01.12.2007
chapitre 7 la foire aux oignons
Ce dernier vendredi d'août, bien avant le lever du jour, Prosper avait attelé la carriole et Milien l'aidait à hisser à l'arrière la cage de bois qui renfermait le cochon. Le mulet commençait à s'impatienter.
"Allons, la mér', es-tu prête, demanda le maître?"
Dans la maison, elle s'agitait comme aux grands jours, faisant ses dernières recommandations à Cendrine. Vêtue de sa "taille" et de sa jupe des dimanches, par dessus laquelle elle avait attaché un tablier bleu raidi par l'empois, coiffée d'une "gouline blanche", la fermière apportait maintenant deux immenses paniers à caser dans la voiture.
"Ça, c'est les provisions…ça lés œufs et l'beúrre…Faites bè-nattention d'rin câsser"
Sur la route, en bas, on entendit tinter des grelots.
"Les v'là qui nous app'lant! És-tu prête?
-Me v'là, me v'là."
Elle enjambe le marchepied et s'installe sur la banquette, près de son époux arborant une veste de lustrine toute neuve sous la fameuse casquette du procès.
Quelques instants plus tard, la carriole de Prosper suivait celle des Philbert sur le chemin du Mans.
Lorsque trois heures après(il y a quatre lieues) les deux couples atteignirent le populeux quartier Saint Gilles, la foire battait déjà son plein. Cette manifestation annuelle, presque millénaire, est, en principe réservée au négoce des oignons, mais en fait on y vend de tout un peu.
La foire s’étend sur plus d’un kilomètre tout le long de l’avenue de Saint Gilles (alias avenue de la Libération), depuis le Pâtis Saint Lazare, jusqu’à la rue Gambetta. C’et du côté du Pâtis que commence l’animation, exclusivement utilitaire. Toute la matinée on voit s’affairer là paysans, grossistes et chevillards s’occupant des choses sérieuses. Puis, le soir, le principal de l’activité se porte vers le plaisir, à l’autre extrémité, réservée aux attractions foraines : manèges, bals, tirs.
Il n’est pas un manceau digne du nom qui ne soit allé badauder quelques heures à cette fête de fin d’été. L’après-midi, la collision de la campagne et de la ville fait qu’on se porte, littéralement, et qu’on ne voit plus rien, à peu près, sinon des toiles de tente et des têtes, et qu’on n’entend plus rien, à force de confondre les bruits de foule et d’orchestre.
Le soir, l’assistance devient plus réduite par le départ des paysans, et le tintamarre qui se poursuit dans la nuit devient exclusivement citadin.
C’est sur la petite place du Pâtis, même, que Prosper avait débarqué son cochon, qui, dans sa cage, au milieu de congénères captifs et d’autres bestiaux, se demandait bien ce qu’on lui voulait. Et voici que le « Maître » s’attendrissait sur le sort de l’animal.
« Tu sais pâs, la Mér’ Eh !bin v’là qu’ça m’soucie d’me dèfair’ de mon cochon.
- Dame n’on va l’remporter, il ést cor’temps.
- Non, bin sûr. Més tout d’mîn-m,ça m’fait quiouqu’choûse. Il a eún’façon d’me r’garder que j’ cré vend’ eún d’mes quèniaux.
- Quai qu’tu veux, faut pourtant bin qu’n’on véquisse. Tu l’emporterâs pâs quante tai en Paradis, ou putoût en Enfè, ton avèras.
Ah !parquié non… V’là donc c’que tu vâs fair’ Josèphine. Tu vàs porter les pègniers d’mangeâille et d’beûrre aux Philbè qui sont installés là-bas, du coûté dés ognons et dés m’lons, en face de la pharmacerie : pi tu vâ r’veni’l’bidet et la chârte pour les mètt’à l’auberge.
La maîtresse Bèroux partit, un lourd panier dans chaque bras, heurtant toutes les hanches vagabondes qui se rencontraient sur son chemin. La fermière confia son bagage à la Philbert qui avait déjà étalé, à même le sol, au bout de l’avenue du Pont de Fer (alias AnatoleFrance), une collection bruyante de volatiles multicolores. Ses canards poussaient des coin-coin effarés qui lui faisaient une fameuse réclame ; et les coin-coin de la vendeuse discutant, joints à son profil aviculaire, pouvaient la faire prendre pour la mère du troupeau.
« Tâchez d’me vend’ça au mieux. Moè,j’vâ m’ner la chârte au Chapiau Rouge su’ l’Quai, et r’veni’ quante vous tout d’suite après. »
Quand elle revint près de Prosper, surprise ! le cochon était déjà vendu.
« Et bin vendu, ma vieille ! Vendu à c’groûs marchand qu’tu voès là-bâs. Mé a fallu chicaner, car i’sont bin toûs lés mîn-mes. Figure-tai donc qu’i m’a rabattu quarante sous à cause des trufïes qu’on a fait manger au gorin avant d’parti !Comme i’ dit, j’veux bè-n’aj’ter la bêt’,mès j’veux point poèyer la merde qu’al’a dans l’cô…Hein !Crè-tu ? Mal à rin, l’Clovis i’l’aurait point aj’té c’prix-là.Ça nous dèfraye bin voèyaige…Tu vâs pouvoè’ r’tourner avec la Philbai, tansiment que j’vâs aller mètt’ le j’vau à l’ècurie, comme ça, n’on s’ra libre tout l’après-midi.
Ainsi dit, ainsi fait. Mais les deux compères durent se rejoindre, et pas forcément par hasard, car à midi passé, les femmes ayant liquidé tout leur lot, , ils n’avaient pas encore reparu.
« Ah ! i’sont bin toujoûs pareils, gémissaient les bonnes femmes,i’vont cor’ nous r’veni avec eún’ bèrdancée !! »
Ils se présentèrent à midi et demi, non pas ivres, mais fort gais, en soufflant l’air de la chemises dans des nunus tricolores enrubannés de papier de soie.
« Vous n’s’rez donc jamais sèrieux d’vout’ chienne de vie, soupira la Boiroux.
-Vanquiers qu’non , renchérit la Philbert de sa voix de cana enrhumée. Aussi vrai comme j’m’ appelle Dorothée, j’vâs pâs lâcher l’mien d’la journée, comme ça j’s’rai bin sûre qui s’quiendra tranquille. Ergardez-moè çà…tout le monde i’s’dètournant sû eûx.. l’vont nous fair’ rougi’ . »
Le fait est que nos deux lurons attiraient l’attention ? Tout en cheminant vers le plus proche café où ils comptaient déjeuner pour ne rien perdre de la fête, Prosper esquissait un pas de polka où sa patte folle mettait de l’inattendu. Sa casquette, qu’il avait ôtée, puis remise cinq ou six fois pour y emmagasiner sa chique, faisait peu à peu le tour de sa tête ; la visière lui tombait dans le cou. Et chaque fois qu’il rencontrait une bonne paysanne à l’air béat, il lui plantait brusquement sous le nez un ognon de Niort qu’il cachait dans sa poche, en disant :
« Bise mon ognon, Marie Souillon ! »
Philbert, pris entre l’entraînement de l’exemple et le sévère contrôle conjugal, se montrait plus discret, mais il jubilait, répétant comme un refrain :
« Ah !c’qu’on rigole ! Bon Dieu, qu’n’on rigole ! »
Et, ma fois, les interpellées, après un instant de stupeur, éclataient d’un franc rire.
Pourtant, la farce faillit tourner à la bagarre lorsque Prosper s’en prit à une plantureuse marchande des Halles qu’il avait prise pour une fermière.
« Va donc ! eh ! poch’tée, ballot ! Garde-lâ ton échalote, car c’ést p’t’êt’bin la seule que t’âs à ÿ offri’, à la tienne, de Marie-Salope ! »
Prosper fit bonne contenance :
« Non, ma fille, non, à preuve que c’ést moè qui fournis dés caïeux à tous les Loudonniaux !
- Ça m’étonne point qu’t’es des Loudonniaux, avec ton air andouille !
- Més, ÿi rèponez donc point, Madame, hasarda la Bèroux.
- Dè d'quai qu'tu t'mêles, tai, la vieille pomme de jaune? Ton merlan i'n'a qu'à m'fout'la paix.Cambin qu'tu paries que j'ÿi fous mon èventail à cinq branches su la gueule!"
Et joignant le geste à la parole…elle déploya son bras. Hélas! Ce fut une paisible ménagère qu'atteignit, en arrière, le premier temps d'un mouvement bloqué net. Le mari de la victime, un cheminot mastoc, empoigna la poissonnière aux épaules, tandis qu'un terrassier, auquel il venait de marcher sur le pied, le gratifiait de bourrades dans les côtes.
Un instant, on put croire que la contagion allait gagner toute la foire. Mais le hasard, toujours favorable aux rigolos, avait, dans un remous judicieux, séparé la cause de l'effet. Et Prosper soufflait à nouveau dans son mirliton, qu'on entendait encore à vingt mètres, les vociférations des derniers protagonistes.
"Bon Dieu! Qu'n'on rigole, jubilait Philbert.
- Il y'a pourtant pâs d'quai, rugit sa femme.
- 'l's'allant bin nous attirer dés histoères avec leûs magnères, dit la Bèroux.Prospè!Écoute-moè bin…aussi vrai que j'te l'dis, je n' sortirai pû jamais avec tai, si tu m'promets pâs d'rester tranquille…
- Voui, ma fille, voui, j'te promets."
Ils s'assirent devant un café qui, pour la circonstance, avait installé tables et bancs sur le large trottoir, près d'un bal forain dont une affiche annonçait l'ouverture pour treize heures, sous l'entrain de l'orchestre "Panse de Couâe".
Ils avaient à peine déballé leurs victuailles et commandé deux bouteilles de cidre bouché, que les musiciens prenaient place sur l'estrade et attaquaient les premières mesures.
"Pressons nous d'manger, dit Prosper, que j'fasse danser un rigodon aux bonnes femmes!
- Parÿé oui! On aurait bonne mine, à nout' âge!
- J'm'en fous. Si vous voulez point, j'invite la p'tite bonne du bistrot…Hein, la p'tite Jean-nett' que tu veux bin danser avec moè?"
La servante, habituée à ces familiarités, répondit sans moindre embarras.
" D'abord,j'm'appelle point Jean-nette. Quant au reste, d'mandes au patron…j'sé gagée.
- Quiens,quiens! Hé, l'patron… Ç'pâs? Qu'vous voulez bin que j'fasse danser la p'tite…j'poèÿe eún' bouteille de fin…
- Moi, j'veux bin, consentit le cafetier intéressé. Mais juste une danse, et pressez-vous avant qu'i'y'ait la foule.
- En vérité, i'va l'fair." dit la Philbert.
Prosper le fit. Il mêla ses gros doigts noueux à ceux de l'accorte goton, au bout de son bras tendu en potence, et plaqua son autre main sur la croupe généreuse de la belle, l'entraînant dans une valse assez peu orthodoxe.
Les deux fermières riaient jaune, d'un jaune qui prit du ton, lorsque de sa moustache imprégnée d'ail, il effleura la joue rose de sa cavalière.
"Voilà, dit-il aux jalouses; mais, comme j'sé bon gârs, les deux prouchaines a's'ront pour vous."
Elles ne demandaient que cela, et ne se faisaient prier que pour la forme? Tant bien que mal, en jetant de temps en temps une petite ruade archaïque soulevant la "traîne" de leur jupe, elles terminèrent respectivement une scottish et une mazurka, ou quelque chose d'approchant.
"Et vous direz point que j'fais deûx pouâds deûx m'sures! dit-il en les embrassant à la joie de l'assistance qui se faisait plus dense.
À ton tou'!Philbè!"
Philbert, qui ne savait qu'obéir, s'exécuta. Prosper en profita pour commander une autre bouteille qu'il mit à mal.
"Voèyons, dit la Bèroux encore toute essoufflée, on voudrait pourtant bin voèr' eún peu la ville…
-Et pi la cathèdrale, ajouta la Philbert, i' paraît qu'ça qu'i ést si biau!"
Après avoir réglé les consommations, ils se remirent en route. Mais, trop d'attractions brillantes sollicitaient leur attention. Et le courant contraire, venant de la ville, ralentissait leur marche.
"Si on f'sait eún tour de j'vaux d'bouâs? proposa Prosper en passant devant un manège.
- Cést eún'idée, dit Philbert, justement, n'y'a eún p'tit cochon qui r'semble au tién, tu vâs pouvoèr' monter d'sûs.
- Ç'ést ma foè vrai qu'i ÿi r'semble…Pourtant l'mién, i'n'a jamais tant chauvi. Més faut dire que ç'ti'la il ést au plaisi' toute l'année,tansiment que l'mién il'tait enfermé toujoû dans sa soue. Et qu'en fin d'compte,l'd'vait bin savoè' dè quai qui l'attendait… Ergerde-le, Philbè, c'petit gorin, avec sés yeux en trou de balle, ses bouettes du nez au vent, et sa belle goule rose, on jur'rait qu'c'ést ton frère. Quant à moè, monter d'sus, ça m'f'rait deuil…J'vâs putoût chouâsi l' groûs j'vau pommelé et mirodé qui monte et qui descend.
- Eh! bin moè, dit Philbert, j'emmène les bonnes femmes dans l'tourniquet!
- P't'êt' bin qu'oui! dit la Bèroux. On dirait bin,an'hui qu'iz-avant juré d'nous fair' affoler!
- Allez, allez!" commanda Prosper en les poussant sur le plateau du manège qui venait de s'immobiliser. Avec un air gauche et honteux, elles se laissèrent installer dans une sorte de grosse toupie, tandis que Philbert, assis à côté d'elles, passait sa jambe gauche par l'ouverture d'entrée, et piétinait le plancher pour imprimer le mouvement circulaire à l'appareil…
Le manège se mit en marche, au son d'un orgue mécanique doré qui crottait du carton à trous. Sur son cheval sauteur, Prosper ressemblait à Don Quichotte, l'armure en moins. À chaque bond du coursier, ses deux longues jambes battaient le plancher, tandis que les bonnes femmes effrayées par la double giration de la toupie et du manège poussaient selon l'expression de Prosper, des hurlements de"chatte en ruaude".
La foule se tordait, et gratuitement; sur les foires, ce sont les clients qui font l'attraction principale.
Au bout de trois minutes, ce furent deux pauvres chiffes que les bonhommes cueillirent dans le tourniquet.
" Mon Dieu! que j'sé malade gémissait la Philbert.
- C'est comme si j'ètais saoûle pleurnichait sa compagne.
- Ah! les cochons,i'nous ^yi r'prendrons pas…foutons l'camp. Et tâchez d'nous suiv' vous-aut'.
- Mon dèjun-ner i'm' tourne su l'coéu': fau'rait que j'rende…
- Moè, ma mèr' Bèroux, ça m'ramionne dans l'ventre, fau'rait que j'fasse!"
Les deux couples, maintenant longeaient les quais de la Sarthe en direction de la Cathédrale, qui, sur l'autre rive, domine tout le Vieux Mans de sa carrure massive.
" Fau'rait que j'rende!
- Fau'rait que j'fasse!
Seule, pendant longtemps, cette lamentation sporadique tint lieu d'entretien. Derrière, les hommes se donnaient du coude en clignant de l'œil. Le groupe arriva ainsi en vue du Tunnel, cette gigantesque percée qui réunit deux parties de la ville par-dessus la colline de l'antique cité.
" Fau'rait que j'rende!
- Fau'rait que j'fasse!
- Si c'ést d'la monnaie qu' vous parlez, y'a moins d'risque à en rend' qu'à en fair'.
- Nous agoussez point! Vous pouvez bin ét' fiers de vout' ouvraig', grands s'rins. Et dire que faut cor' monter tous ces escaliers-là pour aveind' la Cathèdrale…
- M'en parle point, Josèphine, pour eún peu, je r'noncerais…"
Les cents et quelques marches qui s'étagent en paliers successifs de chaque côté de la voûte du Tunnel firent pourtant l'effet d'un bon révulsif. La sollicitude municipale a couronné chacun des deux accès d'une accueillante tôle dentelée, un peu trop courte par en-bas. Les deux femmes s'y précipitèrent, en dépit de la destination strictement masculine des édicules.
" Ça va mieux! triompha la Philbert.
- C'est bin moins pir', convint la Bèroux.
- Faut pas vous gêner, Madame, dit soudain une grosse voix près de la première qui tressauta. Quoi? Ce n'étaient donc pas leurs maris qui montaient directement derrière elles?
- Dè quai qu'i's'mêle, ç'ui-là, rétorqua la grincheuse… Occupez-vous donc de ç'qui vous r'garde…
- C'est vrai, ça ne me regarde plus, mais à l'instant, ça me regardait, la mère, et j'vous jure, ça ne me regardait pas blanc!" Le passant partit d'un éclat de rire.
Du vert de sa colique, l'interpellée passa au cramoisi de la honte, et toutes deux épanchèrent leur reste de bile sur la tête des époux. Par la tortueuse rue des Chanoines tous quatre atteignirent le Parvis Saint Michel, serré entre la nef puissante de la Basilique dédiée à Saint Julien et une série de logis Renaissance à bonnets pointus.
" Fî d'garce! Qu' c'ést grand et haut ç't'èglise! constata Prosperl'Pér'Daguin, l'maçon d'Saint-Mâs, i'n'n'a jamais fait autant!
-Y'aurait bin sûr fallu d'l'aide, admit Philbert.
- Et toutes cés mirodures-là …c'est-i' biau! L'Bon Yieu il ést bin pu grand'ment logé en ville que chez nous, c'ést pâs étonnnant qu'n'on l'voit pâs souvent…
- Par oûyou donc qu'n'on rentre? s'inquiéta la Bèroux.
Après une cérémonie, le portail du bas de la nef était encore ouvert.
" V'là! C'ést par là! Vous les hommes, tâchez d'vous t'ni' comme i' faut.
- Nous? On rentre point. On voit-i pas bin d'icite…
- En tous les cas, attendez-nous. On n'n'a pour eún quart d'heúr' on vous r'prendra là à la sortie."
Les femmes entrèrent craintivement, effrayées du bruit de leurs galoches résonnant sous les voûtes. Béant devant les colonnes géantes et les ogives aériennes, admirant les vitraux à l'étrange et mélancolique harmonie dont l'ampleur les sidérait, étonnées par toutes ces petites églises alignées dans l'église autour du chœur, elles consacrèrent une bonne demi-heure à la visite; elles sortirent à la fois conquises par tant de merveilles, et outrées de tant de luxe.
Une surprise bien désagréable les attendait sur le parvis. Prosper et son acolyte avaient disparu. Elles auraient dû s'y attendre..; Elles patientèrent un quart d'heure, une demi-heure, une heure; puis tempêtant, elles regagnèrent l'auberge des quais où étaient remisés leurs attelages, espérant encore, bien en vain, y retrouver les fugitifs.
" On va pourtant pas s'mètt' dans la nuit?
- Moè, ma mér'Bèroux, j'attèlle et j'm'en vâs.
- Eh!bin, moè itou, arrive que pourra!
- I'r'viéndront d'pied si i'voulant, més jamais, au grand jamais j'ne r'foutrai lés pattes en ç'te salop'rie d'ville, et i' l'emporteront pâs en paradis, nos voyous!"
16:15 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.06.2007
bois de Loudon
Connaissez-vous Parigné L'Évêque?
Commune du département de La Sarthe au sud est du Mans
Je vais vous rapporter une histoire écrite par Roger Verdier en 1946.
Je vous emmenerai à la foire aux ognons du Mans.
C'est l'histoire de Prosper Bèroux, roi des Loudonniaux paru aux Éditions du "Racaud".
21:43 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Chapitre 4 : Le Royaume de Prosper
L'État des Loudonniaux est situé par 2°17 de longitude ouest et 53°31 de latitude Nord.. C'est un des rares empires qui soit limité par l'incertitude. On est donc incapable d'en fixer l'étendue. tout ce qu'on peut dire, c'est que cette monarchie spirituelle est enclavée dans un massif forestier de près de cinq mille hectares qui sauvegarde son autonomie.
Son relief a l'aspect d'une énorme taupinière flanquée au Sud Est d'un mamelon en appendice, le tout inclus à l'Est dans la concavité d'un plateau moins élevé, en forme de haricot. Entre deux coule un ruisseau sorti d'un étang situé au Sud.
Un chemin de quatre mètres de largeur, pompeusement appelé "route" forme la chaussée de l'étang, escalade le mamelon à sa jonction avec la butte principale, puis longe cette dernière, en formant l'axe des cultures, avant de s'enfoncer dans les bois vers St Mars.
Le Mont s'appelle la Butte des Tuffettes. Les pentes orientales et quelques lopins de l'autre côté de la route sont cultivés sur une soixantaine d'hectares par presque autant de "sujets".
Le nom de Loudonneaux est un dérivé de Loudon, une terre qui s'étend à un quart de lieue près de l'étang, Loudon, Lug-dunum, nom celtique romanisé, vous diront les toponymistes, qui aboutit ailleurs à Loudun, Lyon, etc.
En fait, Les Loudonneaux sont un des derniers bastions de la Gaule et de ses gauloiseries que n'ont point encore submergé les grands courants.
Loudon désigne un manoir déchu ayant succédé à une villa gallo-romaine dont on ne décèle nulle part les ruines. Loudon désigne aussi l'étang et le cours d'eau. sur la pente des Tuffettes, la ferme de Prosper s'appelle Bois-Loudon.
Tout à l'Est, une rivière parallèle au ruisseau coulant comme lui du Sud au Nord, peut être considéré comme l'extrême limite du terroir: le Narais.
J'ai laissé Parigné à plus d'une lieue derrière, sous le soleil d'après-midi. Quittant la route d'Ardenay qui longe la vallée du Narais, j'ai emprunté l'étroit ruban qui s'en détache, à gauche entre deux petits taillis: c'est la route nationale de Prosper
J'ai dépassé les labours de Loudon, coincés entre les deux voies, et au fond desquels sommeillent la minuscule enceinte avec ses trois chiches pavillons, la maison basse, les communs et la haute grange de la Cassine, la ferme annexe.
Et maintenant, flânant sur la berge de l'étang, je m'amuse à faire des ronds dans l'eau, comme un collégien en vacances. Quarante hectares liquides, où nage une corbeille de verdure. Un pailletis de soleil où se reflète, à l'horizon, la sombre ligne des pins. En bordure de la route, sous une vigie de peupliers alignés, le clapotis vient lécher les pilots obliques de la rive, berçant les napperons verts et les coupes de porcelaine des nénuphars, entre les fleurets menaçants des joncs. Une grenouille plonge.
"Hue! Mouton…" Clac! Un coup de trique descend sur le cul du mulet qui bondit, saquetant le tombereau où Prosper triomphe comme un Pharaon sur son char de guerre, au débouché de l'allée de Loudon.
"Tiens! Prosper…
-Hâââ…rrr!" Le mulet s'arrête…"Quai qu'tu fous-là, bougre de salaud? Salut. Ça va?" Prosper connaît son monde.
"Bonjour vieux, ça va! ça va! Et toi?
-Allez! monte. On va boèr un coup d'cîd' à la maison…"
Une véritable occasion. Tout confort. Du cidre aigre. Un après-midi fichu…peut-être pas, après tout. Mais le refus serait un crime de lèse-majesté.
Je monte. À nos pieds, l'eau coule par dessous la route et se perd par une étroite saignée dans un fouillis d'écouvillons brunâtres. Bientôt, entre deux pineraies l'attelage escalade un raidillon. Dans un bruit infernal, le tombereau vibre sur les tartines de cailloux que le cantonnier a disposées en chicane, pour être sûr qu'on les enfoncera.
C'est à peine si j'entends Prosper, à cause du tintamarre, et je lui réponds par monosyllabes, parce que je m'intéresse à un site dont il est blasé depuis longtemps. Pour le tourisme, pourtant, je préfère cent fois le tombereau à l'automobile: on a le loisir d'assimiler le paysage.
Nous voici au sommet de la côte, que couronne une voûte de feuillages. Et, brusquement, après la monotonie du bois, du marécage, la clairière rustique apparaît dans une sarabande colorée.
Les châtaigniers! Ils sont à la capitale de Prosper ce que sont les colosses de pierre au temple d'Elephanta, les lotus de porphyre aux palais de Memphis. Ce sont eux qui nous accueillent sous leur ténébreux arc de triomphe , à la Porte du Sud; eux, qui posent leurs pieds à la peau grise et rude aux talus des sentiers, d'où leurs ergots vous tendent des embûches sous les pas; ce sont eux, monstres immuables qui prennent d'assaut les pentes, sans autre secours que celui des siècles; eux, enfin qui sertissent la lisière des pineraies d'un bourrelet de verdoyants cumulus.
La capitale de Prosper, c'est là! Tout de suite à gauche, l'abri de paille sur quatre poteaux ivres. Le pignon d'ocre clair que couronne le cube ébréché d'une cheminée, le toit de tuile amarante et violet; la porte en grisaille livrant un carré noir; la croix claire de la petite fenêtre. C'est la courette bordée de pieds-d'alouette et de marguerites, où s'affaire une coiffe blanche sur un chiffon de pilou, parmi les piailleries de volatiles; c'est le petit chemin creux, derrière, qui conduit à la loge du Désiré. C'est encore…
"Bonjou! la mér'Pecra
-Eh! Bonjou donc, Prospè…"
Il arrête son tombereau sur la berme et saute. Il disparaît derrière un puits de pierre couvert d'un dôme en pointe d'asperge, et s'engage dans un sentier escaladant la colline à l'arrière d'une masure: un trou de pierre, enfoui sous un inextricable réseau de ronces, d'orties, et de lierre. Face au soleil, sous le rebord du toit qu'on atteint à la main, une porte ronde et une meurtrière. C'est la tanière des deux petites mères Pichon et de leur "quèniau" infirme; trois générations de goitre, de scrofule et de crétinisme alcoolique. Deux millénaires de consanguinité.
Tout en haut, sous un trio de marronniers, la seule ferme digne du nom; l'exploitation de Philibert -Philbè- un copain chez qui se rendait Prosper. Et voici "Philbè", accompagné de Prosper faisant de grands gestes. Philbert est un placide. Il a peut être quarante ans, mais sa croissance semble s'être arrêtée au lendemain de sa première communion. Il arrive à peine à l'épaule de Prosper, chausse du 36, et arbore sous sa casquette plate une figure de chérubin réjoui.
Il me salue avec déférence, et tous deux montent dans le tombereau, se servant des roues comme d'échelles. Nouveau coup de bâton sur le derrière du mulet, dont le démarrage manque de me projeter dans le fond de la caisse.
Nous cheminons maintenant entre deux mosaïques de "choux-vache", de seigle clairsemé, de "lisettes" empanachées de jade, alternés avec les tapis grenat du "mèricain. À gauche, une charrière s'enfonce et grimpe à flanc de coteau vers des bâtiments à demi cachés par un buisson: c'est Bois-Loudon, le palais de Prosper.
"Dis donc, Bèroux, je croyais que tu nous emmenais chez toi?
-Tai, fous-nous la paix! J'ai à fair' pr là,, ça te r'garde point…"
Et Prosper poursuit sa route; il reprend avec Philbert, une discussion sur le prix des seigles et l'abondance des châtaignes.
Nous passons entre deux bicoques. Même pignon sur route, porte au midi; même écurie au bout, même hangar.À gauche, c'est propret, fleuri: nous sommes chez la Tribouillard. À droite, c'est croulant, pelé, encombré: nous sommes chez Léon, dont l'unique rejeton, une sorte de marmouset à figure de tomate, morveux et sale, poursuit, dans la cour, un coq plus haut que lui. Il est boudiné dans un fichu, malgré la canicule, et réussit à courir, malgré une sorte de sac tombant qui lui sert de culotte et l'entrave.
"Eh! gars Moïse, ton pér'ést-i'là?
-Non.
-Ta mér'?
-Non.
-La mér' Bouilla,
-Non.
-Viens dire bonjou à ton grand'pér.
-Non!
-Bin, va donc! P'tit verrat…!"
Et Prosper continue. Maintenant la vue se dégage, à droite, sur la vallée du ruisseau. Un peu en retrait et en contrebas de la route, une maisonnette remise à neuf montre ses crépis trop frais et l'encadrement trop rouge de ses ouvertures: c'est le temple communiste, où l'apôtre Arthur, philosophe, cultive l'ascétisme familial entre son champ de pommes de terre, la pomme de pin, et l'in-octavo marxiste, après avoir répudié ses grades dans le textile lillois.
De part et d'autre de la chaussée, sur la butte, dans la vallée, voici encore de ces petits logis dont pas mal sont en ruines. Il y a beaucoup de ruines aux Loudonneaux: mur éventré d'un "nid" abandonné, pans déchirés, veufs de leur toiture. Qui se cache sous les cubes de moellons dont sort encore un filet de fumée bleue? Un journalier, un bûcheron, un "pleux d'bèryére" accomplissant chaque jour trois lieues pour se rendre au travail.
Le "Berton", importé jadis de Cornouaille par des parents nomades; un taciturne qui ne prononce pas dix mots par jour. Il se rattrape le Dimanche lorsqu'il retrouve la parole au fond d'un verre.
Plus loin, dans les "bas" du ruisseau, la Marie au "groû-t-yeú", vivant avec sa mère et sa vache. Une pauvresse à l'œil tuméfié, énorme, saillant sous la paupière fermée par une mystérieuse fatalité congénitale?
Voici la "Préfecture". C'est la dernière maison à droite. Une maison comme les autres, lépreuse, allongée l'œil au Midi. La cour triangulaire est un carrefour d'où fonce, en biais, un chemin qui conduit partout et nulle part. mais, en arrière, de l'autre côté de la route, ce chemin se prolonge vers le haut des Tuffettes.
La Préfecture arbore sur sa façade un rosier grimpant, une inscription effacée où l'on lit à peine "café"; puis, au pignon, une tache d'un bleu lavé, c'est la boite aux lettres. Le Vendredi on y lit couramment " la première levée de Mardi est faite".
La Préfecture est un café. On s'y saoule le Dimanche. Derrière est un jardin; plus loin, un champ inculte avec des châtaigniers, toujours. Et là où finit le dernier châtaignier commence le premier sapin. On parcourrait désormais deux kilomètres avant de traverser la route du Mans à Blois puis le champ de tir d'Auvours, puis trois encore avant d'atteindre la gare de Saint Mars la Brière, près du bourg.
C'est à la Préfecture que nous amenait Prosper. Bientôt, nous étions attablés dans la salle basse et enfumée n'ayant rien à envier aux salles des maisons d'alentour.
"La Préfecture? Et pourquoi la Préfecture?
-Tu connais donc point l'histoèr' dés Loudonniaux?
-Mais si, Prosper."
Toute nation qui se respecte s'enorgueillit d'un passé. Les Loudonneaux en ont un, et fameux, que Dieu et le Diable se sont âprement disputés sans qu'on sache encore lequel est vainqueur.
L'histoire de Loudon commence avec ce nom barbare de Lug-Dunum, la Butte aux Corbeaux selon les uns, la Butte du Dieu Lug, une vieille horreur, ou la Butte Brillante, selon les autres. Fiez-vous donc aux linguistes!
Il y a aussi la Pierre- Bergère, là-bas, dans la Vallée du Narais, une sorte de sorcière pétrifiée célèbre pour ses exploits. Puis, sur l'autre rive, le bourbier de Gardonnière, sous lequel on entend parfois des sons de cloches évoquant la ville d'Ys, de sinistre mémoire.
Une foule de pratiques étranges, sur lesquelles les saints du Paradis ont parfois essayé de mettre la main. L'herbe date de la Saint Jean, cueillie à jeun, le matin de la fête du Saint, pour préserver de la foudre et de la maladie; les sorts jetés à pleins bras, malgré l'exorcisme des croix tracées à la chaux au-dessus des portes; du sel, jeté par dessus l'épaule gauche. Ces interdictions de faire la lessive certains jours; ces chouans qu'on entend la nuit geindre ou rire comme les fous de l'Enfer, et que l'on cloue au vantail des granges.
Au XIIIème siècle, Geoffroy, évêque du Mans, originaire de Loudon en Parigné ou de Loudun en Poitou, tenta d'apporter un peu d'ordre par là. Il profita de ce que Loudon appartenait à l'Église du Mans pour y fonder un prieuré afin de convertir les païens du lieu. Mais l'établissement périclita, et devint une simple ferme dont il ne reste que des pierrailles, sur le ruisseau à la sortie de l'étang.
Vers 1860, un prélat manceau voulut renouer le tradition évangélique de son prédécesseur, dans cette colonie obstinément païenne: il fit construire une petite chapelle sur le bord de la route, en plein centre du hameau. Mais le Bon Dieu n'y venait qu'une fois par an visiter ses ouailles, et il restait 364 jours par an pour l'oublier.
"Tu te souviens, Prosper, de la petite chapelle?
-Pargué! On l'l'a dèmolie à cause qu'a' croûlait."
La bonne femme du café, écoutant la glose, attendait patiemment la commande.
"Quai qu'on prend, demanda Prosper, un café?
-Un café, acquiesça Philbert?
-Va pour un café.
-Avec la bouteille à l'iau-bènîte." Recommanda Prosper. Puis il reprit.
"Mon vieux, ces raconteries-là, c'est bin savant, j'veux bin crére, mais ça nous dit point pourquè qu'la Préfecture a s' appelle la Préfecture. J'vâs tè l'dire. Mon histoèr' al'ésr bin pu vieille que ça…Y'a cent ans…"
Cent ans, aux Loudonneaux, c'est la limite des temps historiques.
"Y'a cent ans, icit', y'avait un nommé Coulon qui s'disait Préfet des Loudonniaux. I'vendait du boère et d'la goutte, bin-entendu, tout comme à c't'heúre dans c'te m*eme auberge, la mére Bidru que v'là. et mon Coulon, i'vendait itou d'la justice, et bin mieux qu'tous vos bobans à blouse et à bavettes.
Y'en n'avait pâ-un comme li pour régler les disputes entre bonhommes, quant l'un ou bin l'aut' rabourait eun seillon en l'champ du vouésin pour ègrandi l'sien, ou bin quant'i'n'i'avait des lapins pi des poules de volés, et tout…Il empochait l's'amendes, més faut dire qu'il faisait bin du bien dans l'carré, et qu'les amendes en quession, a'servînt bin souvent à aj'ter du pain pour les malheureux, ses pauvres, comme i'disait.
Mais l'pu biau, c'est quante le Coulon i'pouillait eùn' belle ch'mînse blanche pour marier eùne couple d'amoureux, car i'faisait aussit' les marièges, que çà qu'i'ètait bin pu aisé à dèmancher quant'on s'entendait point.
La cèrèmonie a'coûtait rè-n'en tout: l'Coulon i'faisait ajnouiller les mariâs à sés pieds d'vant toute la compagnie, i'y'eû lisait l'code des Loudonniaux, et pi pour les bèni',i yeú pissait d'sûs. après, bin sûr, y'avait eún dîner chez li qu'fallait poèyer.
-Sacré Prosper, tu nous en contes de bonnes…
-Ça qu'i'ést aussi vrai que j'te l'dis, à preuve que mon grand'pér'il a jamais été marié autrement…
-C'est vrai, confirma Philbert, j'ai toujoûs entendu ça par les anciens.
-c'est pâs tout, reprit Prosper, ceusses-là qui voulînt point s'marier pour de bon, i'z'avaînt eùn'aut'moyen d's'assouâtrer, Coulon i'louait à des bracos et à des train-niers des p'tites loganes en bèrguiére qu'il avait bâties en l'bois. Et parmi ces gars-là, y'ènn'avait eun,l'Pecna qui faisait l'boucher d'biques, mais qui t'nait itou la Maison des Chiffes,eùne cahute oûyou qu'i'logeait d'nuit cîn-àsî fumelles point èmoèyées.Quant' eune pratique a'v'nait au piési mon Pecna i's'couait eún guérlot et les filles a'sortaînt des bussons d'alentou. Et moyennant sept à huit p'tites centimes, l'amoureux il avait l'dret d's'ègailler en l'bois avec c't'èlà qu'il avait chouâsie.
-Ah! sacré Prosper…Mais dis donc, légalement, ça ne comptait pas, les sacrements de ton père Coulon….
-Ça comptait point! Ça comptait point! s'écriait Prosper qui commençait à s'échauffer après avoir fait de sérieux emprunts à la bouteille d'eau de vie, eh!bin,il aurait fait bon dire ça en c'temps-là aux gens d'paricite! De quoi donc qu'vout'maire et vout'curé i' font d'pû, à pa d'pisser su la mariée? Du moment qu'tout l' monde était d'acco, à cause de quai qu'ça n'aurait point compté?
À preuve que mon grand'pér'il a pâs moins ÿû huit quèniaux. La mécanique a's'fout pâs mal de qui c'est qui la bènit, ça l'empêche point d'fonctionner.
-Elle fonctionnerait même sans bénédiction, hein? Philbert…"
Philbert, pris à témoin, souriait, ce qui excita l'autre.
"Philbè, comprends -tu, c'est eún bon gars, un copain à moi. Mais, n'empêche que c'ést-eún riche. I'sait signer son nom; i' possède; pis, il ést conseiller municipa. D'sorte qu'il a intérêt à filouser les "groûs" qui nous m'nant…
-Mais, Prosper, ton père Coulon, c'était aussi un riche qui vous imposait des obligations en vous exploitant. Pourquoi passer par son ministère?
-Quiens! Ç'te d'mande! Fallait bin fair'comme tertous, à cause de la considérâtion. C'ést pour la mîn-m'réson qu'n'on va à ç't'heûre trouver l'maire et l'curé. C'était la mode de chez nous; et ceux d'ailleú, i' nous avant ÿu, v'là tout!
Mais, au fond, on s'en fout pas mal, nous. L'pér'Coulon, i'rendait dés services malgré qu'i'les faisait poèyer. Tandiment qu' lés curés et surtout lés maires i' songeant qu'à nous emmerder. C'ést des emballes, qui veulent tout k'mander et s'engraisser à nos dépens.
-Allons, alons, Prosper, le Progrés, la République…
-Oui. Bin, n'on peut n'en parler, d' leû Rèpublique… des marchands d'balais d'bèrÿiére comme le gars Henry qui voulant jouer au groûs; des voleûs comme le Clôvis, qui n'songeant qu'à soutirer d'l'ergent au pauv' monde; des gendarmes, des percepteûx… On n'ést pûs lés maît'chez nous comme en l'temps…
-Au bon vieux temps des châteaux?"
En prononçant le mot, on est sûr de déchaîner l'orage…C'est que, tout de même, si l'autorité de Prosper est incontestable, il n'est pas seul maître dans son royaume. Comme un bon papa -faillible- il règne spirituellement sur son peuple, mais, comme la République d'Andorre, il doit foi et hommage à deux puissants suzerains: la République Française, qui exige la taille, et impose une autorité prétendue venir d'en bas, ce que Prosper ne peut souffrir et le Château, qui impose la corvée au titre de haute mainmise foncière, ce que Prosper abhorre.
Si les Loudonneaux sont sous la tutelle de la mairie de Saint Mars, Loudon est sous la dépendance de celle de Parigné, où l'on commerce volontiers, si bien qu'on peut avoir maille a partir avec deux municipalités. Quelle complication!
La République pourtant est bonne fille. C'est grâce à elle que la fameuse bonbonne d'eau de vie annuelle et exonérée de droits; qu'on peut déléguer un porte-parole presque illettré au Conseil Municipal, et obtenir, de temps en temps une petite faveur.
Mais évoquer le Château! Là-haut, des pentes Nord des Tuffettes on voit à l'horizon émerger un cube blanc: c'est le Château. Et tout, à la ronde, à quelques exceptions près, appartient au Château: Loudon, les Loudonneaux, la Buzardière, un joli manoir qu'on laisse crouler, et tous les bois d'alentour.
"L'châtiaû, hurle Prosper! De quoi donc que n'i'a d' diffèrence avec aut'foès? I'nous tient. I'nous tient tout comme y'a cent ans![ lisez mille], et, nous autes, 'cor' pûs qu'lés anciens, à cause que dans c'temps là, l'châtiaû il' tait loin, et qu'aux Loudonniaux, on pouvait' cor' se senti'en famille.Mais à c't'heúr'…
-Voyons, Prosper, on n'a jamais entendu dire que le Château se soit jamais rapproché…
-Bougre d'couillon, tu veux donc point m'comprende… En ç'temps-là les "bourgeois" du Châtiaû i'v'naint par là que de temps en temps pour courser un chevreu ou bin un marcassin. Mon grand'pére i'm'a racontéça, aut'foès…Tout ça, ça qu'i'arrivait à j'vau, lés bonn'femmes comme les bonhommes, avec eùn' venue d'chiéns, ça d'valait au travès des champs et ça berzillait tous l'z'affiements.
Mais à part ça, on ést si tellement perdus en nos boîs qu'on nous oubliait à peu près…À ç't'heure, més bon dieu d'bérlaud, tu vois donc point déquai? D'puis qu'i'nous avant mis des gardes, on ést pire que leû chiéns…Ç' grous pastre d'Chèniau, l'as-tu bin r'gardé? À l'voèr'comme ça, avec sa bonne grousse goule rouge et toute ronde qu'i'a l'air de toujoûs chauvi on dirait l'meilleú gars d'la terre. Eh! bin, va donc t'y fier! Ça qu'i'ést sorti d'rin, d'eun p'leû d'bèrÿèr' de Vaugautier, et pour eún peu, ça mettrait tout l' monde su' la pâille.
Quant i'fait fair' du boîs, i' trouve toujoû moyen d'chicaner su'l' prix, à cause que les cordes a'sont point assez serrées. Quant'i'fait chârrèyer, faut qu'il ergote su'l'chargement ou bin su'l'nombre d'tours. Mais tu peux aller vouair su'l'livre d'dépenses; les journées et les charrais i'f'zant des p'tits. On ètonnerait bin des bonhommes si on yeú disait qu'i'f'zant châcun dans les cîn à sî-cent journées par an; et les j'vaux si i' savâint lire, i's'rînt bin surpris d'savoèr qu'i'mangeant eún boussiau d'avoine par jou.
L'livre des ventes, li, c'est pas pareil. Tu ÿi vois bin les vingts cordes d'sapin livrées au boulanger d'Ardenay, mais tu peux ÿi chercher les cinquante petits peupliers pris dans la pèpiniér" pour Maîte Bidault, ou bin l'cent d'bourrées vendu à la Mér' Picot. Aussit', le Chèniau il aime bin mieux lés p'tites'affair' que lés groüsses; à moins qu'ça soéye pour vend'eùn' sapiniér'sü pied au Clovis qui ÿi läche eùn' beûrrée su'l'prix fó…Quiens, tout ça, ça m'fait chier…Et dire que les bourgeois i' n'en voèyant rin. J'lés plains pas, bin sûr, i'n'avant qu'à ét' moins cons. Més n'empéche que les gardes i's'enrichissant pu'vite qu'eux. Si i' prenant leû-z-intérêt, cest come le chien à dèfunt Bouju i' prenait les lièvres au gîte: avec l'espoèr de lés croquer.
-Prosper, tu es un rouspéteur. Tu exagères. Tu médis. Tu calomnies. Et d'ailleurs, tu serais bien en peine de lire sur le livre de compte…En admettant, pourquoi ne refusez vous pas de travailler pour le château?
-Et chouâsi' entre querver d'faim ou bin aller travâiller à six lieues. Et pi, sacrée Andouille que t'es, tu sais donc pas qu'ç'est l'châtiau qui loge tout l'monde ou presque, aux Loudonniaux.
-Et gratuitement.
-C'ést cor' assez ché poèyé pour dés loganes qui n'ont ni pavés ni contrevents, et qui perdant leû' vitres et leû' tuiles… Més, dis-té bin eùn' affair, innocent, c'ést qu'toûs ceû-z-là qu’i’avant r’fusé d’travâiller pour le châtiau, on ÿeû-z-a laissé croûler la soue su’ la goule . V’là pourquai que n’i’a tant d’ruines aux Loudonniaux…
-Prosper..
-…Dè quai cor’ ? Il ést dit que ç’fî d’putain-là i’ va prend’ la dèfense du châtiau !...
-Non, Prosper, non ; mais il faut être juste : combien le garde vous fait-il de procès pour braconnage dans une année ?
-J’te vois v’ni. On nous fait eún biau cadiau en fermant lés yeux su’eún lapin d’temps en temps :s’ment, v’là l’malheu, ç’que l’châtiau i’dure, à cause qu’il a tout d’mîn-m’ besoin d’nous, les gendarmes i’l’empéchant, pasqu’i’ n’avant rin aut’ choûse à fout’…Pourquai qu’leû lois a’ dèfendant d’dètruire le gibier ? toujoû pour la mîn-m’ réson : pour avantèger lés groûs. Més, grand boban dè qui donc qui l’nourrit, l’gibier ? Hein ?Quante n’on pique pour dix francs d’choux et pi qu’ deux joûs après tout ést mangé qui qu’ c’est qui poèye ? C’ést nous autres, pour que ces cochons-là et pi leû copains i’z’ayant l’plési d’tirer eún coup d’fusil deux ou touâs fois l’an.
Et tu voudrais qu’n’on s’gêne ? L’gibier il est aux pésans, et quante j’vois fair’ eún ptocès d’chasse, ça m’donne envie d’la fout’en l’ai, leû Rèpublique. »
Heureusement, Philbert fit diversion.
-À propos d’chasse et d’gendarmes, dit-il, tu f’rais bin d’te mèfier :ton gars Milien i’ va à ç’qui paraît, tous les soèrs tende des collets du coûté des Tuffèttes ; et ça fait deux fois qu’on voit les gendàrmes aller par là.
-Pour ç qu’i’prend, ç’grand nigaud-là, ça s’rait bin dommaige qui s’fasse chatouiller. Mais c’est point pour ça qu’ les gendarmes i’v’nant,c’est pour les poules que c’te salope de Fauchon al’aurait prises chez Pavet. »
Prosper souffla un peu puis, à Philbert :
« Ç’ést pâs tout ça, reprit-il, changeons d’conversâtion. Si j’t’ai am’né là, tu penses bin qu’c’ést qu’j’avais quiouqu’choûse à t’dire. Eh !bin, v’là : la foère aux ognons du Mans, c’ést dans n’eún moîs, à peine. Et, ma foi, j’ai comme eùn’envie d’ÿ’aller fair’eún tour à quante-tè .Faut absolument qu’n’on décide nos bones femmes. On emportera n’importe pâs dè quai à vende, dés m’lons, dés poères de Giroufle, des froumoèges blancs, mîn-me eùn’couple d’poulets à l’occâsion pour poèyer nout’ voyaige…Quai qu’t’en dis ? »
Philbert ne savait que dire : oui. Il entra facilement dans le complot. Et après une dernière tournée notre société se dispersa.
21:37 Publié dans Prosper Bèroux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



