découvrir qu'on peut dire n'importe quoi à n'importe qui, à condition d'y mettre les formes, ce qui n'était guère dans sa manière. Pourtant le "Mon Président" du bonhomme, il le comprenait fort bien, disait parfaitement ce qu'il voulait dire.

"Huissier, appelez l'affaire Bèroux!"

L'huissier ouvrit une porte.

"Affaire Bèroux !" cria-t-il dans l'antichambre.

On vit entrer trois personnages tondus et rasés de frais, vêtus de noir, comme des croque-morts. Le cœur de Prosper, là-bas, dans le fond, battait la générale.

" Lequel est Bèroux?" demanda le président. Aucun ne bougea.

" mais alors, le prévenu, où est-il?… Défaut?

-Pardon, Monsieur le Juge, hasarda l'un des témoins, je crois bien avoir dépassé sur la route la carriole de Bèroux… Sûrement, il lui sera arrivé quelque chose en chemin…"

Sans qu'il s'en doutât, le témoin à charge venait déjà de prononcer plaidoirie.

" Bon, mais le défenseur? Il n'est pas tombé de voiture, je suppose?…

-Pas d'avocat désigné, Monsieur le Président, déclara le Ministère Public."

Un des avocats présents, à qui le défenseur bénévole venait de dire deux mots, levait le petit doigt.

" La cause vous tente?, Maître Petitblanc" demanda le juge en souriant.

Maître Petitblanc était inscrit au barreau depuis l'avant-veille. Il eut, pour le président un sourire timide qui tourna au rictus.

" De quoi s'agit-il, monsieur le Président?

-C'est très simple : un gros mot à l'adresse d'un maire dans l'exercice de ses fonctions. Nous plaidons absent ?Nous renvoyons à huitaine?

-Monsieur le Procureur, nous nous en voudrions d'importuner tant de monde une seconde fois pour une telle cause. Nous plaidons, exprimant le vœu qu'il nous soit tenu compte de notre bonne volonté."

" Tu parles!" pensait Prosper dans son coin.

L'huissier fit sortir les témoins. Le Président lut l'acte d'accusation qui se résumait en huit lignes.

" Henry Zéphirin!" appela l'huissier.

" Vous vous appelez Henry, Zéphirin Anselme Théodule, né le 18 Juin 1883 à Parigné l'Évêque de Baptiste César et Adelaïde Noëmie Cruchon".

Des rires étouffés fusèrent dans le fond de la salle. Le plaignant, à ce rappel généalogique avait rougi jusqu'aux oreilles qu'il portait longues et dégagées. Il lui semblait que le président, entre les mots, lui en glissait d'autres, confidentiellement :" Ah tu en veux de la Justice? Eh! bien, ça t'apprendra à nous déranger pour si peu." et tout compte fait, il trouvait l'affront de Prosper plus anodin que celui que venait de lui infliger l'État-Civil par le truchement du Tribunal.

" Vous êtes cultivateur aux Venelles, adjoint au Maire de Parigné, dont vous assumiez les fonctions le jour de l'événement. Racontez-nous, Monsieur ce qui s'est passé le 14 Juillet dernier."

Et Zéphirin Anselme Théodule raconta ce que nous savons, et que vinrent confirmer sous la foi du serment, les deux témoins extraits de la coulisse.

Le Procureur se leva. Il fut bref, mais empathique :

" Messieurs, il est intolérable que des citoyens prennent prétexte d'une observation parfaitement fondée pour injurier grossièrement et publiquement un Honorable-Représentant de l'Autorité. Si la Loi ne sanctionnait de tels écarts, Messieurs, où irions-nous? au désordre, à l'anarchie! Parce que l'administration communale, la plus près, la plus directement issue du peuple, et si dévouée, forme la base même de nos institutions républicaines, que plus que tout autre, peut-être, elle doit se faire respecter de ce même peuple avec lequel elle est en contact permanent je vous demande une condamnation sévère, exemplaire.

" Zut, pensa Prosper, jamais j'aurais cru que d'dire " merde" au gars Henry des Vénelles, ça risquait d'fout'le gouvernement en bas. Faut-y que j'soye quiouqu'eùn, quant'même!"

À l'invite du Président l'avocat prit à son tour la parole. Il était jeune, inexpérimenté, mais fort intelligent et sûr de sa langue.

" Monsieur le Président, Messieurs les juges, un regrettable incident nous empêche de comparaître…

-Simple hypothèse" coupa le procureur…

" Quel culot" pensa Prosper.

" Hypothèse étayée par un témoignage spontané, reprit le défenseur. Mon client…

-Occasionnel, interrompit en souriant le président.

-…mon client habite une région sauvage, isolée, déshéritée. C'est un rustre, un primitif, ne disposant, pour exprimer sa pensée rudimentaire, que d'un vocabulaire dérisoire. Première circonstance atténuante…"

" Bon! murmurait Prosper, ç'ti-là qui m'attaque,i'm'grandit; ç'ti-là qui m'dèfend, i'm'met pu bâs qu'la terre!"

" Deuxième circonstance atténuante: Monsieur le Procureur nous reproche la publicité du propos. Or, sans vouloir entacher en quoi que ce soit l'honorabilité du respectable représentant municipal de Parigné, nous sera-t-il permis de faire remarquer que l'injure- si injure il y a- n'étant que la conséquence d'une observation faire en public un jour de fête, la publicité incombe toute entière , non à mon client, Messieurs les Juges, mais à Monsieur l'Adjoint lui-même…Je dis bien: "Si injure il y a". En effet, messieurs, de quoi se compose la phrase incriminée?… De deux propositions contradictoires, dont la seconde seulement, malgré la gloire qu'elle a conquise à Waterloo (rires) pourrait être considérée comme irrespectueuse.

Mais la première, Messieurs, en témoignant d'un amical et indéfectible attachement, d'une incontestable déférence, ne détruit-elle pas d'avance tout ce que la deuxième semble présenter de fâcheux.

Deux forces contraires s'annulent. En vertu de ce principe constant, c'est l'acquittement, Messieurs, l'acquittement pur et simple que je sollicite de votre noble justice…

-Pardon! intervint le procureur qui ne tenait plus en place, tant il prenait l'affaire à cœur. Messieurs, nous jugeons sur des faits et sur des textes, non sur des sentiments ou des appréciations. Or, le fait est patent, l'injure existe, fut-elle noyée dans un océan de compliments. Le délinquant se fût-il présenté un bouquet de fleurs à la main pour débiter son incongruité (rires) il n'en serait pas moins un délinquant. Sans .m'opposer aux circonstances légèrement atténuantes, je réclame une stricte application de la Loi!"

L'avocat, consentant à jouer perdant, demanda l'extrême indulgence.

Lorsqu'il se tut, la trinité judiciaire tressaillit comme le voyageur qu'éveille l'arrêt du train au milieu d'un rêve.

" Le Tribunal, attendu ququatorjuillenfcentrentsixnomésperbèroupubliqumendclaré-

dvantémoinonoméhenrysfinanselmadjoinmaird'Parignélvêque: " J't'aime bin, mès j't'emmerde!" (rires)…

Attendu quléfaisonrconuetombsoulcoudlaloiduinneufjuilléquarevinun.

Considérant qulialieudtenircomptecirconstançatnuantenfveurdlacusésrlquelson-frnilmeilrrenseignements.

Par ces motifs, condamlnoméBèrousper à dix huit francs d'amende et aux dépens…Huissier, à une autre…"

"Ça fait rin, notait Prosper en descendant les marches du Palais, j'me doutais pas que ç'mot-là, malgré qu'il'tait s'mé en bonne terre et bin fumé, i'f'rait tant d'petits pour si peu d'érgent!… Mès, tout d'même, j'dois ét'e quiouqu'un: l'vieux traînier il a mis cinquante ans pour avoir drét à touâs minutes de justice, et moè, avec un seul mot, j'en ai yu pour eùn' gran'demi-heure!"

Il eut pourtant la surprise à quelques temps de là, en recevant le mémoire, de constater que les six écus de la Justice avaient aussi fait des petits, jusqu'à concurrence de cent quarante trois francs et des décimes.

Il fit inscrire ses gosses à l'école des Commerreries, un écart composé de deux fermes et d'une auberge, à six kilomètres des maires et des gendarmes. Et lorsque le régisseur de Loudon vint lui demander d'effectuer un charroi de trente stères de bois de chauffage pour la mairie de Parigné, il se récusa.

" Voyons, Bèroux, tu sais bien que nous ne pouvons aller chercher un charretier à trois lieues. D'ailleurs il n'y a que ton mulet qui peut nous tirer ça sur le sable des Tuffettes."

Prosper demeurait insensible à la flatterie, même en la personne de son baudet. Mais il prouva qu'il savait compter:

"Bon Dix cordes, quatorze francs six sous en pûs par corde, et poeyé à chaque livraison.À prend'e ou à laisser, arrange tè avec la mairerie!"

C'était exorbitant, mais il fallut y passer, le bois étant acheté ferme, et nul charretier à la ronde ne voulant se charger du travail.

Prosper s'arrangea pour effectuer son dernier tour le soir même où le conseil se réunissait. Et, son bois déchargé, son dernier règlement empoché, il entra fièrement au " Café de Paris", où ces messieurs terminaient la délibération par une partie de "manille". Il prit une "goutte" sur le pouce, et avisant l'adjoint en nombreuse compagnie, il lui jeta:

" Eh! bin, mon vieux Zéphirin Anselme, tu sais, j't'aime bin, et j't'emmène grâtis, si tu veux profiter d'ma chârte."

 

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