10.06.2007
Chapitre 1 : Veaux et cochons
PROSPER BÈROUX
Roi des Loudonniaux
Chapitre I : Où il est question de veaux et de cochons…
"Mon gars Prospè, faut qu' tu m'vendes ç'viau là!…"
Assis face à face, les coudes sur la table graisseuse, les deux hommes s'affrontent. Dans la cheminée, un grand feu enveloppe la marmite de ses franges de flammes. Des lueurs s'accrochent aux reliefs du mobilier. Un méchant lit de noyer vêtu d'un couvre-pied surmonté d'un édredon dodu; un corps de buffet dit "basset" aux pieds cagneux, décoré de rosaces; une table desserte appuyée au mur sous un invraisemblable bric à brac d'ustensiles de cuisine.
Une petite femme sèche, à la peau jaune, sans âge, s'agite autour de la pièce en faisant claquer ses sabots sur le pavé délabré. Du foyer, où elle tisonne le charbon, elle va au buffet, pose sur la table devant les deux hommes qui semblent s'épier, deux énormes tasses, les petites cuillers, le sucrier. Elle revient avec un flacon cocasse, représentant un bonhomme en redingote, à cheval sur un tonnelet; puis tirant de la cendre un "potansé" de terre vernie brune, verse dans chaque tasse un café bouillant. "Sucrez-vous donc ",dit-elle.…
" Mon gars Prospè, faut qu' tu m'vendes ç'viau là!", répète le solliciteur…
Le feu lui décoche des gifles roses découpant sur un fond d'encre son profil de brave homme, qu'un nez aquilin trop mince, des lèvres trop souriantes, un menton trop pointu, signaleraient à tout observateur perspicace pour celui d'un roublard. Sa casquette plate, sa blouse bouffante de couleur d'ardoise et la grosse canne à dragonne de cuir sur laquelle il appuie ses mains superposées, tout indique le maquignon classique. Il insiste:
" Faut absolument qu' tu m'vendes ton viau. Tu m'f'râs pâs entend'e que t'âs pâs l'intention d'te'défair'd'eùne bète que tu peux pâs nourri' puisque t'âs déjà touâs vaches pour deux hommées d'méchant pré."
Et devant les protestations de l'autre, il se fit pressant:
" Allons, Prospè, parions qu'avant huit joû's, l'viau i s'ra parti!…Je n'veux point t'fair' de r'proche ,mais tu sais bin que j't'ai jamais manqué,qu'chaque fois t'âs eu besoin d'un service, j'me sé trouvé à point pour te l'rend'e….Faut bin m'laisser eune petite affair' de temps en temps, ça n'n's'rait-y qu'pour me défrayer et pour m'aider à élever mes dix quèniaux…"
Le café froidissait dans les tasses .Les deux hommes y plongent le nez, s'observant à la dérobée. Prosper saisit le bonhomme de verre, et lui fit cracher, par sa petite bouche en cœur ,une "jilée" d'eau de vie du cru dans la tasse de son interlocuteur, qui releva le goulot pour la forme; puis il se sert une rasade.
" Bon, repris le maquignon. Admettons qu'tu vends point l'v'iau. Mais les cochons? Tu m'diras point qu'i'sont point v'nus,ceuz'là…L'pu groûs, i pèse bin ses touâs-cent-vingt-livres…
- É pi l'pouce, observa Prosper.
- Oh !Oh ! mettons ça pour touâs cent trente …Supposition qu'tu gardes l'petit pour nourri ta maisonnée c't'hivê…T'espères-point m'ner l'aut 'jusqu'à quat'cents? Pour peu qu' ta coche qu'est prête à goriner a' fasse sept ou hui'-z'élèves, faudra bent'dèfair' au moins d'un des grous…Vends-moi-n'en un!"
Le marchand se passe la main dans le cou ;et, s'éloignant sur le banc, lève les yeux vers le plafond: des fromages blancs qui sèchent sur une claie pendue aux solives viennent de lui pisser une goutte de petit lait sur la nuque.
" Non, mon gars, dit Prosper, je n'sé point décidé. Cès bèt'là, ça va'core prend' du poids. C'est à peine venu, et l'prix d'la chiai va toujoû en augmentant; rin n'presse…
- L'prix d'la chiai raugmenter! cria l'autre. Quiens, mon gars, v'là les prix d'la Villette, dit-il en sortant un journal de sa poche…Viau, baisse de cinq à six sous…porc, premier chouâx, baisse de dix sous dans la journée, bœuf…"
Il est interrompu par la petite voix aigre de la "maîtresse" Bèroux:
" N'empèche, dit-elle, que "maîte' Bigot" il a cor' vendu eùn' vache avan-z'hié su' l'pied d'dix francs au boucher d'Pârigné."
- J'dis pâs. J'dis pâs…mais c'est fini, crèyez-moi vous r'gretterez!"
La sincérité n'incommodait nullement Clovis Brunet. La mercuriale dont s'autorisait le madré chevillard indiquait des prix en hausse ferme. Mais il n'ignorait pas que ni l'un ni l'autre ne savait lire et ne pouvait contester. D'autre part, s'il désirait si vivement traiter cette affaire avec son "ami" Prosper, c'est que celui-ci lui devait déjà depuis deux ans le prix de quatre petits "laitons" que le fermier n'était pas pressé de solder.
Pour les remboursements le marchand n'avait pas toujours besoin de faire appel aux bons sentiments de la clientèle: on verra qu'à l'occasion il y pourvoyait lui-même. Quant à ses dix enfants, il avait su les former, puis utiliser les aînés au mieux de ses intérêts, en les employant à des besognes de manœuvres dont le revenu suffisait à l'entretien des cadets. Pour Clovis, atteint d'une déformation professionnelle qu'il ne soupçonnait même pas, la famille était un cheptel mis par Dieu ou par la Nature(on n'a jamais su s'il était croyant) au service des appétits d'argent du père.
Il chérissait sa femme comme on aime une cuisinière économe, et une bonne poulinière apportant son produit de force musculaire pour les travaux qu'exigeaient des entreprises toujours plus nombreuses et toujours plus variées.
Clovis chérissait ses enfants à raison d'un à la fois: le dernier-né. Ensuite, il les aimait simplement, jusqu'à leur dixième année, où, en les sacrant d'un premier coup de pied au cul, ou d'un premier coup de fouet, il inaugurait leur carrière de bêtes de rapport. Cet homme pratique, appliqué avec le même soin aux petites affaires et aux grandes, était passé de la boucherie au trafic de bestiaux, puis à celui du "bien". À ce jour, il se trouvait à la tête d'une exploitation forestière et d'une demi-douzaine de fermes.
Clovis respectait la Loi, qu'il savait fort bien utiliser, à l'occasion, pour se défendre, mais il en appréciait surtout l'élasticité, qui lui permettait de friser la friponnerie sans perdre la qualité d'honnête homme.
Comme Bèroux ne semblait pas pressé d'effacer sa dette, et que le Code, encore trop étriqué à l'avis du créancier ne lui permettait pas de se payer dans les armoires, il fallait trouver une solution; une solution simple, sans frais.
"Autre affaire, proposa-t-il. J'ai vingt cordes de bois de boulange à tirer su' la route depuis l'bois des Tuffèttes…
- Non, mon vieux, pas la peine…Rin à fair'…J'ai assez d'ouvraige comme çà à la maison…À la tienne!"
Prosper, de sa tasse, choqua celle de son interlocuteur, avala d'une lampée l'eau de vie, se leva en essuyant sa moustache d'un revers de main. C'était un congé. Clovis le comprit. Ravalant son dépit, il sortit, donna quelques vigoureux tours de manivelle à sa "De Dion 1906", et dès que le moteur eût toussé, bondit au volant.
"À te r'voir!"Il démarra dans un désarroi de poules et de canards, prit de court la charrière, au risque de verser, et déboucha sur la route, juste devant une charrette anglaise filant à fond de train
."Hep!…Hep!…Ledru!
- Tiens! Clovis!
Les deux hommes immobilisèrent leurs véhicules. Le voiturier enflé, cramoisi, suant, vêtu d'un bourgeron clair et d'un pantalon de toile noire, coiffé d'un panama et chaussé de galoches s'autorisait de son embonpoint pour attendre l'autre sur sa banquette.
"Ça va, mon vieux Ledru? Rien de neuf à Parigné?…
Clovis jeta un coup d'œil furtif du côté de chez Bèroux , puis rassuré:
"Dis donc, un petit service en vaut un autre…je te connais un veau à acheter, mais…"
Les deux hommes parlèrent à voix basse, et au bout d'une minute, se serrèrent la main sur un 'entendu" cordial.
Le lendemain dès le petit jour, et comme par hasard, la" vachère" du boucher Ledru s'arrêtait dans la cour de Prosper Bèroux. Et moins d'une heure plus tard, après l'inévitable scène du café "bien consolé" et de la discussion réticente, le vau était hissé dans la voiture, remorqué à la fois en tête par une longe, et sur le flanc au moyen de sa queue retroussée.
L'émotion du pauvre animal fut telle qu'il lâcha simultanément un beuglement et une molle tartine qui s'étala par moitié sur le plancher de la vachère et sur le sabot de Prosper: symbole d'une double chance en une double bonne affaire.
" Bon Dieu!, s'écria le boucher en ouvrant son portefeuille pour régler son achat, je m'aperçois que je n'ai sur moi que la moitié de la somme. Mal à rien, Maître Bèroux, vous avez bien confiance: je vous apporte le solde tantôt" et il partit.
La table n'était pas desservie, au début de l'après-midi, qu'il revenait cette fois dans la charrette anglaise. Il entra, salua la tablée qui était nombreuse, et s'assit sans façon. À ce moment, on entendit s'essouffler la De Dion de Clovis.
Deux maquignons de suite dans la même maison c'est beaucoup. Deux ensemble c'est suspect, Prosper fronça le sourcil. L'autre entra, s'installa au bout de la table; et, le café bu, il ne resta plus en tête à tête que les trois compères.
" Règlons nos comptes", dit Ledru. Il sortit une liasse de billets. "Vérifiez, dit-il en en déposant quelques-uns sur la table.
- Règlons nos comptes" dit Clovis en allongeant la main.
Mais Prosper avait devancé le geste, et enfouissait déjà la somme dans son gousset.
" Mon salaud, déclara-t-il à son créancier d'un air mi-figue mi-raisin, j'àvais d'viné qu'vous étiez d' mèche, en vous voyant tous les deux ensemble. Écoute-mè bin, Brunet: mès dettes, j' lés poèye quant' c'est qu'j'ai envie d'lés poèyer…Tu saisis?…J't'aime bin,més j't'emmerde!"
Il laissa passer quelques secondes pour renforcer son petit effet, puis…
"T'étais point chez tè, d'matinée? Et t'ès point rentré non pûs pour dèjeûnner, dis? Gros boban?…Eh! bin, mouai, j'ai envoyé mon gars les poèyer, tes cochons. C'ést ta femme qu'a r'çu l'èrgent, et j'ai l'papier. J'te dois pûs rin entends-tu bin, mon gars Clovis. J't'aime bin, més j't'emmerde!"
Et triomphant, dans un large sourire, il saisit à main-le-corps le petit bonhomme à cheval sur son tonnelet, et lui fit cracher successivement trois demi-tasses de "goutte".
"Allez, les gars, videz-ça, pi on va aller vouair mes gorins!"
12:14 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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