14.08.2011

Chapitre 13 : Visite du curé aux Loudonneaux

 

Chapitre XIII: Où l'on voit le Ciel envoyer un message plénipotentiaire aux Loudonneaux

 

 

 

            Le printemps était revenu. Ce dimanche de mai il y avait foule à la grand-messe de Saint-Mars. Il faisait déjà si chaud que les fidèles  étaient heureux de venir se mettre au frais chez le Bon Dieu.

 

            Au moment du prône, le bon curé Poitevin monta en chaire, et , suant et soufflant, s'essuya la figure de son mouchoir rouge à carreaux qui sentait la prise. Après avoir installé sa bedaine et ses deux mains grassouillettes sue le rebord capitonné il se délivra diligemment de son sermon.

 

            Il faut dire, à la décharge du brave pasteur, que ses paroissiens étaient si convaincus, que tout ce qu'il pouvait leur raconter n'eût rien ajouter à leur conviction.

 

            «Mes chers frères, conclut-il, je suis appelé tantôt pour une mission urgente; aussi n'y aura-t-il point de vêpres tantôt. Nous dirons le Salut de Saint Sacrement »

 

            Les ouailles n'avaient point coutume de peser les décisions de leur recteur; pourtant, on y regardant de près, on eût pu voir deux ou trois vieilles "biguenotes" se pincer les lèvres de dépit d'être privée de leur passe-temps dominical, et les petits gars du catéchisme se taper le derrière de contentement sur leur banc de chêne ciré.

 

            Onze heures n'avaient pas encore sonné, que la petite charrette anglaise au curé sortait du presbytère, le minuscule poney et le volumineux conducteur chacun à un bout des guides. Et les voilà partis sur la route d'Ardenay.

 

            Le curé Poitevin n'avait point tellement l'âme en paix. Car, en conscience, la mission un peu tardive qu'il avait invoquée pour esquiver l'office du soir ressemblait trop à un prétexte, et le chemin des Loudonneaux n'a jamais passé par Ardenay. Le grand motif, c'est qu'il allait donner le coup de main à son confrère de cette paroisse pour le démembrement d'une oie que la Mélanie, la gouvernante de l 'hôte, engraissait depuis six mois à cette occasion.

 

            Que voulez-vous? pour être plus près du Ciel, les curés n'en ont pas moins un tube digestif; et le Diable, qui a tant de peine à les prendre en défaut, arrive généralement à les tenir par là.

 

            Le petit cheval trottait ferme. Le soleil, plus doré que l'ostensoir, envoyait des hosties blondes au travers des fouteaux; dans les taillis de la Roberdrie, des oiseaux "couistaient" à qui mieux mieux, comme les petites filles du lutrin. Bientôt se profilèrent les grands pins de Saint Denis, fleurant la myrrhe des gueux, coulant dans de petits pots accrochés aux écorces.

 

            Au carrefour, entre une maison solitaire et le poteau indicateur déteint, le curé prit à droite, projeta une seconde  sa silhouette dans les vitres d'un café désert, effaroucha deux poules près de la maison du garde, et s'enfonça dans les bruyères du champ de tir d'Auvours. À Saint Étienne, auquel est consacré un autre hôtel bachique, l'attelage rejoignit la route de Saint-Calais, par laquelle le poney eut bientôt fini de couvrir la grande lieue et demie qui sépare Saint-Mars d'Ardenay.

 

            Lorsque l'excellent homme vit la volaille les cuisses en l'air, toute fumante dans un grand plat ovale, veillée par une généreuse bolée de sauce grasse, trois bouteilles poussiéreuses, et une honorable société, il s'accorda presque l'absolution pour la tricherie de la messe. C'est incroyable, tout le contentement que peut offrir une oie grasse, et toutes les bonnes et saines histoires qui peuvent sourdre d'une bouteille de Vouvray.

 

            Sur les trois heures et quart de relevée, à l'heure où les vêpres d'Ardenay se poursuivaient, et ou celles de Saint-Mars auraient dû être commencées, le curé remontait en voiture.

 

            Il s'agissait maintenant de remplir la mission, une démarche bien délicate exigeant un long crochet par les Loudonneaux. Il fallait pour abréger le chemin, traverser les Bois de Loudon, où tous les esprits et les fées se donnaient rendez-vous : quelle imprudence pour un abbé repu!

 

            Dans le chemin de sable qui coupe les taillis de la Pierre Bergère à Loudon, le poulain peinait dur, et dans les ornières mouvantes, la charrette oscillait sans retenue. Les grillons et les mouches des bois menaient un concert assourdissant, le soleil dardait dur.

 

            Avisant un talus moussu au dessous d'une énorme "bouillée" de châtaignier, le curé ne put résister à l'envie de s'y reposer quelques instants. Il attacha son cheval à une branche et s'adossa aux grosses racines pour jouir pleinement de l'ombre douce et parfumée qui régnait en ces lieux. Mais le Malin, qui veillait, distillant les sons, les nards du sous-bois, les ors du soleil pour en composer un philtre qui finit d'enivrer le pasteur, lequel, au bout de deux minutes ronflait comme l'orgue de Saint Julien du Mans.

 

            Quand le dormeur crut s'éveiller, la nuit était tombée. Se frottant les yeux, il découvrait devant lui, nippé dans une longue blouse blanche qui rappelait, sauf le respect qu'on doit aux gens du Bon Dieu, le "de nuit" de la Lise Derouineau, la bonne du presbytère.

 

Le vénérable portait sur la tête, en place de "gouline" une sorte de grand plat en cuivre jaune, comme celui qui pend à la porte du gars Gay le perruquier. Le curé avait tout de suite reconnu Saint Pierre, à cause de la grande clé  qu'il portait au côté.

 

            « Mòssieù l'Curé, dit le Saint, un saint terriblement paysan, s'exprimant dans le vieux patois local, Mòssieù l'Curé, j'avez fét eùn' groûss' ment'rie à matin à la messe, et eùn groûs poèché tantoût, à savoè vout' lippée çez l'pastuû' d'Ardenay. Poècheû non r'penti, v'là l'ordre du Seigneú: j'allez tout d'suite èrtourner à Saint-Mâs, fair' sonner la groûss' quioche, chanter anhui-mîn-m' lés vépres qu'j'avez volés d'mèriannée au Bon ÿeu, et fair' en chèr vout' confession. Faot' de quai, jamés l'Cié i'n'se ramical'ra à vous, et j'irez tout dret en Enfè.Amen»

 

            Tout déviré, le pauvre curé sautait dans sa charrette, et lui qui n'eut pas donné une chiquenaude à un guibaud, envoya un grand coup de guide sur le train du poney qui partit quatre fers à la fois.

 

            Ah! cela filait raide! Et pourtant, le chemin semblait long. Un vrai chemin de croix au cours duquel l'amour- propre du bon recteur  trébucha bien douze fois sous les sarcasmes d'une foule invisible.

 

            « Hi!Hi!Hi!Hi! criaient les "guersillons" de leurs petites voix de picrâs, l'curé de Saint-Mâs,i'va s'fair'fout'de li.

 

            - Quoi?Quoi?Quoi? questionnait une r'nâsellze dans l'étang.V'là les curés qui s'mettent à pêcher? Quoi quoi quoi quoi quoi quoi reprenaient en choeur ses compagnes.

 

            - Hou!Hou!Hou!Ho!Ho!Ho! s'égosillaient les chouettes, l'Bon ÿeu, i' clouera l'curé d' Saint-Mâs à la porte d' l'Enfè', oui!oui!oui!ho!ho!ho.»

 

            Pourtant le coupable entrevit des anges semer des étoiles dans le ciel. Et bientôt, sur l'azur sombre constellé d'argent, il perçut la silhouette rassurante de son clocher. Hélas, la tour, elle-même, prenait des airs mauvais sous son bonnet pointu et ses deux oreilles d'âne. De toutes ses "boètes" à claire-voie elle semblait rijauner, puis se mit à gronder:

 

            «Dong,Dong,Dong...Onze heúres de r'levée, Monsieur le Curé. Ça va faire douze heures que vous portez vout' pèché. Si vous voulez dire vos vêpres anhui il est temps d'vous presser.»

 

            Imaginez l'émoi du père Quérémus, lorsqu'il sut qu'on devait sonner les cloches en pleine nuit. Pressé d'obéir, il partit, marchand à son habitude en écartant les jambes comme s'il eut chevauché un tonneau, et se pendit au bourdon.

 

            Trois minutes plus tard, tout le bourg était sur pied, le maire et les  pompiers en tête, qui croyaient au tocsin. Il fallut expliquer qu'il s'agissait d'un office nocturne. Et pour ne point s'être dérangée pour rien, la foule entra dans l'église.

 

            Le curé ne voyait rien, n'entendait rien. Il entonna ses vêpres comme on avale une médecine, et n'attendait pas que le chantre eût fini le répons pour accrocher le verset d'après.

 

            Au bout d'un moment, il s'avisa pourtant que le père Quérémus avait emprunté une drôle de tête: figure noire avec grandes oreilles pointues, amorces de cornes et barbiche étrange.

 

            Petit à petit, il distinguait mieux ses fidèles. Dans les stalles, les cinq ou six bonhommes avaient perdu leur menton, et leur nez aplati, plus jaune que safran, leur conférait des allures de jars. Toutes les vieilles bigotes ressemblaient, à s'y méprendre, à défunt l'oie au curé d'Ardenay. Jusqu'au banc des demoiselles Boutry, personnes bien comme il faut et très pieuses, qui était occupé par trois grandes dindes dignes de figurer à un réveillon mondain.

 

            Malgré ses anomalies, le curé, en pleine contrition, continuait bravement l'office. Mais il se rendait compte, maintenant, que le chantre sabotait les répons.

 

            «Confiteor tibi, Domine, chantait l'officiant

 

            -l'punira les menteux, rétorquait le servant

 

            -Justum est dignum est! hurlait l'assistance .

 

            - Sanctum et terribile nomen ejus

 

            -l'permettra aux oies d'se r'venger des ogres

 

            -Amen » concluait la foule.

 

            Il fallait en finir. Le malheureux pénitent se dirigea vers la tribune pour faire amende honorable. Mais le Diable, qui s'était logé dans la peau de Quérémus, l'ayant rattrapé sur la dernière marche, l'envoya, d'une poussée, par-dessus l'appuie-main.

 

           

 

            Ce n'était qu'un rêve...mais quel rêve! Le curé Poitevin s'éveilla en sursaut, cette fois pour de bon : il avait roulé en bas du talus, et le petit cheval, impatienté, avait cassé sa longe et broutait des ramilles. Le soleil descendait.

 

            Dieu! Que le guide spirituel était maintenant dans un curieux état d'âme pour entreprendre sa mission. Plus que jamais pourtant, il désirait la mener à bien, afin de se racheter; il craignait seulement de n'en être plus digne.

 

 

 

            Il était plus de six heures, lorsque l'attelage entra dans la cour de Bois-Loudon. Sous un poirier, au coin d'un champ, Prosper, guêtré, ganté de peaux de lapin, coiffé d'un scaphandre formé d'une cloche à fromage en toile métallique et d'un sac ficelé sur la nuque frappait à grands coups de louche sur un vieil arrosoir.

 

            « Assis! Assis!Assis! mes petites... Assis! Assis!Assis!»

 

            Une grappe bourdonnante, peu amène, suspendue à une branche, s'étirait et s'arrondissait alternativement au-dessus d'un cône d'osier enduit de bouse de vache séchée, et renversé dans un baquet.

 

            « Assis! Assis!Assis!Bang!Bang!Bang! Assis! Assis!Assis! Approch' pâsMossieù l'curé, Assis! Assis!Assis!Mets ton j'vau sous l'hanga. Assis! Assis!Assis!»

 

            Les abeilles ne semblaient charmées ni par le concert, ni par le "siège" que leur offrait le patriarche, un logis abondamment enduit intérieurement d'une épaisse et odorante couche de miel.

 

            En désespoir de persuasion, Prosper souleva la ruche, et s'en servant comme d'un cueille-fruit, emboîta dedans l'essaim tout entier.

 

            Quand la colonie prisonnière fut installée sur une bancelle au bas du jardin, le maître quitta son étrange accoutrement, puis s'en vint retrouver le curé qui attendait patiemment dans la cour.

 

            «Bonjou, Mossieur l'Curé. Faut m'escuser, més t'aurais pu t'fair' piquer, sans compter qu' lés mouch' a' pouvînt dèpiter et filer en lés bouâs...N'y'a donc personne, là-d'dans? ajouta-t-il en précédent le prêtre vers la maison.

 

            - Ma foi, dit ce dernier, je crois bien qu'à défaut des mouches, j'ai réussi à faire dèpiter tes gosses, mon cher Prosper. Ils se sont sauvés à mon approche comme les fouquets dans le taillis de la Cassine.

 

            - Quai qu'tu veux? Ni l'z'eùns ni l'z'aut' i'sont acouteùmés à voèr dés soutanes aux Loudonniaux...Entre donc...N'on boèra bin eùn' coup d'cîd' boûché, de ç'temps-là...

 

            Volontiers, Prosper; le fait est qu'il fait chaud» dit le curé en s'épongeant.

 

            Il s'était assis à la table en face de son interlocuteur, fort intrigué par cette visite.

 

            «Alors, Mossieur l'Curé, dè quai qu'in'i'a pour ton service?

 

            - Hé! Je faisais un petit tour aux Loudonneaux...On n'oublie pas ses paroissiens...Hum! nous aussi nous sommes des cultivateurs... les cultivateurs du Bon Dieu.

 

            - Oui, Mossieur l'Curé, més l'Bon ÿeu, il ést comme nous-aut'...il a pâs grand choûse à Glaner su' d' la térr' aussi moègre.

 

            - Erreur, Prosper, grave erreur. Dans la culture spirituelle, toute terre, même la plus ingrate peut rapporter de belles moissons sitôt que des âmes s'y cherchent... Oh! je sais ce que tu vas me dire...le champ est loin de la ferme, et le laboureur, surchargé de besogne ... (hum!) ... n'y parait pas souvent pour le sarclage...Mais, mon Cher, il faut convenir que ce champ, à qui, tout de même Dieu a donné des jambes, ne met guère d'empressement à s'approcher de la Sainte-Semaille...

 

            - Allons, allons, Mossieur l'Curé, faut rè-n'èxagèrer. Aux Loudènniaux, ÿ'è'n'n'a point qu'tu n'baptises. T'n maries bin la moèquié. Ét pi' tu lz'enterre tertous!

 

            - Une triste récolte, Prosper, un épi à chaque borne..; et quel épi, Bonté!Je vous baptise en pleine innocence, je vous marie quand vous l'avez depuis longtemps perdue, et je vous porte en terre farcis dans vos péchés; à tel point que je me demande si je n'aurait pas à en rendre compte moi-même, de ces péchés rentrés...

 

            - Ouat'... Tant qu'n'on n'a ni tué ni volé... avec eùn'peu d'iau bénîte...Mès, dis-donc, Mossieur l'Curé,ça t'és-ti jamais arrivé, d'poècher?»

 

            Le pauvre Curé eut rougi jusqu'aux oreilles s'il n'avait été cramoisi d'avance. D'autant plus que, par une coïncidence fatale, une oie superbe, plus blanche qu'une communiante, venait d'apparaître sur le seuil.

 

            « Mea culpa, dit le prêtre. Nous péchons parfois, Prosper, mais nous nous repentons dans l'apostolat. Nous aussi armés de la louche, nous frappons à tour de bras sur le chaudron en criant " assis,assis" mais de moins en moins, hélas, les abeilles viennent au panier.

 

            - C'ést qu'tu mets point assez d'miel en la ruche, ou bin qu'lés mouch' a' voulant garder l'léu'... Eùn' petite goutte?...»

 

            Prosper versa une rasade que le curé huma en connaisseur.

 

            « Allons, mon vieux Bèroux, parlons sérieusement...Je te sais la réputation de ne pas faire les choses à moitié...Or...

 

            - Oui. J'ai marié ma fille juste à temps, et j'parle point d' marier mon gârs, malgré qui n'soèÿ que trop ta...Dans ç'câs-là, c'ést point moè qu'aurait fallu voèr, més putoût lés parents d'la fille. Moè, j'ai fait d'mon mieux. Rappell'tai, Mossieur l'Curé, de ma visite à la mair'rie et au présbytèr'...

 

            - Bien sûr, Prosper; tout au plus pourrait-on te reprocher un peu de mollesse et beaucoup de complaisance, mais on peut parler avec toi, tandis qu'avec eux...»

 

Le curé esquissa un geste vague et désespéré.

 

            « Eux, dit Prosper, i'z'endurant lés gendarmes, més i'fout'rînt l'curé à la porte... J'peux-t-i donc d'viner à cause de quai qu'i'z'avant changé d'idée, moè, et lés réforcer à donner leû' consent'ment?

 

             Ah! Prosper, si tu savais comme ces pauvres curés, que tu méprises un peu, n'est-ce pas? ont parfois la tâche lourde, pour satisfaire aux antagonismes de leur sacerdoce.Excuse-moi, mon ami, je parle un langage qui n'est pas le tien...Voilà...je m'explique...»

 

            La mère Bèroux entrait, fort surprise de trouver le desservant de Saint-Mars en tête à tête avec son époux. Elle le salua, pleine de déférence et reçut son bonjour.

 

            « Et ton pèr', c'ment qu'ça va? interrogea le fermier.

 

            - point en tout, répondit Joséphine. J'ai envoyé Milien qu'ri' l' Mèdecin d' Pärigné. J'ai léssé Florida et Victo avec li. J'crains bin qu'ça soèye la fin...

 

            - Voès bin, Mossieur l'Curé, ajouta Prosper, à défaut d'un mariaig' tu vâs fair' eùn' entér'ment...

 

            - T'és-tai donc! intima Joséphine. Tant que n'i'a d'la vie ÿ'a d'l'espoèr.  Mossieur

 

l'Curé, reprit-elle, mieux vaut envisaiger nos deux baptémes...

 

            - Certes, Maîtresse Bèroux. Et pour l'un tout ira très bien. Mais pour l'autre... Miséricorde! un baptème hors mariage,...encore un! et dans une famille faisant autorité ici... Ah! si vous saviez tout le mauvais sang que s'est fait pour vous votre curé depuis quatre grands mois!

 

            - Allons, allons, Mossieur l'Curé, i'n'y paraît point trop...

 

            - Ne raille point, Prosper. Un seul mot pourrait me permettre de sauver à la fois l'intérêt spirituel et l'intérêt matériel de Florida et de l'enfant qui va naître... Et ce mot-là, il m'est interdit de le prononcer...Crois-moi! Agis sur les Fauchon, par n'importe quel moyen. Insiste, mets en branle le Maire, les gendarmes encore, s'il le faut. Et que Dieu me pardonne, si pour son triomphe, j'ose parler d'intérêt matériel. Un jour, Prosper, tu me remercieras. Et ce jour-là, n'est-pas, vous prouverez votre reconnaissance au Ciel en ne vous contentant pas d'un mariage civil.

 

            - C'est que, risqua Joséphine, la petite non pû, n'ést pas dècidée.

 

            - Les vieux aurînt-i point réussi à l'entortiller, risqua Prosper.

 

            - Non. point en tout.

 

            - Alors?

 

            - Dame, mon gars, al'ést grandiôse...Et al'a'ÿu vent des proupos. On l''l'a tant accusée d'avoèr sèduit ton fî pour l'èrgent.»

 

Le Curé eut un geste las.

 

            « Suivez mon conseil, dit-il. Je serais bien surpris si vous ne la voyiez modifier aussitôt sa décision.»

 

            Florida venait d'encadrer sa grossesse dans le clair de la porte. À la vue du prêtre, elle eut un mouvement de recul.

 

            « Approche ma mignonne, dit-il, n'aie pas peur.

 

            - Mossieur l'Curé i't'veut  point d'mal, ma Florida, au contrére, affirma la Bèroux... Et là-bas? demanda-t-elle inquiète...

 

            - L'mèd'cin ÿ'ést. J'venais vous chercher.

 

            - Allons-ÿi tout d'suite...

 

            - Je vous suivrai, si vous permettez... une minute encore... dit le curé...Florida, ma petite, ce n'est pas vrai que tu refuserais de te marier, dans la position où tu te trouves? Que tu refuserais au Bon Dieu le sacrifice d'un peu d'orgueil, alors que la consécration légitime et divine de ton amour t'obtiendrait si facilement la rémission du péché?»

 

Et comme Florida baissait la tête, muette et butée, il crut devoir insister.

 

            « Pourquoi t'obstiner, ma chère enfant, pourquoi?»

 

            Elle releva le front, planta ses diamants noirs dans les prunelles bleu clair du prêtre, considéra une seconde le triple menton étalé sur le rabat démodé. Et lorsque son regard eût descendu la rangée de petits boutons jalonnant la bedaine, elle le souffleta de cette réponse.

 

            « Pasque châcun ést libre d'son ventre!»

 

Elle s'échappa.

 

            « Miserere nobis, Domine, soupira le prêtre en se signant.

 

            - Voulez que j'ÿi fasse dit Prosper, en haussant les épaules.

 

            - Escusez-là, Mossieur l'Curé, supplia Joséphine.

 

            - Je ne l'excuse pas, Maîtresse Bèroux... Je lui pardonne, au Nom du Bon Dieu.»

 

 

 

 

 

            "J'ose parler d'intérêt" Le roi des Loudonneaux, en proie à l'insomnie, ressassait tous les arguments  du curé.

 

            « Eùn bin brave homme, se disait-il, le curé d' Saint-Mâs, qui, faute de m'rac'moder avec la bondieus'rie, s'rait bin foutu d'me rac'moder avec la curot'rie...Sûr'ment, i'sait quiouq'choûse, et si i' n' dit rin, c'ést qu'i' peut rin dire, faut qu'i' garde le s'gret...

 

            - Ah!ça! âs-tu bintoût fini d'mouver... Vâs-tu m'lésser dormi... tu sais bin qu'à deux heures, faut qu'j'âle remplacer lés quèniaux à vèiller l'grand'pére.»

 

             Prosper passa la nuit blanche. Intérêt...Intérêt..;qui consulter sur les choses d'intérêt, sinon un notaire?

 

             Au petit jour, il attela Mouton, et surprit le tabellion au saut du lit. Maître Bernier, l'affable notaire de Parigné, l'écouta tout au long. Puis, après avoir réfléchi longuement:

 

            « La première hypothèse qui me vient à l'esprit, dit-il, c'est que la petite aurait fait un héritage dont les parents prétendraient profiter, dans la mesure des possibilités que leur laisserait la forme de donation. Légalement, ils auraient droit au revenu du legs jusqu'à la majorité de l'enfant ou jusqu'à son émancipation. Voilà qui serait de nature, évidemment, à éloigner les parents d'un projet de mariage. Simple hypothèse, je le répète.

 

            - Hypothèse, dè quai qu'ça veut dire?

 

            - Supposition.

 

            - Ah!bon.

 

            - Un tel calcul des parents serait un peu puéril, naïf, si tu préfères. S'il s'agissait d'immeubles situés dans la région, si le liquidateur était un notaire du voisinage, il serait difficile que l'affaire ne parvienne à la connaissance de l'intéressée principale, ou que sa situation spéciale n'arrive aux oreilles de son notaire. Et l'attitude des parents ne plaiderait pas en leur faveur.

 

Mais si l'héritage consistait en biens mobiliers lointains, le danger serait plus grand.

 

            - Quant'mîn-m, Mossieu Bernier, i's'rait possible à dés parents d'dèpouiller leú quèniau?

 

            - Dans certaines conditions, et avec de l'astuce, oui, au moins en partie.

 

            - Et c'ést la loi qui permet ça? La Loi d'leû rèpublique, celle qui s'mèle de fair' la l'çon au monde!

 

            -La Loi, Maître Bèroux, ne peut malheureusement pas voir à tout. Son code admet parfois que les pires bandits sont de bons parents...jusqu'à preuve du contraire.

 

            - Eh! bin, Mossieu Bernier, la Loi des Loudonniaux, elle,a'n'le permetterait point, car j'ÿ'eû câss'rais putoût la gueule, aux Fauchon!

 

            - Non, Maître Bèroux, car c'est vous qui auriez tort. À l'astuce, il faut opposer l'astuce, celle des honnêtes gens, s'entend. Car il est aussi certains artistes hors cadre...

 

            - Des artistes pour qui que j'sue en mon guèret et à qui qu'j'ai mîn-m' pâs l'dret d'dire "merde". Eh!bin! Jusqu'à hiè', j'savais pâs qui qui me r'butait l'pûs des curés ou bin du gouvernement, anhui, l'curé qui m'a mis la puce à l'oureille, tout en vendant point la mèche, i'r'gangne en mon estime ç que leû rèpublique a' ÿi pê...

 

            -Il faut voir, s'informer. Je vous promets de m'y employer..»

 

Et sur cette assurance, Prosper revint à Bois-Loudon.

 

            « Ah! Joséphine, dit-il à son épouse, on ÿi tiént, pourtant, à ç't'èrgent-là qu'on n'voèt guér' et qu'on a tant d'misére à gangner... Bin ma parole, pour eùn peu, a finirait d'me dégoûter, tell'ment qu'à 'peut puer quand qu'al'a pâssé en dés mains crassouses.»

 

 

 

08.08.2011

Chapitre 12 : Mariage ou pas?

 

Chapitre 12 : Où l'on voit s'empêtrer l'amour dans les traquenards du Monde

 

 

 

            La Noël, dans les deux fermes, au sortir de cette nouvelle aventure ne se passa point sans une certaine mélancolie grimaude. Et pourtant, à Bois-Loudon les deux jeunes gens  s'en donnaient à coeur-joie dans le réduit où un vieux lit de fer servait d'écrin à un hyménée sans façons.

 

            Hélàs ! Le lendemain même de cette date solennelle  réservait à tant de félicité une surprise aussi désagréable qu'imprévue. Vers deux heures, l'après-midi, deux gendarmes de Saint-Mars dont le brigadier, firent leur apparition dans la cour de Prosper, et demandèrent à parler au maître.

 

            « Hum ! commença le gradé, vous hébergez chez vous une enfant Fauchon, Florida, âgée de seize ans ?»

 

            Tout de suite, Prosper devina d'où venait le coup, mais avec la finesse qui se cachait sous sa simplicité apparente, il "laissa venir".

 

            « Alors ?» demanda-t-il. Mais , d'abord, entrez donc. On s'ra mieux à la maison pour causer.   

          « Vous, les gosses, dit-il en pénétrant dans la pièce, foutez-moè l'camp vous amuser dans la cour ! »

 

Joséphine, clouée par la crainte, s'affairait machinalement aux soins de son dernier-né.

 

            « Sale affaire, Maître Bèroux, et qui nous étonne, venant d'un homme honorablement connu, malgré ses petits travers...deux plaintes...

 

- Deux ? demanda Prosper.

 

- Plutôt deux chefs d'accusation, venant de la même source.

 

- Ah ! bon. Et d'gens honorablement connus itou, sans doute ?»

 

            Le brigadier sourit.

 

            « Ça, Maître Bèroux, c'est une paire de manches... Pour l'instant, nous n'avons pas à y voir. On vous reproche donc deux choses : primo, enlèvement de mineure. Les Fauchon prétendent que vous détenez chez vous, contre leur gré, leur fille Florida...

 

            - Bon. Là-dessus, c'est elle qui va vous rèpond'.»

 

            Il se dirigea vers la " porte coupée", en ouvrit le battant supérieur.

 

            « Ernest ! cria-t-il, dis à Florida qu'a' vienne à la méson... tout de'suite !»

 

            La fillette entra bientôt, les mains encore gluantes de la "chaudronnée".

 

            « Voilà, dit le brigadier, vos parents vous réclament... Approchez... Approche, ma petite, n'aie pas peur, explique-nous dans quelles conditions tu as quitté tes parents.»

 

             Pour toute réponse, Florida fondit en larmes, saisit à deux mains le bas de son gros tablier et s'en torchonna les yeux, oubliant qu'elle livrait ainsi aux gendarmes, à travers la robe trop légère, la preuve naissante d'un péché généreux.

 

            La bonne mère Bèroux, pleine de compassion indignée allait prendre la parole. Comme elle se tenait à l'écart, ce fut dans les bras de Prosper que se réfugia la pauvrette. Et Frottant son front pâli à la barbe de deux jours du patriarche, elle ne trouva qu'un mot, un cri de détresse "Papa!" qu'elle lança comme elle avait crié "Maman" une semaine plus tôt en étreignant Joséphine.

 

            Prosper ne se rappelait pas, dans sa vie, avoir éprouvé semblable émotion. Et les pandores eux-mêmes, voués à l'impassibilité, se défendraient mal contre un mouvement de pitié.

 

            « Àc't'heûr, dit le fermier, si la loi a'veut que j'la r'mette à moiquié nue à nouèl dans l'chemin oûyou que j'l'ai ramâssée, ou bin que j'la rende au châtiau des coups d'trique, faut me l'dire.Mès j'vous prèviens tout d'suite que j'aime mieux pâsser en justice...et si on m'demandait lès preuves, c'ést bè-nésé d'en fourni'.»

 

            Il dégagea le col de l'enfant. On vit, sur l'épaule et sur le dos, de larges marbrures dont l'une s'allongeait jusqu'à la naissance du sein.

 

            « Et la balafre à la joue? demanda le gendarme.

 

            - Eùn assiette câssée qu'al'ar'çue à la tét'... Va ma fille, va à ton ouvraig' et rassur'tai...on va arranger ça...

 

            - Secundo, dit le brigadier lorsqu'elle fut sortie, les Fauchon vous accusent, vis à vis de leur enfant, d'excitation de mineure à la débauche.

 

            - Si c'était point triste, ça s'rait rud'ment drôle, s'indigna Prosper. Y'a six joûs anhui que j'sé au courant. C'est entendu, mon gars il a manqué, tout l'monde en convient, même li...Mès j'garantis bin que n'i'a ÿu besoin d'exciter personne, et qu'si faut ét' deux pour ce genre d'ouvraig', cès deux-là ÿ avant bin suffi.

 

            -Hum ! Hum ! bien sûr... Se'ulement, le vieux Fauchon, qui semble bien renseigné, prétend que, depuis que la petite demeure chez vous, vous facilitez certain rapprochement, certaine cohabitation ; même, qui n'est pas très conforme... mettons à l'usage, ni même à la Loi ?

 

            - C'est que, quant'i' s'agit d'loger dix personn' en deûx pièces... Mès, j'sé bin ç'que voua allez m' dir': j'acais qu'à fair' coucher la fille en la chambre avec les quèniaux et envoyer l' Milien dans l' cagibi...Ah! brigaÿier, quiens, léss'-moè rigoler. En maquiér' d'amoureux, ta Loi, et pi la mienne, à s'valant! On l'z empéch'ra d'coucher ensemble la nuit dans la loge, i's'iront l'jou'fair' ça dans la grange... Autant mett' eùn' pancarte au cou des lapins pour ÿeû défend' de p'titer, d'coûd' la ponnoèr aux poules pour les empécher d'couver, ou bin résonner lés potirons pour lés dècider à point potironner... L'mal ést fait, i' n'est pû à fair...Quant à interdire au père du prouchain quèniau d'voèr la mère, ou bin à la mére de chéri' l'pére, ÿ'a bin eùn' moéyin en effet, c'est d'la r'mèner là-bas pour fini d' la fair' assommer : À deux vous vous en chargerez si vous pouvez, au nom d'la Loi... moè pas!

 

            -Allons, allons, Prosper Bèroux, cette loi, qui vous heurte tellement, et dont, pourtant, vous ne vous éloignez guère, d'ordinaire cette loi vous laisse encore une porte de sortie, une solution raisonnable qui arrangerait tout en moins d'un mois. Mariez-les. On préfère laisser au maire le soin d'un contrat que prendre l'initiative d'un proçès-verbal...

 

            - Voilà! Et les deux vieux bandits i's'avant gangné leû procès... Car c'est là qu'i' voulînt en v'ni'.Sans qu' vous vous en doutiez, c'ést d'eùn' demand'en mariaig' qu'i'vous avant chargés. Sans lés avoèr jamais fréquentés  cès salauds-là, j'ai point véqui ving-cinq ans à leû porte sans lés connaît' à fond. Et j' voès d'là leù discussion après qu' j'ai ÿû emm'né la p'tite. J'entends l' vieux finaud engueuler sa catin pour m'avoèr mal reçu, vu tout l'avantaig' qu'n'on pouvait tirer d'la situâtion... Songez-donc! eùn' alliance avec lés Bèroux : c'que ça peut grandi' dès râpiniers qu' personn' dans l' cârré n'peut pû souffri'! Et lés p'tits proufits qu'n'on peut attend' d'eùn' parenté point rich' bin sûr, mès travâilleuse... L' pér' Bèroux il édrait sés quèniaux, et Florida, point rancunière, a'r'pens'rait quiouqu'foès à sés frèr' et soeù...mînm' à ses parents,...et si par hasa' on chipait deûx ou touâs livres d'truffes dans l'champ haut à Prospè, i'n'oûs'rait rin dire... à cause de Florida.

 

Eh!bin messieurs les gendarmes, malgré qu'il en coûte au père, on a fauté, on n'demand' qu'à rèparer, épouser Florida. J'vous permets d'le dire. Mès, pour point env'limer lés affair', vaut mieux point fair'ètat de ç'que j'vâs rajouter : c'est qu'on n'épouse point la crapule de là-bâs, et qu'à pa l'jou' d'la noce qui s'f'ra aîlleû qu' chez moè, je n'veux connaît'ça ni d'près ni d'loin... J'veûx pâs qu'i foutînt lés pattes su la terre de Bois-Loudon.Ma bru al'ira voèr' sés parents si a' veut, c'ést son drèt. Més si éun jou' j'établis cés èfants-là, et que j'trouve lés Fauchon eùn' seul' foès chez mon gars, faura pâs jamais qu'il espèr r'veni'icit.

 

On ést bin d'acco? Oui? Eh!bin à c't'heùr' j'ai l'drét, moè, d'vous offri' eùn' goutte sans qu'on puisse dire que j'vous ai aj'tés... Joséphine, amène la fiole avec touâs tasses.»

 

Les gendarmes burent la goutte, en diplomates consciencieux. Prosper les reconduisit cordialement jusqu'à l'entrée du chemin menant chez les Fauchon. Au moment de les quitter il lui vint un scrupule.

 

            « Vous savez que j' marie  ma fille le mouâ prouchain au grand gars à Clôvis?

 

            - Première nouvelle, dit l' brigadier.

 

            - Eh! bin, vaut'loi, al'ést cause que j'ai eùn r'proch' à m' fair' à propos des Fauchon. L'Clôvis, pâs, c'ést un honnête homme, il a jamais été condamné. Et pourtant, en bonne justice, j'devrais, en donnant ma fille à son gars qui l'a enceintée, le fout'aussi à la porte d'chez moè; car i' n'n'a bin volé cent foès pûs qu'eux, avec bin moins d'escuses.»

 

            « En vérité, dit le gendarme à son supérieur lorsqu'ils furent un peu plus loin, il est extraordinaire, ce paysan-là, et aussi juste que la justice...

 

            - Mon vieux Durand, dit le brigadier, souvenez-vous que nous sommes des uniformes qui ne doivent ni apprécier, ni interpréter mais penser comme la Loi, et agir selon le Règlement.

 

            - Bin sûr, Brigadier, mais tout d'même... nous nipper en militaire pour nous faire faire des commissions comme ça!»

 

 

 

            C'était toujours avec une certaine émotion que les Fauchon voyaient poindre les képis bleus au dessus de leur barrière. Cette fois ils se rengorgèrent, en songeant que, fait inoui, l'autorité se mettrait à leur service. Il leur fallu bientôt déchanter.

 

            « Vous vous plaignez qu'on ait enlevé votre fille. Pour notre enquête, nous voudrions quelques précisions sur ce rapt .

 

            -Moè, j'sé hors de cause, dit le vieux, vu qu'c'est point ma fille. Arrangez-vous avec la mère.

 

            - Ça, c'est nouveau, reprit le brigadier. Pourtant, vous l'avez reconnue? donc, pour nous elle est vôtre. Et c'est vous-même qui êtes passé avant-hier à la gendarmerie. Vous dites qu'on l'a saisie dans le chemin, à une vingtaine de mètres de votre barrière. Vous étiez là tous deux ?

 

            - Moè, dit la mère, le pèr'il'tait dans l'fond, là.

 

            -Vous l'avez entendue crier, appeler?

 

            -Non ma foè... Du moins, i'semble point...

 

            - Il paraît donc jusqu'à preuve du contraire qu'elle aurait volontairement suivi son ravisseur. Nous l'avons vue chez Maître Bèroux qu' effectivement vous accusez. Nous avons constaté qu'elle porte une large cicatrice à la figure, des traces de coups violents sur le dos, sur les épaules et la poitrine, pouvez-vous nous renseigner sur ces coups?

 

            - Ah!dame, on sait point... Depuis huit joû, quai qui s'ést pâssé? On sait pâs.

 

            - Huit jours? non, six. N'importe, vous avez bien tardé à déposer  la plainte.

 

            - C'est qu'on va point souvent en l'bourg. On a nos occupâtions. Pi, faut dire qu'on espérait qu'la gosse a'r'viendrait...

 

            - Elle n'a pas l'air d'y mettre  d'empressement..; Revenos aux coups. Vous n'avez aucune idée sur l'auteur des violences?

 

            - L' pér' Bèroux, p't't'bin, fâché qu'il est d'l'affair' car son gars i'la frèquentait.

 

            - Et qui l'aurait emmenée pour la battre en toute sécurité... Eh! bien, femme Fauchon, on ne sait si l'on doit vous plaindre de posséder une fille assez ingrate pour quitter ainsi de bons parents, ou vous féliciter d'avoir donné le jour à une enfant tellement douce et soumise qu'elle accepte de vivre au foyer de son tortionnaire, et qu'elle lui saute au cou en pleurant lorsqu'on parle de vous la ramener... Il faudra trouver une autre explication.

 

            - N'empêch' que l' Bèroux i' livre ma fille à son gars.

 

            - Le mot est peut-être un peu gros! mais si le grief est en partie justifié, il faut tenir compte d'un fait antérieur. Vous saviez que votre fille était enceinte?

 

            - On v'nait d's'en apercevoèr et d'ÿi fair' avouer de qui, quant' le Prospè l'a enlevée.

 

            - Le ménage n'est pas fait souvent chez vous...Vous veniez aussi de la battre, et de lui jeter à la figure une assiette cassée que mon gendarme vient de ramasser sous le banc; puis de la jeter dehors à peine vêtue par six degré de froid, en lui interdisant de revenir chez vous...Allez, tristes parents, estimez-vous heureux d'avoir affaire à d'honnêtes gens. Que Bèroux eût laissé votre fille dans le chemin où il l(a trouvée, que son fils eût nié ses relations avec elle, vous risquiez  d'abord de graves poursuites pour violences à enfant, la déchéance paternelle; ensuite de faire de votre fille une mère célibataire. Rassurez-vous, Prosper et son fils acceptent spontanément de "régulariser". Mais si vous croyez devoir maintenir votre plainte, le tribunal vous départagera.»

 

            Un sourire de satisfaction se fit jour sur les hideux visages.

 

            « Si lés Bèroux voulant bin du mariaige, ÿ'a pûs rin à dire, déclara la Fauchon.

 

            - ÿ'a pûs rin à dire, confirma l'époux. Mès, pour s'entend'su'la date?

 

            - Ça, dit le brigadier en tournant les talons, ce n'est pas notre affaire.Mais, tâchez de mener ça rondement, hein! ajouta-t-il en poussant la barrière.

 

            - Rondement, c'est le mot» dit le gendarme dans le chemin.

 

 

 

            Dès le lendemain, Prosper se mit en règle en faisant les démarches à la mairie et au presbytère. Clovis tiqua lorsqu'il fut question de célébrer les deux cérémonies en même temps, bien qu'il dût reconnaître qu'il était difficile de procéder autrement. Mais la suite des évènements allait éviter aux deux familles le contact de l'indésirable tribu. À la mi-janvier, les noces de Cendrine eurent lieu au bourg, subventionnées par Clovis, avec toute la pompe campagnarde. Florida et Milien n'y assistèrent qu'en invités, car par un inexplicable revirement, Florida avait déclaré tout net à sa famille adoptive qu'elle n'était plus décidée à se marier; et, contre toute attente, les Fauchon, pressentis pour la date, n'avaient pas bougé.Que s'était-il passé?

 

Flora ne voulait plus épouser Milien. C'est-à-dire qu'elle prétendait seulement ne point rendre officielle l'union que Prosper avait imprudemment consacrée avant la lettre. Car, en fait, l'amour  florissait dans le cagibi aux harnais comme jamais, peut-être, amour rural n'avait fleuri. La passion naïve et sans  phrases de Florida et de Milien n'était point de celle qu'on attribue trop volontiers aux êtres primitifs, et qui s'éteignent avec l'assouvissement du désir. Le gars, tout surpris, découvrait en lui des trésors de douces pensées que sa parole refusait d'exprimer. C'était alors à des prévenances , des caresses pleines de gaucherie qu'il demandait de traduire la puissance et la vérité de son sentiment. Dans la journée, chaque fois qu'il le pouvait, il allégeait le travail de sa petite amante, et le soir, après les dures obligations de la journée, après l'ultime agitation de la tablée vespérale, ils se hâtaient vers leur humble réduit qu'embellissait leur amour.

 

            Milien avait jadis, aussi peu que possible, suivi le catéchisme; et le Bon Dieu, indulgent pour une clientèle instable, lui avait même permis de faire sa communion. Mais jamais l'adepte n'avait rien saisi de ces histoires compliquées. Passe encore pour les femmes de croire à ce qu'on ne comprend pas. Lui s'était heurté sans espoir à ces bonhommes barbus, trop vieux de leurs trois mille ans, à cette Dame trop distinguée, mère d'un seul Dieu en trois personnes. Il avait entendu sans enthousiasme ces jargons ténébreux, hurlés lugubrement  par  le curé et le père "Quérémus" le vieux chantre boiteux.

 

            Et d'un seul coup, dans sa forêt natale, lui était apparue la magie d'une adoration perpétuelle, d'un grand feu qui vous prend de la moelle aux entrailles, et ne semble devoir jamais s'éteindre.

 

            Lorsque allongés sur la paillasse, leurs corps neufs se fondaient en baisers, la seule perversion de Milien était d'envelopper d'une caresse très douce le ventre alourdi de sa Florida, en exprimant sa joie et sa fierté de bientôt être père.

 

            Florida, plus païenne encore, n'avait jamais approché que les sermons et bénédictions sans charité du taudis familial. L'amour lui était venu par l'inconscient besoin d'une tendresse qu'elle  n'avait jamais connue que de très loin, par ouï-dire. Et cette tendresse, cette ineffable  protection dont elle avait rêvé, elle la trouvait si complètement dans les bras du jeune athlète paysan, et subsidiairement chez les Bèroux, qu'elle en était comme hébétée de joie.

 

            À l'Enfer de sa jeunesse, avaient succédé les trois mois de purgatoire où les caresses de Milien alternaient avec les violences des Fauchon. Et voilà que maintenant, dans le Paradis d'une passion si pure à ses yeux, sinon à ceux d'une société sur ses gardes, il lui manquait presque les souffrances journalières qu'elle avait naguère dédiées de si bon cœur à sa farouche passion.

 

            Ne souffrant plus pour Milien, elle eût presque, maintenant, aimé souffrir un peu par lui, qui apportait, dans ses étreintes, tant d'attention à ne point froisser son cher espoir de vie. Dans son désir de sacrifice, elle se faisait un bonheur de l'angoisse d'enfanter.

 

            Cette religion innée, que le jeune rustaud avait redécouverte, Florida la haussait jusqu'au fanatisme. Cherchant l'amitié, rencontrant l'amour, elle avait du même coup appris le sentiment. Un sentiment incultivé chez les Fauchon, hérité d'ailleurs, sans doute, qu'elle nourrissait en germe, et qui avait poussé d'un jet comme une vrille des bois et lancé ses tortilles autour du tronc d'un solide baliveau?

 

            Ce fut ce sentiment, spontané et vivace qu'atteignit la flèche empoisonnée du mépris public. Florida espérait la blessure de sa chair: ce fut celle de l'âme qui vint la première, par cette petite vipère de Mélie, enfant gâtée des Bèroux.

 

            « P'tit' garce! avait lancé celle-ci dans un coin, au passage de la "promise" de Milien.

 

            - Hein? tu dis?

 

            -P'tit' garce! Tu l'as bin trouvé l'moyen d'te fair' èpouser...Grand pér'Rêche i'l'a dit, la Bouilla a'l'a dit, l'Dèsiré i'l'a dit..; Pi, tertous à Loudon, pi tertous à Saint Mâs...»

 

            Florida s'en alla s'effondrer sur son lit. Pendant une heure elle pleura et lorsque, les yeux rouges encore, mais secs, elle quitta le réduit, sa fierté révoltée avait pris, et bien pris une résolution: jamais elle ne serait l'épouse de Milien.

 

             Elle joignit Joséphine dans la laiterie, et , lui jetant les bras autour du cou lui fit part de sa détermination. La mère Bèroux fut suffoquée.

 

            «Dè quai? Dè quai ma pauv'fille...Songe-donc dè quai qu'le monde i'dirînt.

 

            -Justement!» cria la fillette.

 

            La fermière avait d'autant mieux compris que pendant une semaine entière elle avait essuyé les allusions de la famille.

 

            « Pleure point, ma quiote, ça s'arrang'ra. Fès point voèr que t'âs crié pour point donner du tourment à nos hommes.

 

            Ça ne s'était point arrangé, pourtant; car, dans l'intervalle, un incident avait modifié le dessein des Fauchon. Pourquoi et comment?

           

06.02.2011

Chapitre 11 : Les Fiançailles

Chapitre : 11 Fiançailles

 

            Contre toute attente, ce fut le projet d’alliance Cendrine-Maurice qui devait présenter le moins d’obstacles, et qui fut résolu dans le minimum de temps.

            Quand, l’après-midi même du jour des révélations, Prosper joignit Clovis pour lui soumettre ce cas épineux, le maquignon fit une belle colère. Il gratifia le responsable, son aîné, d’une mémorable raclée, la dernière sans doute, mais dont le bénéficiaire devait se souvenir longtemps.

            Clovis, qui ne considérait le mariage, comme le reste, qu’en fonction de l’intérêt direct, estima d’abord que le destin avait travaillé au plus mal. Avec son esprit retors ; il avait même songé un instant à engager son fils à esquiver ses responsabilités. Mais cet homme si violent avec ses proches, capable de toutes les friponneries et de toutes les platitudes, avait une terreur innée du scandale. Or, Prosper était détenteur de quelques-uns de ses redoutables secrets. Et pour comble de malheur, le cadet de Clovis avait publié des précisions savoureuses sur les expéditions de son aîné,  qu’il espionnait pour satisfaire quelque vengeance.

            Clovis fit contre mauvaise fortune bon cœur. À la réflexion, il s’avisa qu’il pourrait exploiter les qualités de bonne fermière de Cendrine dans un herbage qui lui causait du souci, tandis que Maurice continuerait à surveiller des exploitations forestières.

            Comme l’urgence s’imposait, il fut convenu qu’on se réunirait chez Prosper trois jours plus tard, à la veillée de Noël, pour arrêter les derniers détails de la cérémonie.

             Du côté des Fauchon, les choses allaient moins vite. Après la façon dont les drôles avaient arrangé leur fille, après l’accueil qu’ils avaient réservé à Prosper et après ce que celui-ci avait jugé devoir faire pour secourir Florida, le roi des Loudonneaux estimait contraire à sa dignité de prendre l’initiative d’une démarche. Il se doutait bien que cette démarche-là , les fauchon ne la feraient pas non plus ; mais il s’attendait de leur part à quelque vilain tour, sans en imaginer la nature.

            À Noël, la sinistre famille n’avait pas encore donné de ses nouvelles. Les blessures de Florida, heureusement bénignes, étaient cicatrisées et sa robuste constitution, l’entraînement à la misère, lui avaient épargné toute mauvaise conséquence du froid auquel on l’avait dangereusement exposée.

             Dès le surlendemain de l’aventure, elle avait voulu vaquer aux occupations de la ferme, et, devant ses preuves d’affection, la mère Bèroux voyait fondre tout reste de prévention à son égard.

            En cette veille de Noël, Bois-Loudon avec ses toits en coton, ressemblait aux petites crèches en carton que la Guideau, l’épicière du bourg, mettait en montre parmi les surprises à cinq sous et les petites trompettes en fer blanc colorié.

            Car c’était un vrai Noël, avec de la neige. Oh ! de la neige un peu épaisse,mais quand même un Noël comme on n’en voit guère chez nous, où il pleut plus souvent qu’il ne gèle.

            La cour n’était plus qu’un blanc tapis d’ouate, sillonné juste de quelques petites « rotes » noires conduisant de la maison à l’écurie, de l’écurie au fumier, et de la maison au bout du chemin. Les corbeaux avaient l’air tout ébaubi de découvrir tant de blanc à la fois ; les pies, un peu moins, accoutumées qu’elles sont à s’en voir sur les ailes. N’empêche que tout cela était plus effronté que jamais, et venait jusque devant la porte voler la mangeaille aux poules et aux canards, tandis que les moineaux, près de puits, essemillaient un monceau de crottin à Mouton.

            Sitôt que la mère Bèroux se montrait, ou l’un de ses rejetons, tous ces oiseaux s’égaillaient en criant et s’en sauvaient se percher alentour, les moineaux sur les toits, les corbeaux et les pies dans les « térouésses ».

            La maîtresse était bien affairée. Il faisait presque nuit, elle avait encore ses bêtes à panser, ses vaches à « tirer », sans compter le détail. Et elle devait être prête pour le dîner qu’elle avait baptisé « réveillon » : le dîner de fiançailles rétrospectives de Cendrine et de Maurice.

            Secondée par Florida, Cendrine s’occupait à la cuisine où l’ouvrage ne manquait pas, puis qu’on comptait, y compris la maisonnée sur une bonne vingtaine de convives. À mesure que le dehors devenait silencieux sous son double manteau de neige et de nuit, l’intérieur s 'agitait davantage. Milien, poussant la brouette,avait dû aller chercher une table et des chaises chez les Philbert qu’on n’avait pu se dispenser d’inviter. Et vers sept heures, Prosper rentra de Parigné où il était  allé faire des emplettes. Il en avait profiter pour se faire raser et pommader et, naturellement, pour boire un petit coup. La Bèroux s’en était aperçue.

            «  Tu peux pâs aller dans n’eún bourg sans r’veni’en boèsson. Tu boèturailles pourtant déjà bè-n-assez comm’çà à la méson ! Tu m’f’râs mouri’, mon pauv’gars. Pi, à quai qu’ça r’semble,  eùn jour comme anhui qu’on a du monde à souper ? Quelle bêtise que tu vas cor’ nous inventer ? Allons, tâche de t’teni’ pour eùn’foès ! »

            Ce furent les Philbert qui arrivèrent les premiers, suivis par la Tribouillard, grande bonne femme jaune comme un coucou, qui portait encore, sous un étroit fichu, une "galette" à fond brodé et à "bridoué" qui lui fleurissait sous le menton comme un grand papillon blanc au bout d'une galoche.

            Ils décrottèrent leurs sabots sur le seuil.

            « Entrez, mes gens, dit Joséphine, en avançant des chaises au coin du feu. Chauffez-vous... Vous, lés quèniaux, foutez-moè l'camp là-bas au fond; sú'l'banc... Més, ça r'c'mence donc à tomber, qu'vous v'là tout guènés ?

            - Oui, dit Philbert en secouant son cache-nez, la Bonne Vierge a'r'c'mence à plumer sés ouâes, més la couette qui va n'en rèsulter a'n's'ra  guér' chaude...»

            Ils étaient à peine installés qu'arrivait le "reste de l'écu" : le Désiré, un lourdaud massif;  son épouse, sorte de flûte maigre à biser une bique entre les cornes; et leurs deux mioches, deux gros poufs béats et effarés.  Puis  le Léon, tenant son rejeton sur le bras, et sa femme, grasse et rose comme un cochon de lait, arborant fièrement une belle robe bleu canard sous un manteau rouille. D'autres encore...

            On entendit le teuf-teuf de la De Dion de Clovis, lequel, après avoir rangé son véhicule sous le hangar et protégé son moteur sous une peau de mouton, fit son entrée, remorquant le dadais de fiancé.

            «  Vous avez donc point am'né vout' bourgeouâse? demanda Joséphine.

            -  Bin par exemple! A'l'ést-i' pâs trop bête pour que j'la sorte. A'n' convient qu'à la méson aves sés cass'roles.  D' âilleú, j'ai coutume d'arranger mes affair' tout seú.»

            La mère Bèroux était outrée mais elle s'efforça de ne pas le faire voir.

            « Tenez,més gens, cria-t-elle, approuchez-donc d'la table, la soupe al'est servie, eún' bonn' soupe grässe...Après ça, ÿ' a d'la tét' de viau à la vinaigrette, eùn' am'lètt' au là, des mârrons, d'la millèe, et pi eùn fouace que Prospè il a rapportée d'Parigné, car j'ai point ÿu l'temps d'boulanger c'te s'maine... Tirez donc. À vous l'honneu » ajouta-t-elle en tournant la queue de la louche du côté de Clovis.

            Une bonne heure durant on n'entendit guère que des bruits d'assiettes et de mâchoires. Mais après la galette les langues se dégourdirent. La question de la noce, prétexte de la réunion, fut réglée en un tourne  main. Il fut convenu que la noce aurait lieu le plus simplement, le quinze janvier, sitôt après la publication des bans. Puis on se mit à parler un peu de tout : des gelées précoces qui n'avaient point arrangés les blés semés; du prix du beurre, fort augmenté en raison du peu d'herbe; du procès à la Pavé, surprise à mettre un tantinet d'eau dans son lait.

 

            Au café, Prosper fort éméché, avait réservé une surprise. Il disposa au milieu de la table, en guise de flacon d'eau de vie, rien moins qu'une bonbonne de dix litres.

 

            «  Faut-i'boèr' tout ça? demanda Clovis.

            - V'là qu'ça c'mence, grinça la Philbert toujours revêche.

            - J'comprends, reprit Clovis. Sacré Prospè! Jamais d'sa vie i' consentira  d 'avoèr' le d'ssous!  T'es content, ça fait eùn' foès de p'pûs qu'tu m'possèdes.»

 

             Les invités examinaient curieusement à travers le verre coloré quelque chose de globuleux, flottant dans l'eau de vie.

 

            « Ça fait la pige à ta poère, hein! Clovis? Figurez-vous qu'l'année dèrgnèr', il avait chez li eún bouteillon d'iau-d'vie qu'i'a ÿu son p'tit succès rapport que d'dans i' nageait eùn' bell' poèr' de giroufle quat'foès pu grousse que l'goulot. Moè, j'ai fait mieux: j'ai mussé eún cantaloup dans ma bonbonne. Ça qu'i'a donné eún bouquet à la goutte que vous m'en donner des nouvelles!

            - C'ment qu'il a pu fair'? demanda Philbert

            - J'ai toujoûs songé qu'il fait eún peu sorcier, avança la Tribouillard.

            - Tous deux, hein Clovis, tous deux, qu'on ést eún peu sorciers!

            - Més, enfin, c'ment qu'il a pu fair'?

            - J'sé bin, moè, dit Cendrine : l'z'avant coulé l'frit par le goulot quant' ça qu'i'était p'tit, sans abîmer la queue, et ça qu'ia groûssi d'dans!

            -Tu voès bin, Clovis, dit Prospern noûs quèniaux il' tant itou eún peu sorciers. Et c'est d'nature, on a point b'soin d'ÿeû montrer c'ment s'y prend'é.

            - Prospè! intima Joséphine » Et pour détourner l'attention, elle enchaîna tandis que son époux, triomphant, remplaçait la bonbonne par des flacons plus maniables.

            « En fait d'sorciers, dit-elle, tous lés p'tits cochons à la Papin i'z'avant quervé la mîn-m'nuit. A' cré bin qu'i'y'a été j'té eún so.

            - Vous m'fait'bin rigoler avec vos sôs, dit Clovis. L'hongreû i'ÿ'a dit qu'si al'avait point donné dés colliers d'betteraves à sés gorins, i's'rînt cor'en vie.

            -  Allez donc ÿi dire çà, vous!

            -  N'empêche que n'i'a dés drôl d'affair'. Rin que l'pèr' Morillon qu'i' était pris dés douleûs, et qui pouvait pû groler, i'va bin mieux de d'puis qu'il a été s'fair' toucher par la bonne femme de Bouloèr...

            - Ça, c'est eùn'aut'histoère, dit la Tribouillard. Figurez-vous donc qu'quant'il a arrivé chez la toucheuse al'tait partie au mèd'cin!

            - Entre r' bouteux, faut bin s'frèquenter, dit Prosper.

            - Més voèyez-donc c'te Pirotte qu'ést possèdée, à c'que tout l'monde dit.

            - La Pirotte? demanda Clovis.

            - Bin oui, celle qui reste dans lés bas, au bout du ch'min d'la Préfecture, et qui va fair' des journées d'couture... N'on dit qu'al' est possèdée de d'pi la mort de son homme, à cause qu'al'a point voulu s'marier avec un gars du Pont d'Gennes qui l'aurait ensorçonnée par dépit. D'pi ç'temps-là, a'voit toujoûs des bonhomm' qui s' prom'nant d'nuit en ch'mise dans sa méson, al' entend cogner dans lés portes et les ârmouèr', et dans l'jou' a'n'dit pas dix paroles, més a' pense on sait pâs dè quai... Figurez-vous qu'l'aut' vendèrdi, al'tait en journée chez la Papin à la Cassine, environr r' mètt' dés fonds aux culottes dés bonhommes. Et, tout l'temps, a's'pâssait la main d'vant l'z' yeux comme si al'avait voulu écarter dés mouches ou bin dés belluettes. Et a' crachotait a' crachotait..

.« Dé quoi donc qu'vous avez ma mère Pirotte? que d'mandit la Papin.

-J'n'en veux pû, j'n'en veux pû, je n'veùx pû licher toutes ces pichettes-là

.- Heûhlâ,"» qu's'èqueria la Papin qui n'savait pû quai dire.. Pour qui changer l's'idées, a'y'adonné dés tabliers à r'coud' les pouches.»

 

            Tout l'monde partit à rire.

 

            « Ah! j'sé bin de d'quai qu'al ést possèdée, moè, vout' Pirotte, dit Clovis.

            - En ç'câs, rétorqua Prosper, à c'theûr' que tu sois oûyou qu'a'reste, tu pourrais üi fair' la charité d'la r'bouter.»

            Il finit de vider les fioles dans les tasses.

            « Bin, et c'te Pierre Bérgére qui tourne quant'la messe de ménuit a' sonne, reprit la Bèroux, crèyez-vous à ça, vous aut'?

            - Moè, dit Prosper qui commençait à être sérieusement saoul, j'en connais bin, eùn' pierre qui tourne...Personne peut dire le contrair'.

            - Ah ?

            - Ma meule à affûter.

            -  T'es fou! dit Philbert qui, lui aussi donnait des signes évidents d'ébriété. N'empêche  que les vieux i' l'avant toujoûs affirmé.

            - Mès personne ÿ'a jamais été voèr, nargua Clovis, vous m'faites suer, avec vout' sorcell'rie...si on parlait d'oût'choûse?»

 

            La Tribouillard annonça qu'une messe de minuit solennelle devait avoir lieu à Saint-Mars. Dans l'église une belle crèche avait été édifiée, et les Demoiselles Boutry devaient chanter en musique.

            « Et dire qu'on verra jamais çà, déplore Joséphine.

            - Montez dans ma châr'te j'vous emmène, il ést cor' temps, dit Clovis qui songeait au départ.

            - Vous m'voyez point r'veni' tout'seule su' la route.

            - Pas toute seule bin sûr. La Philbai, la Florida, la Cendrine ou bin d'aut'a'pouvant v'ni quante vous. En s'serrant eún  peu dans l'fond, on peut ÿi mett' touâs bonn'femmes... Après la mèsse, j'vous ramène jusqu'à la route de Saint-Câlais.

            - Allez si vous voulez, vous autes, dit la Tribouillard, moè j'vâs en mon lit ».

 

Les autres s'interrogeaient, plus tentées encore par l'attrait d'un premier voyage en automobile que par les fastes de la Messe de Minuit à Saint Mars.

            « Mès, oûyou donc qu'sont pâssés Prospè et mon homme?, demanda la Philbert. Ah!ça ÿ'ést! Ça y'ést bin! L's'avant cor' entèrpris  quiouqu' choûse, lès cochons! Non, Josèphine, allons nous coucher. Décidément, fau'ra r'noncer à toutes les sorties, et lés avoèr à l'yeú la journée et la nuit au long.»

            Sur les instances de la compagnie, elles consentirent à patienter. On attendit vainement les fugitifs jusqu'à passé minuit et demie, puis chacun regagna ses pénates, la Philbert en fulminant tous les époux de la terre.

 

 

 

            Lorsqu'il avait été question de la Pierre Bergère, Prosper, à force de boire, avait ressenti le besoin de sortir. Et Philbert, soit par même nécessité, soit par une contagion connue de l'espèce canine, l'avait suivi. Et tous deux entortillés dans leur cache-nez, avaient arrosé copieusement le clapier.

            « Sacré couillon, dit Prosper, tu cré à ça, tai, aux pierres qui tournat?

            - Ben sûr. Lés vieux i'l'disînt...il'l'avant point inventé.

            - Més personn' ÿ'a'jamaî été voèr' cor'eùn' foès.

            - Réson d'pûs pour point dir' que ça qu'i'ést faux.

            - Ou bin pour point dire que c'ést vrai... Philbè, cambin qu'tu paries qu'eùn'pierre qui pèse p't'êt' bin sés touâs mille livres avecc'qu'i'peut y'avoèr d'encruché dans l'sable, a'peut pâs groler toute seule ÿ'aurait-i' cinquante ÿâb' à l'vouloèr...J'te parie ma bouteille de goutte...

            - La grousse?

            - Non, la p'tite, contre la tienne...mettons eún lît.

            - Et pour nous départaiger?

            - N'on va y' aller voèr, tout bonnement. C'ést l' moment ou jamais.

            - Eh! bin, chiche!»

 

             Ils se mirent en route dans la campagne lugubre. Mais d'un lugubre grandiose, où tout s'estompait, la nuit et le silence, dans les reflets de neige, l'absence de lune, et les craquements de brindilles.

            La neige avait cessé de tomber. Les deux compagnons ponctuaient de chapelets zigzagants  le tapis vierge du chemin. Ils parlaient peu. Le froid, mêlé aux vapeurs d'alcool les plongeaient dans une euphorie dangereuse, mais agréable à des dévots de l'alambic.

            - Y'a d'la lumiér' à la Cassine, dit Philbert.

            - On va ÿeú dir' bonjou en passant, dit Prosper.

             À la Cassine comme à Bois-Loudon, il y avait festin. L'arrivée des compères fut une surprise, et le but du voyage excita la joie de l'assemblée.

            « Magnére comm' eùn' aut' de féter Noël , dit l'un.

            - Pél'rinaige de couraigeux! Eùn' lieue aller, autant à r'veni, de c'temps-la!

            - Assisez-vous donc, dit la maîtresse Papin.

            - Non, non, faut qu'n'on soèye là-bas quant' la quiòche va sonner à ménuit à St Mâ. Il est onze heur'ét-d'mie, on n'a qu' juste l'temps...

            - Vous pren'rez bin eùn' petit'goutte sù l'pouce...ét pi, en r'passant, vous nous direz l'rèsultat...»

 

            La petite goutte de la Cassine était décidément de trop. Quand nos deux lurons pénètrèrent dans l'allée du bois, ils étainet encore moins solides sur les jambes, et le paysage déjà fort confus lui même semblait prendre un malin plaisir à les confondre.

             « Bon dieu! Y'a pourtant pâs èpais d'neige... et n'on...n'on dirait qu'n'on...qu'non marche su' eùn'couette...Dés arbr'à...à gauche, dés arbr'à drèt...au mitan! Prospè   au mitan!

            - Voui... més la deuxième... châ...chârriér à drèt.

            - Deuxième à drèt...eùn'...deux.

            - Eùn...deux...deuxième à drèt', Philbè. J'ai jamais vu d'la neige aussi nère.

            - Et aussi molle... Pour...Pour eún soèr de Nouèl, l'Bon ÿeu il'aurait bin pu ac...accrocher son lampion.

            - Ça tourne, Philbè.

            - Quai? la pierre, ou... ou bin ta tét'?

            - Non, l'...l'chemin... la chârrÿér', ça tourne à gauche. Après, n'i'a eùn grand sapin qu'...qu'lés branch'a'nous èrussant la goule en ...en pâssant.

            - Merde!

            - Dè quai?

            - J'viéns d'me cogner la gueule... dans ..dans les branches. J'ai...j'ai d'la frime plein l'cou!

            - V'là la route d'Ardenay. On s'est point trompé, tu vois bin qu'on est point soûls.

            -Dis-donc, Prospè...Ça ça l'l'ést.

            - Dè quai?

            - La Pierre... j'ai peû' érgade-là a l'a mis sa gouline.

            - C'est vrai. J'...J'avais cor'point vue comme ça...n'on dirait la ..la Pichon accouvée environ gâter d'l'iau.

            - C'est à cause que tu la voès point du mîn-m' coûté qu' d'habitude. Écoute..ça sonne à Saint Mâs...

            - J'entends à c'que j'cré.....l'vent ést haut...ça s'rait putoût à Ardenay.

            - Dis donc... a'r'mue.

            - J'oûsais point t'en parler, mès j'cré bin qu'a' grolait dèjà d'vant qu'ça sonne.

            - Prospè, a'tourne.

            - Voui..Philbè.

            - Prospè, j'ai peû' ...j'guèrdine... j'ai frè...allons nous en..

            - Moè itou.. j'ai fré.

            - Pourvu qu'on s'perde point en l'bouas!

            - Non...ÿ'a qu'à suiv' le pointillé comme dit l'facteû d'la poste.

            - C'ést vrai...dis donc, Prospè, j'ai... j'ai biau essayer d'mett' lés pattes dans mes trains, j'...j'peux pâs y'arriver... c'ést tou...toujoûs trop à drèt' ou bin trop...trop à gauche.

            - C'est pâs ètonnant si...si ta mariée a's'plaint.

            - On n'ést pourtant pas pu soûls qu'en v'nant...al'a tourné, hein?

            - Oui, j'cré....

            - Nous v'là à la Cassine...n'on rentre?

            -Alors, c'te pierre? Eùn' petit' goutte?

            - Su'l'pouce...AL'a tourné, aussi vrai comme nous v'là...hein Prospè?

            - J'ai bin cru la voèr' tourner... Merci... Allons, à r'oèr', la campagnie.

            - Prospè, n'on dirait marcher su'd'z'èlastiques...

            - Ou bin su' eùn' motte de beûrre...

            - N'on va-t-i' arriver jusqu'à place?

            - fau'rait bin n'on va essayer..;Més Bon  Dieu qu'ça mont' pour abouter.

            - Nous y v'là..Éd'moè donc à chercher la clé derrière le contrevent. Dis, la pierre, Prospè, al'a tourné? j'ai j'ai gangné!

            - Philbè, pûs.. pûs j'ÿi' réflèchis, pûs j'cré qu'al'a point tourné...

            - Çà, c'est trop fô..;Tu ..;tu vâs t'dédire, à ..à c't'heûre!

            - Te fâch'point, Philbè, més pû j'pû j'ÿi reflèchis, pùs j'me rappelle que les sapins i' tournînt avec... Tu.;;tu sésis... Ét pis, quiens, Philbè, c'tè-là, c'te pierre qu'est en ta cou, r'garde-lâ, a tourn'itou, malgré qu' lès quiòch' a'sonnant pûs..;pi l'hanga, qui tourne, pi l'puits, pi la mue aux poules, pi...

            - Pi l'trou d'la serrure..;que j'peux point musser la clé d'dans...T'as p't'êt' bin raison, Prospè. Ah! la v'là tout d'mînme ouverte, c'te porte.

            - T'as perdu, Philbai, poèy'nous la goutte!

            - Non, mon gars..;d'main faut étr' raisonnable...Moè, j'me coule au lit.

            - Bin et moè, Philbè, dé quai que j'deviens.J'sé pâs...pâs en l'câs d'me  renr'tourner tout seù... Mal à rin! tant pir'..;Je me couche à quante tai.»    

 

À Bois-Loudon, tous les invités étaient partis depuis longtemps. La Bèroux était couchée depuis une heure au chaud entre ses draps; lorsqu'on heurta à la porte.

            - C'ést tai, Prospè?

            - Non, c'est moè, la Philbè.

            - De quai que n'i'a cor? interrogea Joséphine, anxieuse.

            - M'en parlez point! J'les ai trouvés tous lés deux couchés dans mon lit à cuver leû boisson. Vout'grand's'rin, il a rin trouvé d'mieux que d'prend' ma place et de' pouiller ma gouline.J'viens coucher quante vous. Ça n'fait rin, j'ai tout d'mînm' pris l'temps d'ÿeú fout' eùn' calotte à chacun, et eùn' fameuse!« Joséphine, qu'a dit Prospè, j't'avais défendu d'pend'le jambon au-d'sûs du lit: le v'là qui vient d'me chuter su' la goule.» «Dorothée que houâlait Philbè,l'chat vient d'me sauter su'la joe, i'm'a griffé l'nez»

Eh! bin, à c't'heúr, j'sais c'ment qu'i' faisant l'échange des chaussettes!

            - Oui, répondit la Bèroux, ça doit vanquiers ét' comm'çà!»