18.09.2009

Chapitre 10 : Les surprises

Chapitre 10 : Sur les conséquences du braconnage de Milien et de la Foire aux Oignons du Mans

 

Doucement, l’automne avait succédé à l’été, puis l’hiver à l’automne. On avait rentré les récoltes de pommes de terre, de « lisettes », de citrouilles, ébogué les châtaignes à pleins paniers. Tous les besogneux de la forêt avaient cueilli et vendu au loin cèpes et giroles. Et dès le premier pincement des frimes, des hommes étaient partis, la cognée sur l’épaule, pour de nouvelles coupes.

Vers la mi-décembre, Prosper, à qui la gelée laissait des loisirs agricoles, charroyait du bois pour Clovis. Plusieurs fois par jour, il grimpait avec son attelage vers le bois des Tuffettes, chargeait des poteaux de mine qu’il déposait en bas, sur la route, près de la « Préfecture ».

      Ce matin-là, il montait à vide pour effectuer un troisième tour. Debout dans la charrette, emmitouflé dans trois vestons superposés, cravaté d’un cache-nez de laine sous une casquette de peluche enfoncée jusqu’aux oreilles, il se laissait bercer par son mulet fumant, peinant sur ce chemin.

      Il songeait. À quoi ? À des choses pas compliquées, bien sûr. À sa récolte de marrons. À la vente obligée de six cochons de ses cochons de lait qu’il était incapable de nourrir.

      Il venait de dépasser le taudis des Fauchon, où la mère, ivre sans doute, menait grand tapage, lorsque l’attelage s’arrêta brusquement.

      « Mouton ! Hue ! »

      Mouton ne bougea pas, malgré le coup de gourdin tombé sur son derrière.

Fait unique dans les annales de Bois-Loudon, Mouton refusait obéissance à Prosper. Et celui-ci, déjà, regrettait son coup de trique : il venait d’apercevoir, allongée au talus, une forme humaine débordant largement sur l’ornière, à trois pas devant le mulet.

     Prosper sauta, s’avança et reconnut Florida, à peine vêtue, malgré le froid intense, sanglotant, la tête dans ses bras.

    « Voèyons, ma fille, dè quai qu’i’y’a ? Un peu d’pûs, j’ècrâsais. Pleure-pâs comme ça… »

    À grand peine, il réussit à desserrer les coudes obstinés, et vit qu’une longue balafre saignante coupait la joue de l’enfant.

    « La garce ! a’t’a battue ? Attends, j’vâs voèr à ça !

    - Non ! non », supplia la petite, effrayée à la pensée des représailles.

     Prosper passa outre. Déjà il avait poussé la claie du jardinet, où la foison de fleurs avait fait place à un amas de tiges roussies couvertes de givre. Dans l’antre, qu’éclairait un grand feu de brindilles, la maritorne cessa de gueuler en entendant marcher sur la terre gelée. Et, voyant entrer Bèroux, elle resta stupide, les bras ballants. Mais son émoi fut court :

     « Quiens ! vous n’avez point peû que l’plancher i’ vous chèye su’ la tét’ ?

     - Prends-garde qu’i’n’t’y chèÿ point oût’ choûse, à yoi, su’ la goule…oûyou qu’ést l’pèr’ Fauchon ? »

     D’une sorte de trou béant au fond de la pièce, on vit sortir le vieux, hirsute, tandis que des moutards apeurés, retranchés dans les coins se mettaient à hurler.

    « Bon !vous êtes là tous lés deux. À nous touàs ! Dè quai qu’ c’est que c’te façon d’arranger lés quèniaux ? Vous avez pâs honte de mettr’ vos gosses en sang ?

     - C’ést mon affair’, dit la mère. Quant à corriger ma fille, ça r’garde qu’ moè !

     - Mès, quant à la voèr assommer et j’ter déhô en plein hivè à moèquié nue, ça r’garde tous lés honnét’ gens !

     - A’r’fout’ra pourtant pâs lés pâttes icit, c’te p’tit’ putain-là…j’lâ tuerais putoût… Ça ÿ apprendra à nous ram’ner eùn’ gironnée…car elle est pleine… pleine ! comme eùn’ petite vache qu’elle est ! Et tu devrais ét’le premier à l’savoèr, grand con !

    - D’abó, faudrait ét’polie …Pi après, m’dire à cause de quai que j’devrais savoèr le premier. Si c ést vrai, c’ést en tout câs, point mon fait.

    - Mès c’ést ç’ti-là d’ton gars !

    - Hein ? »

    La stupeur cloua Prosper, et la mégère put jouir de don désarroi trop visible.

    «  Hi ! ricanait le vieux maraudeur, vaut’ mépris pour lés Fauchon i’ va point jusqu’à vous dégoûter d’ÿ’eû fair’ des èfants.. »

    Prosper n’en entendit pas davantage. Il sortit, rejoignit Florida, qui, sur son talus, était maintenat secouée de grands frissons malgré qu’il l’eût enveloppée dans un de ses vestons et dans un grand cache-nez. Il l’installa dans la charrette, fit reculer le muet jusqu’à l’entrée de la charrière de Bois- Loudon, et, en tête de l’attelage s’achemina vers son logis.

    La surprise de la mère Bèroux fut grande, et elle réprima difficilement un mouvement d’indignation lorsqu’elle vit quelle créature Prosper introduisait chez eux. Mais son instinct de bonne mère reprit le dessus en découvrant dans quel état pitoyable apparaissait l’aînée des Fauchon.

Elle fit asseoir Florida près du foyer qu’elle ranima. Elle lava et pansa les plaies, puis elle coucha l’enfant dans son propre-lit, comme elle l’eût fait pour l’un des siens. Ce ne fut que lorsqu’elle lui eût préparé, puis fait boire une tasse de tisane, qu’elle s’avisa de l’étrangeté de l’aventure.

     Du regard, elle interrogea son époux, fort songeur, qui s’était assis devant une tasse de cidre. Il se leva, et se dirigeant vers la porte :

« Viéns-donc avec moè, la Mèr, dit-il. »

    Il l’entraîna dans la buanderie où, près d’une vaste chaudière, Cendrine préparait la nourriture du bétail.

  «  Va dételer le mulet, » dit Prosper à Cendrine. Et lorsqu’elle fut sortie :

  «  Ma Josèphine, mauvaise affaire.. ; T’as vu dans quel état qu’elle l’a mise ?

  - Mès qui ?

  - Sa salope de mér, parguié !

  - Quelle pitié ! Et t’âs pâs tout vu, Prospè,al’a l’s’èpaules et l’dos noèrs comme de l’encre.

  - J’l’ai ramâssée en l’chemin, aprè avoèr’ fâilli l’écrabouiller. I’l’avînt foutue à la porte, disant qu’i’n’en voulant pû.

   - Misèr’  Et à cause de quai ?

   - Rapport qu’a’s’rait enceinte.

   - Je n’n’avais comme eùn’ idée en la mettant au lit ? Ça c’mence à matquer. T’âs bin fait, d’la ram’ner, mon Prospè. On peut tout d’mîn-m’ pas lésser mouri’ l’monde. Voès-tu, mon homme, tu m’occasionne dés foès bin du souci, més j’te pardonne bè-n’ésément pasque t’as bon fond.

    - P’t’êt’bin, ma Joséphine… Mès tu sais pâs cor’tout…Ah ! si’i’n’n’ont menti, çes vaurins- là, j’te jure qu’on en r’caus’ra… Mès si par malheui’s’avant dit vrai, j’me sesn bè-n’en l’cas de n’n’assommer eún qui t’tiént bè-n’a coeú !

    - Dè quai ? Prospè… Dé quai qu’tu m’dis-là… C’ést pas Milien, mon homme, dis ? C’ést pâs mon Milien qu’a fait ça ? » La pauvre mère Bèroux était toute retournée.

     « J’vâs ÿi d’mander tout à l’heûr, quant’i’va rentrer.

    - Et comme il ést point capable d’menti’, si c’ést li, tu vas l’fouailler !

Non, non Prospè  t’âs toujoûs fait preuv’ de justice, malgré tes p’tits défauts. Et Milien, malgré lés siéns, i’ s’est toujoûs conduit comme eùn bon fî avec nous tertous. Qu’relle-le eùn peu si tu veux, Prospè, mès j’te défends d’le batt’ ; j’me mettrais putoûs entre vous deux pour èrcevoèr lés coups à sa place, et j’n’en mourrais. Prospè, mon homme, rappelle-tai quant’n’on était jeunes. Nous itou, on avait fauté. Ç’ést si facile l’f’sait eùn biau soulé d’printemps, tu savais pû quai m’dire, et tu m’ chérigaudais, et tu n’te sentais pû… et moè, j’étais bè-n’èse et la tét’ me tournait, que j’nous vis point choèr en l’foin, dans le hanga’ au pèr’Rêche. Ah malheu !On-n-tait bin fous, ma foès, més point coupables, bin sûr. Souviens-tai, Prospè, ça s’ètait fait tout seú, ma parole. Et quant’n’on s’en avisa, il’tait dèjà pûs temps..

     - Bin sûr, bin sûr, més sonfe-donc… les Fauchon, ces salop’ries.

     - J’sais bin, mon gars, ta fierté a’s’arrange mal d’un accoûtrement  avec c’te famille-là… t’és grand d’caractère, Prospè, et t’as des fois rèson, més, à dire vrai, c’ést point les vieux qu’Milien il èpous’rait, et j’cré bin qu’la p’tite a’vaut mieux qu’eux. Tu sais pâs ? Bin, tout à l’heúre, après que j’l’ai ÿue soignée et bordée dans nout’lit, su’sa pau’p’tit’goule toute emponnée dans mes chiffes blanches, j’au vu couler deux grousses larmes…Pi, a’ m’ a pris par le cou, a’m’a embrassée su les deux joues, et m’a dit qu’eùn mot, rin qu’eùn mot, mès je n’n’aurais bin crié itou : « Maman » Rin qu’à la façon qu’a m’a dit ça en me r’gardant, et après c’que tu m’apprends, j’en jurerais, c’ést Milien qu’ést l’pére.

     - C’ést du, quant’même. Si cor’ le gars, il avait été mett’ça dans eùn’ bonne maison, même point riche.. ;mès chez les fauchon ! Ah Bon Dieu de Bon Dieu

Ton Père, Joséphine, il’tait bin gueux, il l’ést cor’, més il a toujoûs été honnéte, et considéré.

     - Bin sûr, prospè, Mès l’hâsa ést grand. Et l’cô ést si faible qu’i choâsit pâs toujoûs oûyou prend’son plési. Écoute mon homme, j’te jure que c’est pâs pour te diminuer, ni pour te fair’ de r’proche, més rappell’tai quiouqu’chouse qu’est point si vieux … C’te nuit d’la foèr aux ognons

    - Eh ! Bin !?

    - Ah ! Prospè ! Dans la pouchette de ta veste, j’avais trouv » eùn p’tit carton blanc qui sentait l’bâsèli, et que j’me sé fait lire : J’le sais par coeu : « Au Chat Noèr, 4 Escalier des Pans de Gorron Le Mans, Mam’zelle Arlette, », que n’i’avait d’sus. Et j’me sé fait éspliquer. J’ai gardé ça pour moè, mon Prospé. Et si j’te l’dis, c’est pour que tu soyes aussi indulgent qu’moè. Car, j’ai point fini, moè itou, j’ai quiouqu’choûse à t’apprendre. »

 

     Prosper faisait un nez. Cendrine ayant remisé la voiture, rangé le harnais, et mené le mulet à l’écurie, revenait à ses chaudrons. Elle leva vers son père un regard singulièrement inquiet.

    «  Laiss’ nous cor’ eún peu, ma Cendrine, dit la Bèroux, on n’a point fini d’causer. Va jusqu’à la méson voèr si Florida al’a besoin, et pi tâche de la consoler… 

Oui, Prospè, reprit-elle, ç’tr journée d’foère aux ognons, ça qu’i’aura été tout au long eù,’ journ ée d’malheú. J’me r’pentirai tout’ ma vie d’avoèr cèdé à c’r’ envie de verder au Mans. Nout’place, à nous aut’ pésans misèreux, c’ést chez nous, à garder nos gosses et nos bétes.

    - Allons, vâs-tu en défini’ ?

    - Oui, mès jure-moè d’point t’ fâcher, Prospè. C’est proumis. Bon…Eh ! Bin, v’là : Cendrine, nout’ Cendrine qui n’a cor’point dix-sept ans, elle aussi, al’ést enceinte,… de touâs et demi.

   - Bin, merde !C’ést bin vrai, on n’avait point b’soin d’aller jusqu’au Mans pour assister à la Foère aux ognons ! Et après tout, j’aurais mauvaise grâce à m’m fâcher pour eùn’ affair’ qu’est passée d’pi bin longtemps dans l’z habitudes. Savoèr’ cor’ de qui ? Si n’on sait oûyou qu’va nout’ graine, on aim’rait bin connaît’ dè qui nous envoèye la sienne…

    - Cherche-point. Cendrine a s’ést confiée… C’ést l’Maurice, le grand gars au Clôvis, qu’al’a connu au bal de Saint-Mâs.

    - J’sais pâs si j’dois m’en plaind’ ou bin m’en rèjoui. Ma grandéu’ d’caractèr’, comm’ tu dis, a’ pourrait r’trouver d’eùn coûté c’qu’a’ perd de l’aut’ à condition cor’ que l’Clôvis i’s’ lésse fair’. Més, vingt dieux ! come biaux-pères de més gosses, et fripouille pour fripouille, j’cré bin que j’ prèfèr’cor le pèr’ Fauchon…. Allons ! Joséphine, ces quèniaux-là i’ m’ avant déjà donné bin du tintouin pour lés èl’ver ; me v’là à ç’t’ heùr’ bin du tracas pour finir dans l’bon sens ç’qui’z’avant c’mencé dans l’ foin ! »

 

    Tout à leurs confidences, les parents n’avaient pas vu passer Milien, qui entrait à la maison juste comme ils quittaient la buanderie. Quand Prosper parvint sur le seuil, son fils était penché sur le lit, là-bas, au fond de la pièce. Et sans se soucier de l’entourage, ni de ses réactions, il se lamentait tout haut.

    «  Ma p’tit’ Rida ! i’t’ont battue, le ssalauds ! C’ést rin, dis ? C’ést pas grave, ma p’tit’Biquette ? » Et il la couvrait de baisers malgré le mouchoir qui lui envellpait une bonne moitié de la figure. Le père s’éloigna :

    «  Quiens, j’fous l’camp, j’me sens mîn-m pas en l’câs d’l’engueuler. »

Et sous couleur de bricoler dans l’écurie, il alla s’enfermer avec son mulet, et se prit à réfléchir sur la situation, envisageant les mesures qui s’imposaient.

Au bout d’une demi-heure, il appela Milien, lui fit descendre du grenier un vieux et grand lit de fer. Puis il lui commanda de l’installer dans le cagibi au harnais, sorte de réduit coincé entre l’écurie et la maison, et assez bien protégé du froid. Enfin, il pria la mère d’emplir une « ensouillure » de paillasse et de sortir une paire de draps.

   - Ça m’vexe d’la mett’ à coucher là-dedans, dit la fermière. On va avoèr eùn peu l’air de la mett’ à la porte d’chez nous.

   - Ç’est bin vrai, dit Milien.

   - Ç’est bin vrai, dit Prosper. Eh ! bin, ajouta-t-il, pour i fair’voèr que c’ast point nout’intention d’la dèpiter, t’aurâs, grand boban, qu’à monter la garde, la nuit, à coûté d’elle. Vous n’avez tant fait qu’vous n’risquez pûs rin.

    - Heûhlâ ! » soupira la Bèroux scandalisée !

16.09.2009

Chapitre 9 : Les lendemains de la gloire

 Les lendemains de la  gloire

 

   Prosper et Philibert remontaient les dernières marches des Pans de Gorron lorsque la cloche de Saint-Julien se mit à sonner la «levée», un angélus qui leur parut un bruyant reproche, le glas de leur vertu. Dans leur honte, ils n’avaient encore rien trouvé à se dire, mais envisageaient avec une appréhension grandissante les conséquences de leur fugue, et se creusaient la tête pour tâcher d’y parer.

   « Quai qu’on fait ? hasarda Philbert.

   - J’en sait rin, dit Prosper. Faurait câsser eùn’ croûte, j’sé quèrvé d’faim. Pi, va fallè s’mètt’ d’acco’ su’ ç’qu’on va raconter aux bonnes femmes. À savoèr si a’ nous avant attendu depuis hièr-au-soè à l’auberge.

   - Ça m’étonnerait bin !

   - Moè aussi. »

   À l’autre bout de la place St Michel , un escalier à double volée encadre une fontaine donnant, en contrebas, sur la place des Jacobins. Au pied de l’escalier, un café ouvrait juste ses portes. Un honnête café, celui-ci, offrant terrasse au grand jour. Ils s’y installèrent, et Prosper commanda des casse-croûtes.

  «  Dis-donc Prospè, faut pâs cor s’emballer… Combin qu’i’t’reste d’èrgent ?

  - Bin , tout l’ prix d’mon cochon et des bricoles, moins, bin sûr, les quinze pistoles qu’à m’avant coûté ces garces-là. Et tai ?

  -Ah, mon gars…moè,i’m’reste dix-huit sous su’les touâs-cents écus d’més volâilles, d’mon beúrre, d’mès pouères de Giroufle et de ç’que j’ai touché au syndicat pour mon seigle… Bon Dieu d’bon sang ! Quelle histoère !

  - Mon pauv’ Philbè, j’te crèyais tout d’mîn-m’pas si couillon ! C’èst pas ça qui va arranger nos affair’ . »

  Ils mangèrent et burent en silence. Prosper ( et pour cause) solda la note.

  « Philbè, tout compte fait, c’ést eùn’ chance qui n’te reste pû rin…

  - Bin ,merde alors !

  - Més oui ! V’là : Tu t’és aperçu qu’t’âs perdu ton portefeuille, ou bin qu’i’-t’a été volé su’ la foère… Tu saisis ? Tout d’ suite on a fait l’chemin en sens inverse pour tâcher d’le r’trouver, et on a cherché toute la nuit…

 - Hum ! si les bonnes femmes a’sont parties hièr au soè, ça peut cor’ passer. Mès sans çà ?

 - N’on va s’en assurer. À l’occâsion, on dira à l’aubergiste qu’i’dise que n’on ést v’nu hièr au soè après qu’les femmes al’taient renr’tournées. »

 Au Chapeau Rouge, ils apprirent avec soulagement que les fermières étaient parties la veille vers dix huit heures. L’hôtelier promit tout ca qu’on voulut.

  « Si on allait à la gâre pour se renseigner d’l’heûre des trains, suggéra ¨hilbert.

 - Cambin qu’oa va cor’coûter ? demanda Prosper. J’ai cor’ jamais été là d’dans, èt pi on loge à eùne lieue èt d’mie d’la gâre, on risque d’trouver l’camp fermé(Le champ de tir d’Auvours que traverse la route) J’aime autant m’ènnaller à pattes…Quat’lieues, c’ést pas l’¨ÿâbe.. N’on s’ra là bàs pour midi. »

 Certes, la route ne fut pas gaie. À la première lieue seulement, Philbert rompit le silence.

 « Pûs rin, tout d’mîn-m’ Ç’que j’vâs m’fair’ engueuler !

 - Bin oui, mon pauv’gars. Consol’té, en songeant qu’ta perte al’ést nout’ seule éscuse…Mès dis-donc, va fallai t’dèfair’de ton portefeuille, vu qu’c’ést difficile de perdre lès billets sans pèrd’itou l’portefeuille. »

  Après le bourg d’Yvré, du pont sur l’Huisne, Philibert lança son portefeuille dans la rivière.         Et, vers le terme de la seconde lieue, Prosper prit la parole :

 - Dis-donc, Philbè, ça m’ennuie bin d’avoèr fait des frasques à c’te bonne Josèphine ; més c’ést eùn sacrifice qui m’laisse bin glorieux d’pouvoèr’ fait’ la nique au Clôvis.

  - C’ést eùn’ gloèr qui m’coût’chè, Prospè, pour ç’ qu’ést du sacrifice, èst-tu bin sûr que t’aurais point plési’ à le r’c’mencer ?En tout câs, mîn-m’ à quinz’pistoles, c’ést bin coûteux pour le temps qu’ça dure…

  - Tais-tai, Philbè, tais-tai…Dis donc ? L’Arlette a’m’a donné un mot d’écrit pour le Clôvis…j’voudrais bin savoèr dè quai qu’a’ÿ veut. Tant pire, j’déchire l’env’loppe, tai qui sait lire, tu vas m’dire c’que n’ÿ’a là d’sus.

  - Bin v’là : Meussieur Clovisse, si vous m’envoyé pas un manda de cent bals, pour me ramboursé du tord que vous m’avet fait l’autre jour Canfouine, je vous prévient que je ferais du squandal à votre femme, ça vous aprandra à profité des occasions de vou moqué d’une pauvre fille en maison qui a sa vie a gagné. Arlette,4 rue des Pans de Gorron Le Mans.

  - Faut dire qui n’avait guère ÿû l’temps d’gui fair’ des cadeaux. Mès il avait l’air de bin la connaît : i’n’devait point ignorer d’ouyou qu’ à restait. N’importe pas, rin qu’le plaisi’ d’ÿi donner ç’papier là, çà m’dèdommaige bin d’tout ça…

  - J’te r’mercie bin, Prospè, mès ça va point m’éviter la comédie en arrivant. »

   L’inquiétude du malheureux croissait à l’approche de l’instant fatal. Et lorsqu’ apparut le décor familier des châtaigniers, ce fut avec des accents émouvants qu’il supplia Prosper de l’assister en la douloureuse épreuve de l’accueil conjugal.

 

  En matière de hargne, Dorothée possédait du génie. Dès qu’elle les aperçut montant le chemin de la ferme, elle se composa un visage hermétique où son grand nez osseux semblait fermer au cadenas sa bouche en cul de poule.

  Elle ne répondit ni à leur bonjour, ni aux avances par lesquelles ils espéraient provoquer une demande de justification. Des seaux, des balais furent maltraités. La Biquette, promenant dans la cour son faciès de vieux médaillé de Malakoff, reçut un coup de sabot sur son maigre derrière, ce qui déclencha une avalanche de pastilles noires.

   À tous ces indices, Philbert se rendit compte que, que, décidément, l’orage n’éclaterait qu’à l’heure des intimités. Et Prosper n’avait pas atteint la route que la tempête se déchaînait :

  « D’oû you qu’tu sô ? train-nier !

  - Ah ! Dorothée, i’ m’a arrivé eùn malheu !

  - Eun malheu ? t’és point mô, pisque te v’là su’tés deux pattes.

  - Faut point m’qu’ereller, c’ést point d’ma faute…

  - Tu t’és soûlé ?

  - Ç’ést bin pir’… mon érgent…

  - Eh !bin,…nout’érgent ?

  - J’l’ai perdu, ou bin putoût, a’m’a été volée su’ ç’te fouèr, n’i’avait tant d’monde ! »

     Dorothée avait le souffle coupé. Pas pour longtemps.

  « Ah ! par exemple ! J’me s’rai échanée pendant six mouâs à soigner des pirotes, j’aurai tiré dés vaches, ècrèmé, baraté pendant dès s’maines au long , j’aurai nourri eùn’ journée enquièr’ tous les bònhommes de la batt’rie, et avalé d’la poussière de seigle pendant dix grandes heures d’hórloge, tout ça , pour que tu gaspilles les sous comme ça, en-n’eú rin d’temps, sans proufit pour personne que pour tai, sagouin, ét pi pour ton prop’à rin d’Prospè…car tu l’l’âs bue, nout’ èrgent, tu l’l’as bue avec li avoue le donc ! Dépensier, coureux, feignant, homme de rin…A-t-i fallu qu’j’aye du malheu d’te recontrer et d’avai ÿu l’idée d’m’assouâtrer avec tai ! pour eùn peu, j’te câsserais mon balai su’ l’reintier ! »

  Toute la rigueur pittoresque du folklore déferla pendant un quart-d’heure sur l’infortuné.

 

Lorsqu’enfin elle se rendit compte qu’il est difficile, même à deux, de « boire » une pareille somme au café, il ne tarda pas à mesurer l’étendue d’un péril auquel il échappa  de justesse.

« À cause de quai donc, demanda Dorothée qu’on vous a point r’trouvés en sortant d’la Cathèdrale ?

  -  N’on v’nait d’s’aviser d’la perte d’mon èrgent, et vous n’en définissiez point de r’veni’, alors on a r’tourné tout d’suite partout oûyou qu’on avait passé. On aurait dû s’rencontrer, mès dans c’te foule. On a passé à six heires èt demie au Chapiau Roug, mès vous ètiez parties..On a r’commencé à chercher toute la nuit su’ç’te foère…

  -  Toute la nuit ? Vous avez pourtant bin dû dormi ? »

Fallait-il dire oui ou non ?

 « Bin oui, en eun’auberge en ville, on n’a point r’tourné cor’eùn foés au Chapiau Rouge.

 -  Et vous avez dormi ensemble, Prospé et tai ?

  -  Bin oui.

  -  J’ m’en doute bin, inocent : ç’est à cause d quai qu’t’as pouillé eun’ chaussette grise à tai dans ta patte drète, et eùn’ beige à Prospè dans ta patte de gauche.. ;Écoute-moè bin…à doter d’anhui, c’est moè qui tiendra la queue d’la pouâle… J’te donn’rai dix francs tous les samedis pour la râserie, ton boèr et ton tabac… Allez, file, à l’ouvraige !!

 



À peu près à cet instant, Prosper arrivait à Bois Loudon.

 « Ah mon pauv’gars…soupira la mère Bèroux en l’accueillant, tu m’en auras donné du tourment dans nout’existence… Vous vous êtes cor’ soûlés, comme de juste ?

-  On a bu eùn peu, bin sûr, mès c’ést point là qu’est l’malheu… philbé il aperdu son portefeuille. On s’èn n’ést aperçu tansiment qu’ vous ètiez à l’èglise. Alors, on a cherché partout éyou qu’on avait pâssé… On a cherché toute la nuit.

- Toute la nuit ?

- Toute la nuit.

- Sans dormi ?

- Sans dormi.

-Ça fait déjà bin des mystères dans nout’ ménaig’ Prospè. Ça n’en f’ra eùn d’pûs. Car je n’comprendrai jamais, si t’as point dormi avec Philbè, pourquoi qu’t’as en la patte drète eùn’ chausse beige que j’ai tricotée, et dans celle de gauche eùn’ chausse grise à Philbè… Rapportes-tu l’érgent, au moins ?

- La v’là…moins la dépense qu’n’on a été obligés d’fair’, eùn’ centaine d’écus…

-Qu’tu m’coûtes chè, Prospè. Tout compte fait, on aurait cor ÿu proufit à vend’ le cochon à Clôvis, qui nous aurait pâs volé d’quinze pistoles. Va, mon Prospè , l’ouvraige a’t’attend, tu risques pâs d’travâiller pour rattrapper ça ! »

 

 

  Le surlendemain de ce mémorable retour, les deux inséparables roulaient en direction de Saint-Mars dans la carriole de Philbert, appelé à une séance municipale. Prosper profitait de l’occasion pour une liquidation primordiale ou jugée telle, dans son amour-propre : Rendre à Clovis sa politesse bachique et voir sa tête au reçu de l’ultimatum d’Arlette.

  En cours de route, le Roi des Loudonneaux donnait à son plénipotentiaire souterrain les dernières instructions pour le plus grand bien de son peuple et pour le sien.

« Faut absolument fair’diminuer l’s’impôts. Avec la sécheresse, èt pi la gâle qu’i’a pâssé su’ lès truffles, on peut pûs ÿ’arriver. Y’a la route qu’i’a cor’besoin d’ét’ rempierrée .

Pi faut inscrire aux indigents mon biau-père, le Rêche, qui peut pû groller et le mère Picot, qu’i’ést paralésie. Pi les Pichonnes, que leur quéniau il a l’s équerouelles… »

 

  Et Philbert  promettait, effrayé de ses responsabilités, convaincu qu’il ne ferait jamais avaler une telle grenouillère à des pairs qu’il était bien près de considérer comme des supérieurs.

 

  Aux Loudonneaux, la « revalorisation » des pommes de pin, des châtaignes, des cèpes et des églantiers porte-greffe n’empêchait point la Marie Groû-t-yeù, et maint bricoleur aux dix gosses, de croupir dans une gueuserie perpétuelle. Et la «  reconsidération » du minimum vital n’arrivait point à soustraire le petit Pichon à l’emprise de ses humeurs froides,  à cause que le médecin et le pharmacien avaient aussi «  reconsidéré » leur tarif.

 

    Quant au « conseil », il traînait comme un boulet ce parent pauvre de hameau qui avait le tort d’être trop lointain, trop dispersé, trop sableux, et dont la population avait une tendance fâcheuse à commercer avec une opulente commune équidistante.

Cet état de chose plaçait le pauvre Philbert dans une situation édilitaire qui n’avait rien d’enviable, et dont il eût, de bon cœur, passé les honneurs à un autre. Mais , les Loudonneaux ne possédant aucun citoyen capable de le remplacer, Prosper ne l’eût sans doute pas permis ; et Philbert devait se résigner au constant rôle de tampon entre une camaraderie doucement autoritaire, et une résistance un peu hautaine d’élus qui le portaient en queue de liste.

    Cependant, Prosper avait réussi à joindre un Clovis que le soin de ses affaires éloignait des subtilités du gouvernement. Il s’intéressait pourtant aux Loudonneaux, à cause du bois ; et la pénurie de bûcherons et de charretiers lui faisait ménager Prosper qu’il eût volontiers voué au Diâble.

  « Qu’ai qu’tu m’veux ?

 - J’viéns  t’offri’ ma tournée. Ét pis, ajoute Bèroux en sourdine, j’ai eùn’ commission à t’fair’.

 - Eùn’ commission ? »

    Ils entrèrent dans la salle basse de la veuve Papillon, sur la Place de l’Église, Prosper commanda le casse-croûte qui lui tenait à cœur, avec deux bonnes bouteilles pour escorte.

 «  Eùn’ commission qu’m’a donnée eùn’ dame qu’on connaît bin, et qu’j’ai rencontrée par le pus grand hâza à la foèr’ aux ognons… C’est eùn’lettre que v’là. Sacré Clôvis ! tu n’n’âs d’la veine que les belles filles a’t’écrivant comm’ça…

 - Elle aurait bin pu fair’ la dépense d’eùn’env’loppe. Mais dis donc…

 - Me questionne point… On m’a donné eùne commission, j’te la fait…j’te demande point d’me lire ç’que n’i’a su’l’papier ; moè je n’sait point lire… À la tienne ! Vieux coureux d’cotillons ! »

  Il mangea, il but, il paya et s’en fut rejoindre Philbert à la sortie du Conseil. Il le morigénait sur son peu de succès municipal lorsqu’il aperçut Clovis se dirigeant vers la poste.

 « Philbè, dit-il, va m’aj’ter eùn timbre, tu m’diras c’que Clovis i’va fair’à la poste… »

  Cinq minutes plus tard Philbert revenait, souriant.

 «  J’l’ai vu envoyer un mandat d’cent francs. J’ai pas pu lire le nom, mais su’ l’adresse ÿ àvait : 4 escalier…le Mans.

 -  Quel plat-cul, dit Prosper. »

 

  Aux Loudonneaux, chez les Philbert, la mère Bèroux venait procéder à un échange de chaussettes.

 « A bin fallu qu’i coûchant dans la mîn-m’ chambre pour mélanger leûs chausses ? disait-elle.

 -  C’ést ç’que l’mien i’m’a dit, mé i’ connaît si peu la ville, il a pâs été foutu d’me dire oûyou.

 -  Bin, l’mién il ést pâs en l’cas d’se souv’ni’. I’d’vînt cor’ét’ dans n’eùn bel état !

 -  N’ayez crainte, i’r’commeç’ront point d’si toût. »

 

  Pour une fois ; ils revinrent de Saint Mars en excellent état.

 

 

08.08.2008

Chapitre 8 : Les Pans de Gorron

Chapitre 8 L’escalier des Pans de Gorron

 

 Où l'on apprend par quelle triste fatalité Prosper et Philbert avaient prolongé la foire

 

Tandis que les fermières visitaient la cathédrale, Prosper et Philbert avaient d’abord bien sagement attendu, assis sur les marches du perron d’accès. Mais au bout de cinq minutes, l’inaction leur pesa. Avec le besoin de se dégourdir les jambes, ils éprouvèrent une soif impérieuse, tyrannique ; or, qu’on le veuille ou non, c’est à l’autorité religieuse, coupable naguère d’avoir acquis, aux fins de suppression, l’unique débit de boissons de la place Saint Michel, qu’incombe la responsabilité de l’horrible méprise dont ils devaient être victimes.

Après un regard circulaire autour du parvis, nos deux compères durent se rendre à l’évidence : le forum des célestes phalanges était sec, désespérément sec, comme le bois des Tuffettes.

À proximité du perron de la nef, entre deux hôtels Renaissance dont l’un est l’Évêché, s’ouvre un étroit escalier public, dévalant à flanc de coteau vers la rivière. C’est l’escalier dit des Pans de Gorron.

« Et par là, risqua Prosper, oûyou qu’ça mène ?

- Si on allait voèr ? »

Ils avaient déjà descendu trente marches, et dépassé une maisonnette moyenâgeuse accrochée à la pente, sous de hauts murs de grès, lorsqu’ils s’entendirent interpeller.

Derrière eux, une fort gentille petite bonne en tablier blanc venait d’apparaître sur le seuil.

«  Eh !mes p’tits pères…vous ne venez pas prendre un verre chez  nous ?

- Quante j’te l’disais, Philbè, que n’y avait à bouèr par là…J’sentais ça…C’ést vrai qu’la d’vanture a’poèye point d’mine, et qu’faut d’viner qu’c’ést un café. »

Ils entrèrent, guidés par la fée, dans un étroit vestibule à vitrages coloriés.

«  Salon, ou estaminet, mes jolis, » demanda-t-elle.

Les deux hommes se consultèrent du regard, assez embarrassés.

« Heu ! Salon, risqua Prosper à tout hasard.

‘ Par ici, mes mignons. »

Elle les introduisit dans une pièce basse, assez sombre.

«  Quelques minutes, dit-elle, je vais prévenir Madame pour le choix ». Puis elle sortit, guillerette…

« T’as compris, tai, demanda Prosper,ç’qu’al’a voulu dire avec son « reste à minet » ?À tout risque j’ai dit « Salon »…M’ést avis qu’c’ést eùn bistrot pour lés soûlauds riches qui v’nant s’cacher là pour siroter…Tu t’rends compte ? Ça qu’i’ést biau, là d’dans ! des mirodures dorées partout lés meús, dés fauteûx de viou, ç’t’èspèce de commode avec deux paires de chandèyers, dés miroués, des tapis su’l’plancher. Avec ça qu’la p’tit’bonne a la point l’air farouche en tout…Nos bonnes femes a’ vont bin sûr point vouair mieux à la cathédrale.

- Et la Dame avec son chouâx ? Vanquiers qu’la patronne a’va s’am’ner avec tout eún fourniment d’bouteiles pour noud d’mander dè quai qu’on veut bouère. L’malhéu, c’est qu’tout ça c’est bin long, et qu’ça va cor’ nous attirer d’la chicane avec nos mariées…

- Oua !

- Bin oui, tai, tu t’en fous, la Bèroux a l’ést point trop rifoège, més la mienne ! Et pi, dis-donc, Prospè, as-tu songé l’prix qu’ça va coûter ?...Écoute, j’me sens point trop à l’aise, là d’dans…Si j’oûsais, et si je’connaissais l’chemin,j’m’én’n’irais !

- Non, mon gars ; faudrait tout d’mîn-m’pas qu’on passe pour des pâstres ou bin pour des couillons. N’on va d’mander lés prix et prende ç’que n’y’a d’moins ché. Pour eùn’foès, on n’en mourra point. »

On entendit une dégringolade en escaliers, des glapissements, des rires étouffés, et, brusquement, la porte s’ouvrit.

Bon Dieu d’Bon dieu ! Quelle histoire… ! Nos deux lurons n’en croyaient pas leurs yeux !

Elles étaient six, sous des soies diverses, mais outrageusement révélatrices. Elles étaient six paires de fesses, et autant de nichons, sans compter le reste. Derrière suivait  sorte de tourie vivante, en peignoir, au faciès de bouledogue :

« Voici nos jolies femmes, Messieurs, choisissez… voyez voir… ! »

Il faut bien convenir que nos malins faisaient meilleure contenance, le tantôt au bal de Saint-Gilles, que maintenant en face des six beautés publiques effrontément alignées devant eux.

Le choix était varié, depuis l’écoperche jusqu’au pot à tabac, depuis le blond filasse jusqu’au noir absolu.

Philbert le potelé détaillait plus spécialement l’écoperche qui se cru choisie et s’avança, tandis que Prosper, se tenant dans l’honnête moyenne fixait un visage qu’il croyait reconnaître.

Le bouledogue frappa dans ses mains, telle une maîtresse de pensionnat rassemblant ses élèves. À ce commandement, le surplus du cheptel s’écoula.

«  Que faudra-t-il servir à ces messieurs ? »

Ces messieurs encore sous le coup de l’émotion, semblaient bien avoir perdu l’usage de la parole, et l’aisance avec laquelle les deux filles étaient venues se frotter à eux, sur le canapé, n’était pas de nature à les remettre.

«  Champagne ! Champagne ! » dirent simultanément les favorites à la matronne qui sortit.

Ça sentait bon, pourtant ! Et tout de m^me, c’était plus bichonné que  les « de n’uit » de la mére Bèroux et de la maîtresse Philbert.. ; Bon Dieu de Bon Dieu ! quelle histoire !

«  Voyons, mon chou, t’as l’air tout cornichon, dis-nous quèqu’chose…

-Et toi, l’bébé à la flan, qui ne sait dire « papa-maman », veux-tu que je te fase téter ? »

Peu entraînée aux subtilités de la puériculture, la nourrice, renversant les rôles, s’installait sur les genoux du nourrisson. Et lui, fort embarrassé de ses mains, ne pouvait pourtant pas les mettre dans ses poches.

«  Alors mon cornichon d’amour, à quoi tu penses ? »

Prosper, ainsi interpellé fut le premier à retrouver ses esprits

«  J’pense que, point dèvot, j’vâs ét’obligé d’crére au Yâbe..

- Qu’és’tu nous racontes ? »

La soubrette venait d’apporter quatre coupes et deux bouteilles de mousseux qu’elle posa sur un guéridon ;.

« Ça fait cambin ? demanda Prosper d’un ton faussement dégagé.

- Cinquante chaque, et cinquante pour le salon : cent cinquante, Monsieur

- C’ést pâs donné, fifille… Quiens, compte… V’la dix sous pour tai… Et, s’enhardissant : oui, j’ disais donc..

- Tu disais ?

-Cambin qu’tu cré qu’i’n’i’a d’putains au Mans, ma p’tit’ Arlette ?

- Ah ! dis-donc ! Tu charries…Et voilà qu’il sait mon nom !

-Ç’que j’sais, moi ?

-Mettons deux cents… cent, si tu veux. Eh bin,y’a aut’ choûse que du hâza là d’dans. Hiè, j’n’en connaissais qu’eùn’, ni pû ni moins, et anhui, c’est juste su’ celle-là que j’tombe, sans fair’ à l’exprès.

- Elle est bonne !Au fait, c’est vrai, j’ai vu ta gueugueule quelque part.

- Cherche pâs…c’était l’aut’semaine à canfouine, chez la mér’Chatte. Tu comprends, j’ai mis eún peu d’temps à te r’mett’, à cause que l’habillement, ça change la goule. Més faut r’connaît’que ç’ti-là d’anhui il ésr à ton avantaig.. ;

- Tiens, tiens, monChéri, tu es un peu moins gourde que j’croyais…

- S’ment,Arlette, la filange rouge qui t’sê d’chemise a’n’laise pû rin à déniger, et c’ést bib dommoèg’. Quant aux lacets qui t’ballicotant autour des fesses, j’ai grand’peû d’m’empétrer d’dans ! »

Philbert, à son tour, reprenait pied dans la réalité :

« Prospè, Prospè, buvons ça, pi partons ! Misér’ de misér’, quelle enguelade qui nous attend !

- Non, mais dis, Arlette, s’indigna l’autre nymphe, tu vois pâs ç’navet-là qui voudrait nous plaquer comme ça ! D’abord, ça s’fait pas… Tu t’figures, mon vieux, que j’vâs t’laissé caleter sans t’offrir ta tournée, et qu’tu vas dèflorer mes nénés sans solder les dégats ?

- Ah ! ta gueule, toi Carmen ; parles-en, d’la fleur de tes nénés. Pour une fois qu’tu lèves un miché, tu vas pas commencer par l’emmerder…j’ai jamais vu une garce aussi peu sentimentale !...

- Prospè.. allons nous-en !

- T’en fais donc pas Philbè. Nos vieilles a’ vont nous attend’à l’auberge, faut bin qu’on cause un peu…

- Prosper, fais-moi des papouilles mon Loulou…S’pas, qu’il ne veut pas s’en aller, ton copain ? Philbert…Philbert, un beau p’tit nom… mais je préfère encore Prosper, dit-elle en lui plaquant un baiser derrière l’oreille…

- J’vâs t’dire, Arlette, c’est que…

- À la vôtre, les potes, on va pas laisser tiédir.. ; Il fait une chaleur, maquerelle ! de c’temps-là les rideaux collent aux fenêtres, dit Arlette en secouant ses franges. Hein, Carmen, j’plains les pète-en-drap ! puis à Prosper : Allons mon chéri, bois… encore un peu…c’est bon, ça s’pas ?

- Pour dire vrai, c’ést trop doucereux, ça me r’monte au nez, et ça m’tourne su’ l’coeu’. I doit en falloè point mal de c’te boisson d’femme, pour se soûler…

- Hé ! Hé ! pas sûr… r’garde-donc ton Philbert.

- Ma parole, il a déjà l’z’yeúx bet’lés…I’tient point l’litre, c’t’animau-là…Moè, j’pren’rais bin eùn’ petite goutte…

- Pros…Prospè..j’…j’pay’eùn goutte… finissons…pi allons nous-en…

- Ah ! ç’ui-là ! E’t’bouffera pas, ta régulière ! Quand on est aussi cruchon, on vient pas au bordel. J’sonne la bonne, t’avale ta gniôle, et j’t’expédie. Non, c’est trop bête, ma crotte, on va pâs s’fâcher… Encore un quart d’heure… Ah ! Voilà Angèle…Qu’est-ce que c’est ? un cognac ?

- Va pour un cognac…

- Angèle, quatre cognac bien tassés, heinC’est Philbert qui paye.. ; Voui, mon Zozo, fais dodo, pleure-pas, on va t’l’entonner, ta goutte….Ah ! l’cochon, zieûte un peu son froc, Arlette, on dirait l’Cirque Pinder, et ça parle de se dégonfler !

- Tu t’en chargeras ! »

La bonne avait posé les verres sur la table.

« Là…hum ! fameux…comme i’siffle ça ! Mais il est schlass..dis donc,Angèle, attends ton fric…Ton porte-monnaie ? Oui, mon Chien-chien, on va te donner un coup de main…tiens,Angèle, v’là deux cents balles, paye-toi et garde la monnaie ça ira pout les dix sous de tout à l’heure…

Prosper, lui, était en verve. La « boisson de femme », revue et corrigée par le cognac l’avait d’un coup, en pleine lucidité, porté aux sommets de l’inspiration. Il trouvait les gestes idoines, les poses sublimes, les mots héroïques…

« Ah ! le vicieux !minaudait Arlette, qui aurait cru ça de cette coloquinte…Finis, Prosper, on est au salon, c’est pas convenable ! Quel cochon !

- Me parle point d’cochon. Ça m’fait penser à ç’ti-là que j’viens d’vend’à la foèr. Après tout j’aime cor’ mieux l’boèr’ icite avec vous que d’le manger su’ l’gril ;

-T’es un homme de cœur Prosper, et un beau gosse…

- J’sé pourtant bin maigre, et ç’miroué, là-bas,i’m’fait eùn’ drôle de goule.

- Les bons coqs ne sont jamais gras. Moi, j’ai un faible pour le maigre, et c’est aujourd’hui vendredi.

- En c’cas, tu d’vais pâs ét’ à ton aise, l’aut’jou’, chez la mèr’ Chatte avec ton groûs boèyu.

- Qu’es’tu veux, mon chéri, on a sa garce de vie ou plutôt sa vie de garce à gagner : il faut parfois savoir se contrarier.

- Quiens, ç’ést comme moé, quand j’vends eùn viau, si j’allais dire qu’i vaut rin…Mais dis-donc..et l’Clôvis ?

- L’Clôvis ?

- Allons, fais pâs la bète…nout’copain qu’i’a monté te r’trouver tansiment que l’groûs il’tait parti cri du tabac à Surfonds ?

- Ah ! Tu sais ?

- Ç’teblague ! Quant’ vous avez été partis, i’ nous ést r’venu noèr comme eùn ramona… T’â  ÿu chaud, hein, et li aussi !

- M’en parle pas. J’ai juste eu le temps de le fourrer dans le foyer et de remettre le paravent… j’avais une trouille qu’il éternue !..Ah j’te jure que pendant qu’ cette andouille-là fumait dans la cheminée, le gros ja    mbon n’a pas eu l’temps de moisir dans mon saloir !   On monte… tu viens, mon Loup ?

- Mais, l’Clôvis ?

- La ferme ! avec ton Clôvis… Puis tiens, tu veux savoir ? Je vends la mèche : un beau salaud, ton Clôvis ;;; le dernier des mufles. Tu piges, mon Cho, c’était mon jour de sortie. Et, ces jours-là, s’pas, on essaye de faire quelques petits extras en beauté, dans la nature, le cent à l’heure, les fleurs et les petits oiseaux. Eh ! ben, c’dégueulasse là, il a profité de ce que, vu l’urgence, j’avais oublié d’exiger mon petit cadeau d’avance pour dérouiler à l’œil.T’entends, à l’œil ! Ah ! que je le repoisse, celui-là…Allons Prosper, finis mon cognac..on monte se pageoter, pas ? mon Chéri .

- Ma fille, ècoute-moé bin…Tout çà, c’est pas juste. V’là e0n richa comme le Clôvis qui vat’péniller grâtis, tansiment qu’moè, pauv’bougre faudrait que j’poèye ? J’te jure que j’sé pâs chién, et que j’poéy’rais dès tournées jusqu’à la fin d’mon ergent. Més,n’y a eùn’quession d’honneú. J’me trouve aussi grand que l’Clôvis, et j’y’ai déjà fait voèr pu d’eùn’foè.À tout bin pren-r, chez nous, d’vache à tauriau, d’étalon à jument, c’est ç ti-là qui r’çoit qui poèye. Au pire aller, donnant-donnant. T’es belle fille, mâtin ! et t’es bin plaisante à pétasser. Més c’ést point pasque la Bèroux al’ést fiâtrie à force d’fair dés quèniaux et d’se pend’a           u cul des vaches, que fau’rait la fair’ cocu eùn jour de foèr aux ognons…Allez ! Philbè ta cassiètte, on s’en va…

- Ben merde, alors ! Tu parles d’un œuf,çui’là ! Pour les mômes, très peu. Mais pour c’ qu’ est de se pendre au cul des vaches, on sait c’que c’est ! Et ta rombière, elle est comme nous :si elle y pourrit sa bidoche, c’est qu’ele y trouve son profit. Dites-nous, fils de garce que vous êtes, qu’est-ce que vous venez foutre au claque ?

- Te fâche point, te fâche point…On savait pas. On cherchait eùn bistrot… ta bonne a’nous invite à renter pren’r’eún verre, on pouvait pâs d’viner.

- Fallait l’dire tout d’suite au lieu d’nous faire perdre notre temps et notre jeunesse…Et ça s’offre l’salon, s.v.p. !

- C’ést cor’point d’nout’faute. On avait a chouâsi’ entre l’salon et l’reste à minet…alors on a biau point ét’fiers..

- Bon Dieu ! qu’c’ést con, ces pequenots…Les restes à minet, tu crachais pas d’sus, tot à l’heure que tu pelotais mes fesses, hé, enflé. Et dire qu’on a encore pitié de ça ! Essence de gourde, qu’és-tu vas en faire  de ton frangin d’mes deux ?R’garde le donc ! On n’a qu’à le lâcher dans l’escalier des Pans pour qu’il s’casse la gueule sur les marches, et l’premier flic qui passe le colle au bloc avec une contredanse qui lui coûtera plus cher que nos quéquettes…. Sans compter qu’il risque de lâcher une fusée sur le canapé, et qu’si la patronne le voit au salon dans cet état-là, c’est nous qui va paumer… Foi d’putain, j’aime mieux raquer la passe, ou même la nuit..Allez, Carmen, embarque-moi ces paquets en douce dans nos piaules, j’passe à la caisse, on tâchera de se défrayer. »

Il faut rendre cette justice à nos héros. Carmen éprouva une certaine difficulté à entraîner Prosper et Philbert sur la pente encaustiquée de la suprême débauche. Ici, cette rampe était ascendante, et si Prosper offrait une résistance morale indéniable, la force d’inertie opposée par l’ivresse de Philbert s’accommodait mal de l’ascension vers le septième ciel.

 

En dépit des obstacles, les trois personnages étaient parvenus dans le laboratoire de Carmen lorsqu’Arlette les rejoignit. De tous, c’était le pauvre Philbert qui faisait la plus triste figure. Étalé sur le lit divan, après qu’on lui eût retiré ses chaussures, il avait conservé juste assez de lucidité pour se rendre compte de son incapacité motrice et de l’horreur de la situation.

« Prosper, amène ta viande dans ma tôle, enjoignit Arlette.

- Me laisse point Prospè, supplia Philbert avec la voix d’un moribond arrivant à la salle d’opération.

- C’ést-i qu’il veut faire une partouze ? ricana Carmen. Pleure pas, mon Andouille adorée, tu le r’verras, ton frère.

- Ça m’ferait du bien de te foutre ma main à travers la gueule », déclara, en guise de préambule, Arlette à son compagnon, lorsqu’ils furent seuls dans l’autre chambre.

Mais l’aménité professionnelle reprenant le dessus, elle n’en fit rien, bien au contraire.

Quoique moins trapu que ses châtaigniers, Bèroux était comme eux sec, assoiffé, noueux, fier et têtu. Mais comme eux, il présentait une faiblesse que les bûcherons connaissent bien : celle d’être vulnérable au fourchet. Présentement, la Bûcheronne de Vénus s’y attaquait à pleins coins.

« Hein ! mon gosse, on est bien, comme ça…l’fait chaud, mets-toi à l’aise mon Zamour…On va s’pageoter tous eux…ce sera bon… et tu seras gentil, s’pas ? Tu seras chic, très chic pour la petite Arlette. »

 

Insidieusement, les mains coulaient dans les poches, où la dextre rencontrait un peu de tout, mais  surtout le porte-monnaie dodu, tout engraissé encore du sacrifice du cochon.

«  Pour un purotin, mon Chouchou, t’en as des fafiots ! sois gentil Prosper, fais-moi voir ça…combien qu’t’en as des fafiots ?

- Bas les pattes ! Écoute-moè bin…j’sé eùn peu chaud, més point soûl. Et même soûl, j’sé l’ meilleu’gars du monde ; j’f’rais point d’mau à eùn’ mouche, à pu forte raison à eùn’ femme. Més aussi vrai comme j’te l’dis, si tu touches à més sous, j’te fous eùn’ fouâillée comme jamais garce n’en a ‘r’çu eùn’. Couche-tai si tu d’sir’ dormi’, va-t-en si tu préfér’, c’mand’ eùn’ tournée à mes frais si t’âs seú, pétase-moi tout ç que tu voudras, més mon èrgent, t’entends bin, l’èrgent de c’cochon qu’la mée’ Bèroux al’ a mis au monde, i’servira jamais à solder l’dû d’la fesse ! tiens-tai le pour dit, j’^yi mets mon point d’honneú .

- Tiens Prosper, t’es moche comme un cul, t’es pingre, t’es emballe, t’as la gueule qui pique etqui pue, mais vrai, t’es un mec, un mâle…pas une lopette comme ton idiot d’Philbert .Et moi, j’aime ça, pasqu’on rencontre pas souvent des michés de c’te trempe-là…Fais-moi des bises, mon Coco, même des bleus si tu veux…Une’tite trempette au permanganate, à cause du règlement,(c’est pas du luxe,dis-donc) et puis…tu me promets de ne pas le dire ? Tu ne le diras pas…Je vais te le faire à l’œil.. »

Toute la nuit, Prosper s’était vautré dans l’orgiaque volupté, comme un cancrelat dans un chou à la crème. Il dormait encore , au petit matin, lorsque la porte tourna doucement sur ses gonds. Au léger grincement, il s’éveilla juste pour voir entrer Carmen, poussant devant elle Philbert, un pauvre Philbert encore somnolent, bannière au vent, tenant à pleins bras et en vrac le surplus de son vestiaire. Arlette, déjà debout et pomponnée, comme Carmen, pour les clients du jour se tordait de rire avec sa compagne.

« Adieu, mes mignons à la prochaine… Rhabillez-vous bien sagement, descendez l’escalier et suivez le couloir tout droit, la sortie est au bout. »

 Et les deux filles, dans la chambrée e Carmen, tombèrent dans les bras l’une de l’autre, se prodiguant mille chatteries

« Alors, ma p’tite Arlette, est-ce que ça a rendu ?

- Des nèfles ! mais tu parles d’un zèbre.. quand tu penses qu’il a réussi à m’faire illuminer !

- Sans blague ! T’as envie de me rendre jalouse, ou de me faire dégueuler ?J’te jure,lolote, je saurais ça, j’t’arracherais les mirettes…Mais,pour ce qui est du fric, ma pauvre Arlette,tu seras toujours aussi cruche. Moi, j’ai mieux travaillé : mais mince de couillon : sitôt dans l’ pieu avec moi, il s’est mis à pioncer,et sans lâcher son portefeuille ! Au bout de deux heures, il s’est réveillé un peu moins soûl. J’en ai profité pour l’allumer, espérant m’en tirer au mieux…j’te lui ai fait tout le hors d’œuvre du jour..Eh ! bien, ma chère, à chaque truc il beuglait comme ça :Bon Dieu qu’ça va m’coûter ché !Ç’que j’vâs m’fair qu’reller ! Mais automatiquement, il me lâchait ses cent balles. J’en avais honte, ma mère m’a dressée à gagner honnêtement ma croûte…Or, crois-moi si tu veux, chaque fois que j’ai voulu lui présenter le plat du chef, il s’est débattu comme un diable dans un bénitier en pleurnichant « j’veux point fair’de tort à Dorothée » Ah ! je saurais qu’elle l’engueulerait au retour, celle-là, je regretterais toute ma vie de ne pas l’avoir violé son croquant !

Allons Arlette, il ne sera pas dit que je suis vache, même si tu m’as cocufiée avec ton grand tarin. En somme, on a travaillé ensemble, j’te file la moitié du pèze… »