08.08.2008

Chapitre 8 : Les Pans de Gorron

Chapitre 8 L’escalier des Pans de Gorron

 

 Où l'on apprend par quelle triste fatalité Prosper et Philbert avaient prolongé la foire

 

Tandis que les fermières visitaient la cathédrale, Prosper et Philbert avaient d’abord bien sagement attendu, assis sur les marches du perron d’accès. Mais au bout de cinq minutes, l’inaction leur pesa. Avec le besoin de se dégourdir les jambes, ils éprouvèrent une soif impérieuse, tyrannique ; or, qu’on le veuille ou non, c’est à l’autorité religieuse, coupable naguère d’avoir acquis, aux fins de suppression, l’unique débit de boissons de la place Saint Michel, qu’incombe la responsabilité de l’horrible méprise dont ils devaient être victimes.

Après un regard circulaire autour du parvis, nos deux compères durent se rendre à l’évidence : le forum des célestes phalanges était sec, désespérément sec, comme le bois des Tuffettes.

À proximité du perron de la nef, entre deux hôtels Renaissance dont l’un est l’Évêché, s’ouvre un étroit escalier public, dévalant à flanc de coteau vers la rivière. C’est l’escalier dit des Pans de Gorron.

« Et par là, risqua Prosper, oûyou qu’ça mène ?

- Si on allait voèr ? »

Ils avaient déjà descendu trente marches, et dépassé une maisonnette moyenâgeuse accrochée à la pente, sous de hauts murs de grès, lorsqu’ils s’entendirent interpeller.

Derrière eux, une fort gentille petite bonne en tablier blanc venait d’apparaître sur le seuil.

«  Eh !mes p’tits pères…vous ne venez pas prendre un verre chez  nous ?

- Quante j’te l’disais, Philbè, que n’y avait à bouèr par là…J’sentais ça…C’ést vrai qu’la d’vanture a’poèye point d’mine, et qu’faut d’viner qu’c’ést un café. »

Ils entrèrent, guidés par la fée, dans un étroit vestibule à vitrages coloriés.

«  Salon, ou estaminet, mes jolis, » demanda-t-elle.

Les deux hommes se consultèrent du regard, assez embarrassés.

« Heu ! Salon, risqua Prosper à tout hasard.

‘ Par ici, mes mignons. »

Elle les introduisit dans une pièce basse, assez sombre.

«  Quelques minutes, dit-elle, je vais prévenir Madame pour le choix ». Puis elle sortit, guillerette…

« T’as compris, tai, demanda Prosper,ç’qu’al’a voulu dire avec son « reste à minet » ?À tout risque j’ai dit « Salon »…M’ést avis qu’c’ést eùn bistrot pour lés soûlauds riches qui v’nant s’cacher là pour siroter…Tu t’rends compte ? Ça qu’i’ést biau, là d’dans ! des mirodures dorées partout lés meús, dés fauteûx de viou, ç’t’èspèce de commode avec deux paires de chandèyers, dés miroués, des tapis su’l’plancher. Avec ça qu’la p’tit’bonne a la point l’air farouche en tout…Nos bonnes femes a’ vont bin sûr point vouair mieux à la cathédrale.

- Et la Dame avec son chouâx ? Vanquiers qu’la patronne a’va s’am’ner avec tout eún fourniment d’bouteiles pour noud d’mander dè quai qu’on veut bouère. L’malhéu, c’est qu’tout ça c’est bin long, et qu’ça va cor’ nous attirer d’la chicane avec nos mariées…

- Oua !

- Bin oui, tai, tu t’en fous, la Bèroux a l’ést point trop rifoège, més la mienne ! Et pi, dis-donc, Prospè, as-tu songé l’prix qu’ça va coûter ?...Écoute, j’me sens point trop à l’aise, là d’dans…Si j’oûsais, et si je’connaissais l’chemin,j’m’én’n’irais !

- Non, mon gars ; faudrait tout d’mîn-m’pas qu’on passe pour des pâstres ou bin pour des couillons. N’on va d’mander lés prix et prende ç’que n’y’a d’moins ché. Pour eùn’foès, on n’en mourra point. »

On entendit une dégringolade en escaliers, des glapissements, des rires étouffés, et, brusquement, la porte s’ouvrit.

Bon Dieu d’Bon dieu ! Quelle histoire… ! Nos deux lurons n’en croyaient pas leurs yeux !

Elles étaient six, sous des soies diverses, mais outrageusement révélatrices. Elles étaient six paires de fesses, et autant de nichons, sans compter le reste. Derrière suivait  sorte de tourie vivante, en peignoir, au faciès de bouledogue :

« Voici nos jolies femmes, Messieurs, choisissez… voyez voir… ! »

Il faut bien convenir que nos malins faisaient meilleure contenance, le tantôt au bal de Saint-Gilles, que maintenant en face des six beautés publiques effrontément alignées devant eux.

Le choix était varié, depuis l’écoperche jusqu’au pot à tabac, depuis le blond filasse jusqu’au noir absolu.

Philbert le potelé détaillait plus spécialement l’écoperche qui se cru choisie et s’avança, tandis que Prosper, se tenant dans l’honnête moyenne fixait un visage qu’il croyait reconnaître.

Le bouledogue frappa dans ses mains, telle une maîtresse de pensionnat rassemblant ses élèves. À ce commandement, le surplus du cheptel s’écoula.

«  Que faudra-t-il servir à ces messieurs ? »

Ces messieurs encore sous le coup de l’émotion, semblaient bien avoir perdu l’usage de la parole, et l’aisance avec laquelle les deux filles étaient venues se frotter à eux, sur le canapé, n’était pas de nature à les remettre.

«  Champagne ! Champagne ! » dirent simultanément les favorites à la matronne qui sortit.

Ça sentait bon, pourtant ! Et tout de m^me, c’était plus bichonné que  les « de n’uit » de la mére Bèroux et de la maîtresse Philbert.. ; Bon Dieu de Bon Dieu ! quelle histoire !

«  Voyons, mon chou, t’as l’air tout cornichon, dis-nous quèqu’chose…

-Et toi, l’bébé à la flan, qui ne sait dire « papa-maman », veux-tu que je te fase téter ? »

Peu entraînée aux subtilités de la puériculture, la nourrice, renversant les rôles, s’installait sur les genoux du nourrisson. Et lui, fort embarrassé de ses mains, ne pouvait pourtant pas les mettre dans ses poches.

«  Alors mon cornichon d’amour, à quoi tu penses ? »

Prosper, ainsi interpellé fut le premier à retrouver ses esprits

«  J’pense que, point dèvot, j’vâs ét’obligé d’crére au Yâbe..

- Qu’és’tu nous racontes ? »

La soubrette venait d’apporter quatre coupes et deux bouteilles de mousseux qu’elle posa sur un guéridon ;.

« Ça fait cambin ? demanda Prosper d’un ton faussement dégagé.

- Cinquante chaque, et cinquante pour le salon : cent cinquante, Monsieur

- C’ést pâs donné, fifille… Quiens, compte… V’la dix sous pour tai… Et, s’enhardissant : oui, j’ disais donc..

- Tu disais ?

-Cambin qu’tu cré qu’i’n’i’a d’putains au Mans, ma p’tit’ Arlette ?

- Ah ! dis-donc ! Tu charries…Et voilà qu’il sait mon nom !

-Ç’que j’sais, moi ?

-Mettons deux cents… cent, si tu veux. Eh bin,y’a aut’ choûse que du hâza là d’dans. Hiè, j’n’en connaissais qu’eùn’, ni pû ni moins, et anhui, c’est juste su’ celle-là que j’tombe, sans fair’ à l’exprès.

- Elle est bonne !Au fait, c’est vrai, j’ai vu ta gueugueule quelque part.

- Cherche pâs…c’était l’aut’semaine à canfouine, chez la mér’Chatte. Tu comprends, j’ai mis eún peu d’temps à te r’mett’, à cause que l’habillement, ça change la goule. Més faut r’connaît’que ç’ti-là d’anhui il ésr à ton avantaig.. ;

- Tiens, tiens, monChéri, tu es un peu moins gourde que j’croyais…

- S’ment,Arlette, la filange rouge qui t’sê d’chemise a’n’laise pû rin à déniger, et c’ést bib dommoèg’. Quant aux lacets qui t’ballicotant autour des fesses, j’ai grand’peû d’m’empétrer d’dans ! »

Philbert, à son tour, reprenait pied dans la réalité :

« Prospè, Prospè, buvons ça, pi partons ! Misér’ de misér’, quelle enguelade qui nous attend !

- Non, mais dis, Arlette, s’indigna l’autre nymphe, tu vois pâs ç’navet-là qui voudrait nous plaquer comme ça ! D’abord, ça s’fait pas… Tu t’figures, mon vieux, que j’vâs t’laissé caleter sans t’offrir ta tournée, et qu’tu vas dèflorer mes nénés sans solder les dégats ?

- Ah ! ta gueule, toi Carmen ; parles-en, d’la fleur de tes nénés. Pour une fois qu’tu lèves un miché, tu vas pas commencer par l’emmerder…j’ai jamais vu une garce aussi peu sentimentale !...

- Prospè.. allons nous-en !

- T’en fais donc pas Philbè. Nos vieilles a’ vont nous attend’à l’auberge, faut bin qu’on cause un peu…

- Prosper, fais-moi des papouilles mon Loulou…S’pas, qu’il ne veut pas s’en aller, ton copain ? Philbert…Philbert, un beau p’tit nom… mais je préfère encore Prosper, dit-elle en lui plaquant un baiser derrière l’oreille…

- J’vâs t’dire, Arlette, c’est que…

- À la vôtre, les potes, on va pas laisser tiédir.. ; Il fait une chaleur, maquerelle ! de c’temps-là les rideaux collent aux fenêtres, dit Arlette en secouant ses franges. Hein, Carmen, j’plains les pète-en-drap ! puis à Prosper : Allons mon chéri, bois… encore un peu…c’est bon, ça s’pas ?

- Pour dire vrai, c’ést trop doucereux, ça me r’monte au nez, et ça m’tourne su’ l’coeu’. I doit en falloè point mal de c’te boisson d’femme, pour se soûler…

- Hé ! Hé ! pas sûr… r’garde-donc ton Philbert.

- Ma parole, il a déjà l’z’yeúx bet’lés…I’tient point l’litre, c’t’animau-là…Moè, j’pren’rais bin eùn’ petite goutte…

- Pros…Prospè..j’…j’pay’eùn goutte… finissons…pi allons nous-en…

- Ah ! ç’ui-là ! E’t’bouffera pas, ta régulière ! Quand on est aussi cruchon, on vient pas au bordel. J’sonne la bonne, t’avale ta gniôle, et j’t’expédie. Non, c’est trop bête, ma crotte, on va pâs s’fâcher… Encore un quart d’heure… Ah ! Voilà Angèle…Qu’est-ce que c’est ? un cognac ?

- Va pour un cognac…

- Angèle, quatre cognac bien tassés, heinC’est Philbert qui paye.. ; Voui, mon Zozo, fais dodo, pleure-pas, on va t’l’entonner, ta goutte….Ah ! l’cochon, zieûte un peu son froc, Arlette, on dirait l’Cirque Pinder, et ça parle de se dégonfler !

- Tu t’en chargeras ! »

La bonne avait posé les verres sur la table.

« Là…hum ! fameux…comme i’siffle ça ! Mais il est schlass..dis donc,Angèle, attends ton fric…Ton porte-monnaie ? Oui, mon Chien-chien, on va te donner un coup de main…tiens,Angèle, v’là deux cents balles, paye-toi et garde la monnaie ça ira pout les dix sous de tout à l’heure…

Prosper, lui, était en verve. La « boisson de femme », revue et corrigée par le cognac l’avait d’un coup, en pleine lucidité, porté aux sommets de l’inspiration. Il trouvait les gestes idoines, les poses sublimes, les mots héroïques…

« Ah ! le vicieux !minaudait Arlette, qui aurait cru ça de cette coloquinte…Finis, Prosper, on est au salon, c’est pas convenable ! Quel cochon !

- Me parle point d’cochon. Ça m’fait penser à ç’ti-là que j’viens d’vend’à la foèr. Après tout j’aime cor’ mieux l’boèr’ icite avec vous que d’le manger su’ l’gril ;

-T’es un homme de cœur Prosper, et un beau gosse…

- J’sé pourtant bin maigre, et ç’miroué, là-bas,i’m’fait eùn’ drôle de goule.

- Les bons coqs ne sont jamais gras. Moi, j’ai un faible pour le maigre, et c’est aujourd’hui vendredi.

- En c’cas, tu d’vais pâs ét’ à ton aise, l’aut’jou’, chez la mèr’ Chatte avec ton groûs boèyu.

- Qu’es’tu veux, mon chéri, on a sa garce de vie ou plutôt sa vie de garce à gagner : il faut parfois savoir se contrarier.

- Quiens, ç’ést comme moé, quand j’vends eùn viau, si j’allais dire qu’i vaut rin…Mais dis-donc..et l’Clôvis ?

- L’Clôvis ?

- Allons, fais pâs la bète…nout’copain qu’i’a monté te r’trouver tansiment que l’groûs il’tait parti cri du tabac à Surfonds ?

- Ah ! Tu sais ?

- Ç’teblague ! Quant’ vous avez été partis, i’ nous ést r’venu noèr comme eùn ramona… T’â  ÿu chaud, hein, et li aussi !

- M’en parle pas. J’ai juste eu le temps de le fourrer dans le foyer et de remettre le paravent… j’avais une trouille qu’il éternue !..Ah j’te jure que pendant qu’ cette andouille-là fumait dans la cheminée, le gros ja    mbon n’a pas eu l’temps de moisir dans mon saloir !   On monte… tu viens, mon Loup ?

- Mais, l’Clôvis ?

- La ferme ! avec ton Clôvis… Puis tiens, tu veux savoir ? Je vends la mèche : un beau salaud, ton Clôvis ;;; le dernier des mufles. Tu piges, mon Cho, c’était mon jour de sortie. Et, ces jours-là, s’pas, on essaye de faire quelques petits extras en beauté, dans la nature, le cent à l’heure, les fleurs et les petits oiseaux. Eh ! ben, c’dégueulasse là, il a profité de ce que, vu l’urgence, j’avais oublié d’exiger mon petit cadeau d’avance pour dérouiler à l’œil.T’entends, à l’œil ! Ah ! que je le repoisse, celui-là…Allons Prosper, finis mon cognac..on monte se pageoter, pas ? mon Chéri .

- Ma fille, ècoute-moé bin…Tout çà, c’est pas juste. V’là e0n richa comme le Clôvis qui vat’péniller grâtis, tansiment qu’moè, pauv’bougre faudrait que j’poèye ? J’te jure que j’sé pâs chién, et que j’poéy’rais dès tournées jusqu’à la fin d’mon ergent. Més,n’y a eùn’quession d’honneú. J’me trouve aussi grand que l’Clôvis, et j’y’ai déjà fait voèr pu d’eùn’foè.À tout bin pren-r, chez nous, d’vache à tauriau, d’étalon à jument, c’est ç ti-là qui r’çoit qui poèye. Au pire aller, donnant-donnant. T’es belle fille, mâtin ! et t’es bin plaisante à pétasser. Més c’ést point pasque la Bèroux al’ést fiâtrie à force d’fair dés quèniaux et d’se pend’a           u cul des vaches, que fau’rait la fair’ cocu eùn jour de foèr aux ognons…Allez ! Philbè ta cassiètte, on s’en va…

- Ben merde, alors ! Tu parles d’un œuf,çui’là ! Pour les mômes, très peu. Mais pour c’ qu’ est de se pendre au cul des vaches, on sait c’que c’est ! Et ta rombière, elle est comme nous :si elle y pourrit sa bidoche, c’est qu’ele y trouve son profit. Dites-nous, fils de garce que vous êtes, qu’est-ce que vous venez foutre au claque ?

- Te fâche point, te fâche point…On savait pas. On cherchait eùn bistrot… ta bonne a’nous invite à renter pren’r’eún verre, on pouvait pâs d’viner.

- Fallait l’dire tout d’suite au lieu d’nous faire perdre notre temps et notre jeunesse…Et ça s’offre l’salon, s.v.p. !

- C’ést cor’point d’nout’faute. On avait a chouâsi’ entre l’salon et l’reste à minet…alors on a biau point ét’fiers..

- Bon Dieu ! qu’c’ést con, ces pequenots…Les restes à minet, tu crachais pas d’sus, tot à l’heure que tu pelotais mes fesses, hé, enflé. Et dire qu’on a encore pitié de ça ! Essence de gourde, qu’és-tu vas en faire  de ton frangin d’mes deux ?R’garde le donc ! On n’a qu’à le lâcher dans l’escalier des Pans pour qu’il s’casse la gueule sur les marches, et l’premier flic qui passe le colle au bloc avec une contredanse qui lui coûtera plus cher que nos quéquettes…. Sans compter qu’il risque de lâcher une fusée sur le canapé, et qu’si la patronne le voit au salon dans cet état-là, c’est nous qui va paumer… Foi d’putain, j’aime mieux raquer la passe, ou même la nuit..Allez, Carmen, embarque-moi ces paquets en douce dans nos piaules, j’passe à la caisse, on tâchera de se défrayer. »

Il faut rendre cette justice à nos héros. Carmen éprouva une certaine difficulté à entraîner Prosper et Philbert sur la pente encaustiquée de la suprême débauche. Ici, cette rampe était ascendante, et si Prosper offrait une résistance morale indéniable, la force d’inertie opposée par l’ivresse de Philbert s’accommodait mal de l’ascension vers le septième ciel.

 

En dépit des obstacles, les trois personnages étaient parvenus dans le laboratoire de Carmen lorsqu’Arlette les rejoignit. De tous, c’était le pauvre Philbert qui faisait la plus triste figure. Étalé sur le lit divan, après qu’on lui eût retiré ses chaussures, il avait conservé juste assez de lucidité pour se rendre compte de son incapacité motrice et de l’horreur de la situation.

« Prosper, amène ta viande dans ma tôle, enjoignit Arlette.

- Me laisse point Prospè, supplia Philbert avec la voix d’un moribond arrivant à la salle d’opération.

- C’ést-i qu’il veut faire une partouze ? ricana Carmen. Pleure pas, mon Andouille adorée, tu le r’verras, ton frère.

- Ça m’ferait du bien de te foutre ma main à travers la gueule », déclara, en guise de préambule, Arlette à son compagnon, lorsqu’ils furent seuls dans l’autre chambre.

Mais l’aménité professionnelle reprenant le dessus, elle n’en fit rien, bien au contraire.

Quoique moins trapu que ses châtaigniers, Bèroux était comme eux sec, assoiffé, noueux, fier et têtu. Mais comme eux, il présentait une faiblesse que les bûcherons connaissent bien : celle d’être vulnérable au fourchet. Présentement, la Bûcheronne de Vénus s’y attaquait à pleins coins.

« Hein ! mon gosse, on est bien, comme ça…l’fait chaud, mets-toi à l’aise mon Zamour…On va s’pageoter tous eux…ce sera bon… et tu seras gentil, s’pas ? Tu seras chic, très chic pour la petite Arlette. »

 

Insidieusement, les mains coulaient dans les poches, où la dextre rencontrait un peu de tout, mais  surtout le porte-monnaie dodu, tout engraissé encore du sacrifice du cochon.

«  Pour un purotin, mon Chouchou, t’en as des fafiots ! sois gentil Prosper, fais-moi voir ça…combien qu’t’en as des fafiots ?

- Bas les pattes ! Écoute-moè bin…j’sé eùn peu chaud, més point soûl. Et même soûl, j’sé l’ meilleu’gars du monde ; j’f’rais point d’mau à eùn’ mouche, à pu forte raison à eùn’ femme. Més aussi vrai comme j’te l’dis, si tu touches à més sous, j’te fous eùn’ fouâillée comme jamais garce n’en a ‘r’çu eùn’. Couche-tai si tu d’sir’ dormi’, va-t-en si tu préfér’, c’mand’ eùn’ tournée à mes frais si t’âs seú, pétase-moi tout ç que tu voudras, més mon èrgent, t’entends bin, l’èrgent de c’cochon qu’la mée’ Bèroux al’ a mis au monde, i’servira jamais à solder l’dû d’la fesse ! tiens-tai le pour dit, j’^yi mets mon point d’honneú .

- Tiens Prosper, t’es moche comme un cul, t’es pingre, t’es emballe, t’as la gueule qui pique etqui pue, mais vrai, t’es un mec, un mâle…pas une lopette comme ton idiot d’Philbert .Et moi, j’aime ça, pasqu’on rencontre pas souvent des michés de c’te trempe-là…Fais-moi des bises, mon Coco, même des bleus si tu veux…Une’tite trempette au permanganate, à cause du règlement,(c’est pas du luxe,dis-donc) et puis…tu me promets de ne pas le dire ? Tu ne le diras pas…Je vais te le faire à l’œil.. »

Toute la nuit, Prosper s’était vautré dans l’orgiaque volupté, comme un cancrelat dans un chou à la crème. Il dormait encore , au petit matin, lorsque la porte tourna doucement sur ses gonds. Au léger grincement, il s’éveilla juste pour voir entrer Carmen, poussant devant elle Philbert, un pauvre Philbert encore somnolent, bannière au vent, tenant à pleins bras et en vrac le surplus de son vestiaire. Arlette, déjà debout et pomponnée, comme Carmen, pour les clients du jour se tordait de rire avec sa compagne.

« Adieu, mes mignons à la prochaine… Rhabillez-vous bien sagement, descendez l’escalier et suivez le couloir tout droit, la sortie est au bout. »

 Et les deux filles, dans la chambrée e Carmen, tombèrent dans les bras l’une de l’autre, se prodiguant mille chatteries

« Alors, ma p’tite Arlette, est-ce que ça a rendu ?

- Des nèfles ! mais tu parles d’un zèbre.. quand tu penses qu’il a réussi à m’faire illuminer !

- Sans blague ! T’as envie de me rendre jalouse, ou de me faire dégueuler ?J’te jure,lolote, je saurais ça, j’t’arracherais les mirettes…Mais,pour ce qui est du fric, ma pauvre Arlette,tu seras toujours aussi cruche. Moi, j’ai mieux travaillé : mais mince de couillon : sitôt dans l’ pieu avec moi, il s’est mis à pioncer,et sans lâcher son portefeuille ! Au bout de deux heures, il s’est réveillé un peu moins soûl. J’en ai profité pour l’allumer, espérant m’en tirer au mieux…j’te lui ai fait tout le hors d’œuvre du jour..Eh ! bien, ma chère, à chaque truc il beuglait comme ça :Bon Dieu qu’ça va m’coûter ché !Ç’que j’vâs m’fair qu’reller ! Mais automatiquement, il me lâchait ses cent balles. J’en avais honte, ma mère m’a dressée à gagner honnêtement ma croûte…Or, crois-moi si tu veux, chaque fois que j’ai voulu lui présenter le plat du chef, il s’est débattu comme un diable dans un bénitier en pleurnichant « j’veux point fair’de tort à Dorothée » Ah ! je saurais qu’elle l’engueulerait au retour, celle-là, je regretterais toute ma vie de ne pas l’avoir violé son croquant !

Allons Arlette, il ne sera pas dit que je suis vache, même si tu m’as cocufiée avec ton grand tarin. En somme, on a travaillé ensemble, j’te file la moitié du pèze… »

01.12.2007

Chapitre 7 : La foire aux oignons

                                   La foire aux oignons

 

 

            Ce dernier vendredi d'août, bien avant le lever du jour, Prosper avait attelé la carriole et Milien l'aidait à hisser à l'arrière la cage de bois qui renfermait le cochon. Le mulet commençait à s'impatienter.

 

"Allons, la mér', es-tu prête, demanda le maître?"

 

Dans la maison, elle s'agitait comme aux grands jours, faisant ses dernières recommandations à Cendrine. Vêtue de sa "taille" et de sa jupe des dimanches, par dessus laquelle elle avait attaché un tablier bleu raidi par l'empois, coiffée d'une "gouline blanche", la fermière apportait maintenant deux immenses paniers à caser dans la voiture.

 

"Ça, c'est les provisions…ça lés œufs et l'beúrre…Faites bè-nattention d'rin câsser"

 

Sur la route, en bas,  on entendit tinter des grelots.

 

"Les v'là qui nous app'lant! És-tu prête?

 

-Me v'là, me v'là."

 

Elle enjambe le marchepied et s'installe sur la banquette, près de son époux arborant une veste de lustrine toute neuve sous la fameuse casquette du procès.

 

Quelques instants plus tard, la carriole de Prosper suivait celle des Philbert sur le chemin du Mans.

 

Lorsque trois heures après(il y a quatre lieues) les deux couples atteignirent le populeux quartier Saint Gilles, la foire battait déjà son plein. Cette manifestation annuelle, presque millénaire, est, en principe réservée au négoce des oignons, mais en fait on y vend de tout un peu.

 

La foire s’étend sur plus d’un kilomètre tout le long de l’avenue de Saint Gilles (alias avenue de la Libération), depuis le Pâtis Saint Lazare, jusqu’à la rue Gambetta. C’et du côté du Pâtis que commence l’animation, exclusivement utilitaire. Toute la matinée on voit s’affairer là paysans, grossistes et chevillards s’occupant des choses sérieuses. Puis, le soir, le principal de l’activité se porte vers le plaisir, à l’autre extrémité, réservée aux attractions foraines : manèges, bals, tirs.

 

Il n’est pas un manceau digne du nom qui ne soit allé badauder quelques heures à cette fête de fin d’été. L’après-midi, la collision de la campagne et de la ville fait qu’on se porte, littéralement, et qu’on ne voit plus rien, à peu près, sinon des toiles de tente et des têtes, et qu’on n’entend plus rien, à force de confondre les bruits de foule et d’orchestre.

 

Le soir, l’assistance devient plus réduite par le départ des paysans, et le tintamarre qui se poursuit dans la nuit devient exclusivement citadin.

 

C’est sur la petite place du Pâtis, même, que Prosper avait débarqué son cochon, qui, dans sa cage, au milieu de congénères captifs et d’autres bestiaux, se demandait bien ce qu’on lui voulait. Et voici que le « Maître » s’attendrissait sur le sort de l’animal.

 

« Tu sais pâs, la Mér’ Eh !bin v’là qu’ça m’soucie d’me dèfair’ de mon cochon.

 

- Dame n’on va l’remporter, il ést cor’temps.

 

- Non, bin sûr. Més tout d’mîn-m,ça m’fait quiouqu’choûse. Il a eún’façon d’me r’garder que j’ cré vend’ eún d’mes quèniaux.

 

- Quai qu’tu veux, faut pourtant bin qu’n’on véquisse. Tu l’emporterâs pâs quante tai en Paradis, ou putoût en Enfè, ton avèras.

 

 Ah !parquié non… V’là donc c’que tu vâs fair’ Josèphine. Tu vàs porter les pègniers d’mangeâille et d’beûrre aux Philbè qui sont installés là-bas, du coûté dés ognons et dés m’lons, en face de la pharmacerie : pi tu vâ r’veni’l’bidet et la chârte pour les mètt’à l’auberge.

 

La maîtresse Bèroux partit, un lourd panier dans chaque bras, heurtant toutes les hanches vagabondes qui se rencontraient sur son chemin. La fermière confia son bagage à la Philbert qui avait déjà étalé, à même le sol, au bout de l’avenue du Pont de Fer (alias AnatoleFrance), une collection bruyante de volatiles multicolores. Ses canards poussaient des coin-coin effarés qui lui faisaient une fameuse réclame ; et les coin-coin de la vendeuse discutant, joints à son profil aviculaire, pouvaient la faire prendre pour la mère du troupeau.

 

« Tâchez d’me vend’ça au mieux. Moè,j’vâ m’ner la chârte au Chapiau Rouge su’ l’Quai, et r’veni’ quante vous tout d’suite après. »

 

Quand elle revint près de Prosper, surprise ! le cochon était déjà vendu.

 

« Et bin vendu, ma vieille ! Vendu à c’groûs marchand qu’tu voès là-bâs. Mé a fallu chicaner, car i’sont bin toûs lés mîn-mes. Figure-tai donc qu’i m’a rabattu quarante sous à cause des trufïes qu’on a fait manger au gorin avant d’parti !Comme i’ dit, j’veux bè-n’aj’ter la bêt’,mès j’veux point poèyer la merde qu’al’a dans l’cô…Hein !Crè-tu ? Mal à rin, l’Clovis i’l’aurait point aj’té c’prix-là.Ça nous dèfraye bin voèyaige…Tu vâs pouvoè’ r’tourner avec la Philbai, tansiment que j’vâs aller mètt’ le j’vau à l’ècurie, comme ça, n’on s’ra libre tout l’après-midi.

 

Ainsi dit, ainsi fait. Mais les deux compères durent se rejoindre, et pas forcément par hasard, car à midi passé, les femmes ayant liquidé tout leur lot, , ils n’avaient pas encore reparu.

 

 « Ah ! i’sont bin toujoûs pareils, gémissaient les bonnes femmes,i’vont cor’ nous r’veni avec eún’ bèrdancée !! »

 

Ils se présentèrent à midi et demi, non pas ivres, mais fort gais,  en soufflant l’air de la chemises dans des nunus tricolores enrubannés de papier de soie.

 

« Vous n’s’rez donc jamais sèrieux d’vout’ chienne de vie, soupira la Boiroux.

 

-Vanquiers qu’non , renchérit la Philbert de sa voix de cana enrhumée. Aussi vrai comme j’m’ appelle Dorothée, j’vâs pâs lâcher l’mien d’la journée, comme ça j’s’rai bin sûre qui s’quiendra tranquille. Ergardez-moè çà…tout le monde i’s’dètournant sû eûx.. l’vont nous fair’ rougi’ . »

 

Le fait est que nos deux lurons attiraient l’attention ? Tout en cheminant vers le plus proche café où ils comptaient déjeuner pour ne rien perdre de la fête, Prosper esquissait un pas de polka où sa patte folle mettait de l’inattendu. Sa casquette, qu’il avait ôtée, puis remise cinq ou six fois pour y emmagasiner sa chique, faisait peu à peu le tour de sa tête ; la visière lui tombait dans le cou. Et chaque fois qu’il rencontrait une bonne paysanne à l’air béat, il lui plantait brusquement sous le nez un ognon de Niort qu’il cachait dans sa poche, en disant :

 

« Bise mon ognon, Marie Souillon ! »

 

Philbert, pris entre l’entraînement de l’exemple et le sévère contrôle conjugal, se montrait plus discret, mais il jubilait, répétant comme un refrain :

 

«  Ah !c’qu’on rigole ! Bon Dieu, qu’n’on rigole ! »

 

Et, ma fois, les interpellées, après un instant de stupeur, éclataient d’un franc rire.

 

Pourtant, la farce faillit tourner à la bagarre lorsque Prosper s’en prit à une plantureuse marchande des Halles qu’il avait prise pour une fermière.

 

« Va donc ! eh ! poch’tée, ballot ! Garde-lâ ton échalote, car c’ést p’t’êt’bin la seule que t’âs à ÿ offri’, à la tienne, de Marie-Salope ! »

 

Prosper fit bonne contenance :

 

« Non, ma fille, non, à preuve que c’ést moè qui fournis dés caïeux à tous les Loudonniaux !

 

- Ça m’étonne point qu’t’es des Loudonniaux, avec ton air andouille !

 

- Més, ÿi rèponez donc point, Madame, hasarda la Bèroux.

 

- Dè d'quai qu'tu t'mêles, tai, la vieille pomme de jaune? Ton merlan i'n'a qu'à m'fout'la paix.Cambin qu'tu paries que j'ÿi fous mon èventail à cinq branches su la gueule!"

 

Et joignant le geste à la parole…elle déploya son bras. Hélas! Ce fut une paisible ménagère qu'atteignit, en arrière, le premier temps d'un mouvement bloqué net. Le mari de la victime, un cheminot mastoc, empoigna la poissonnière aux épaules, tandis qu'un terrassier, auquel il venait de marcher sur le pied, le gratifiait de bourrades dans les côtes.

 

Un instant, on put croire que la contagion allait gagner toute la foire. Mais le hasard, toujours favorable aux rigolos, avait, dans un remous judicieux, séparé la cause de l'effet. Et Prosper soufflait à nouveau dans son mirliton, qu'on entendait encore à vingt mètres, les vociférations des derniers protagonistes.

 

"Bon Dieu! Qu'n'on rigole, jubilait Philbert.

 

- Il y'a pourtant pâs d'quai, rugit sa femme.

 

- 'l's'allant bin nous attirer dés histoères avec leûs magnères, dit la Bèroux.Prospè!Écoute-moè bin…aussi vrai que j'te l'dis, je n' sortirai pû jamais avec tai, si tu m'promets pâs d'rester tranquille…

 

- Voui, ma fille, voui, j'te promets."

 

Ils s'assirent devant un café qui, pour la circonstance, avait installé tables et bancs sur le large trottoir, près d'un bal forain dont une affiche annonçait l'ouverture pour treize heures, sous l'entrain de l'orchestre "Panse de Couâe".

 

Ils avaient à peine déballé leurs victuailles et commandé deux bouteilles de cidre bouché, que les musiciens prenaient place sur l'estrade et attaquaient les premières mesures.

 

"Pressons nous d'manger, dit Prosper, que j'fasse danser un rigodon aux bonnes femmes!

 

- Parÿé oui! On aurait bonne mine, à nout' âge!

 

- J'm'en fous. Si vous voulez point, j'invite la p'tite bonne du bistrot…Hein, la p'tite Jean-nett' que tu veux bin danser avec moè?"

 

La servante, habituée à ces familiarités, répondit sans moindre embarras.

 

" D'abord,j'm'appelle point Jean-nette. Quant au reste, d'mandes au patron…j'sé gagée.

 

- Quiens,quiens! Hé, l'patron… Ç'pâs? Qu'vous voulez bin que j'fasse danser la p'tite…j'poèÿe eún' bouteille de fin…

 

- Moi, j'veux bin, consentit le cafetier intéressé. Mais juste une danse, et pressez-vous avant qu'i'y'ait la foule.

 

- En vérité, i'va l'fair." dit la Philbert.

 

Prosper le fit. Il mêla ses gros doigts noueux à ceux de l'accorte goton, au bout de son bras tendu en potence, et plaqua son autre main sur la croupe généreuse de la belle, l'entraînant dans une valse assez peu orthodoxe.

 

Les deux fermières riaient jaune, d'un jaune qui prit du ton, lorsque de sa moustache imprégnée d'ail, il effleura la joue rose de sa cavalière.

 

"Voilà, dit-il aux jalouses; mais, comme j'sé bon gârs, les deux prouchaines a's'ront pour vous."

 

Elles ne demandaient que cela, et ne se faisaient prier que pour la forme? Tant bien que mal, en jetant de temps en temps une petite ruade archaïque soulevant la "traîne" de leur jupe, elles terminèrent respectivement une scottish et une mazurka, ou quelque chose d'approchant.

 

"Et vous direz point que j'fais deûx pouâds deûx m'sures! dit-il en les embrassant à la joie de l'assistance qui se faisait plus dense.

 

À ton tou'!Philbè!"

 

Philbert, qui ne savait qu'obéir, s'exécuta. Prosper en profita pour commander une autre bouteille qu'il mit à mal.

 

"Voèyons, dit la Bèroux encore toute essoufflée, on voudrait pourtant bin voèr' eún peu la ville…

 

-Et pi la cathèdrale, ajouta la Philbert, i' paraît qu'ça qu'i ést si biau!"

 

Après avoir réglé les consommations, ils se remirent en route. Mais, trop d'attractions brillantes sollicitaient leur attention. Et le courant contraire, venant de la ville, ralentissait leur marche.

 

"Si on f'sait eún tour de j'vaux d'bouâs? proposa Prosper en passant devant un manège.

 

- Cést eún'idée, dit Philbert, justement, n'y'a eún p'tit cochon qui r'semble au tién, tu vâs pouvoèr' monter d'sûs.

 

- Ç'ést ma foè vrai qu'i ÿi r'semble…Pourtant l'mién, i'n'a jamais tant chauvi. Més faut dire que ç'ti'la il ést au plaisi' toute l'année,tansiment que l'mién il'tait enfermé toujoû dans sa soue. Et qu'en fin d'compte,l'd'vait bin savoè' dè quai qui l'attendait… Ergerde-le, Philbè, c'petit gorin, avec sés yeux en trou de balle, ses bouettes du nez au vent, et sa belle goule rose, on jur'rait qu'c'ést ton frère. Quant à moè, monter d'sus, ça m'f'rait deuil…J'vâs putoût chouâsi l' groûs j'vau pommelé et mirodé qui monte et qui descend.

 

- Eh! bin moè, dit Philbert, j'emmène les bonnes femmes dans l'tourniquet!

 

- P't'êt' bin qu'oui! dit la Bèroux. On dirait bin,an'hui qu'iz-avant juré d'nous fair' affoler!

 

- Allez, allez!" commanda Prosper en les poussant sur le plateau du manège qui venait de s'immobiliser. Avec un air gauche et honteux, elles se laissèrent installer dans une sorte de grosse toupie, tandis que Philbert, assis à côté d'elles, passait sa jambe gauche par l'ouverture d'entrée, et piétinait le plancher pour imprimer le mouvement circulaire à l'appareil…

 

Le manège se mit en marche, au son d'un orgue mécanique doré qui crottait du carton à trous. Sur son cheval sauteur, Prosper ressemblait à Don Quichotte, l'armure en moins. À chaque bond du coursier, ses deux longues jambes battaient le plancher, tandis que les bonnes femmes effrayées par la double giration de la toupie et du manège poussaient selon l'expression de Prosper, des hurlements de"chatte en ruaude".

 

La foule se tordait, et gratuitement; sur les foires, ce sont les clients qui font l'attraction principale.

 

Au bout de trois minutes, ce furent deux pauvres chiffes que les bonhommes cueillirent dans le tourniquet.

 

" Mon Dieu! que j'sé malade gémissait la Philbert.

 

- C'est comme si j'ètais saoûle pleurnichait sa compagne.

 

- Ah! les cochons,i'nous ^yi r'prendrons pas…foutons l'camp. Et tâchez d'nous suiv' vous-aut'.

 

- Mon dèjun-ner i'm' tourne su l'coéu': fau'rait que j'rende…

 

- Moè, ma mèr' Bèroux, ça m'ramionne dans l'ventre, fau'rait que j'fasse!"

 

Les deux couples, maintenant longeaient les quais de la Sarthe en direction de la Cathédrale, qui, sur l'autre rive, domine tout le Vieux Mans de sa carrure massive.

 

" Fau'rait que j'rende!

 

- Fau'rait que j'fasse!

 

Seule, pendant longtemps, cette lamentation  sporadique tint lieu d'entretien. Derrière, les hommes se donnaient du coude en clignant de l'œil. Le groupe arriva ainsi en vue du Tunnel, cette gigantesque percée qui réunit deux parties de la ville par-dessus la colline de l'antique cité.

 

" Fau'rait que j'rende!

 

- Fau'rait que j'fasse!

 

- Si c'ést d'la monnaie qu' vous parlez, y'a moins d'risque à en rend' qu'à en fair'.

 

- Nous agoussez point! Vous pouvez bin ét' fiers de vout' ouvraig', grands s'rins. Et dire que faut cor' monter tous ces escaliers-là pour aveind' la Cathèdrale…

 

- M'en parle point, Josèphine, pour eún peu, je r'noncerais…"

 

Les cents et quelques marches qui s'étagent en paliers successifs de chaque côté de la voûte du Tunnel firent pourtant l'effet d'un bon révulsif. La sollicitude municipale a couronné chacun des deux accès d'une accueillante tôle dentelée, un peu trop courte par en-bas. Les deux femmes s'y précipitèrent, en dépit de la destination strictement masculine des édicules.

 

" Ça va mieux! triompha la Philbert.

 

- C'est bin moins pir', convint la Bèroux.

 

- Faut pas vous gêner, Madame, dit soudain une grosse voix près de la première qui tressauta. Quoi? Ce n'étaient donc pas leurs maris qui montaient directement derrière elles?

 

- Dè quai qu'i's'mêle, ç'ui-là, rétorqua la grincheuse… Occupez-vous donc de ç'qui vous r'garde…

 

- C'est vrai, ça ne me regarde plus, mais à l'instant, ça me regardait, la mère, et j'vous jure, ça ne me regardait pas blanc!" Le passant partit d'un éclat de rire.

 

Du vert de sa colique, l'interpellée passa au cramoisi de la honte, et toutes deux épanchèrent leur reste de bile sur la tête des époux. Par la tortueuse rue des Chanoines tous quatre atteignirent le Parvis Saint Michel, serré entre la nef puissante de la Basilique dédiée à Saint Julien et une série de logis Renaissance à bonnets pointus.

 

" Fî d'garce! Qu' c'ést grand et haut ç't'èglise! constata Prosperl'Pér'Daguin, l'maçon d'Saint-Mâs, i'n'n'a jamais fait autant!

 

-Y'aurait bin sûr fallu d'l'aide, admit Philbert.

 

- Et toutes cés mirodures-là …c'est-i' biau! L'Bon Yieu il ést bin pu grand'ment logé en ville que chez nous, c'ést pâs étonnnant qu'n'on l'voit pâs souvent…

 

- Par oûyou donc qu'n'on rentre? s'inquiéta la Bèroux.

 

Après une cérémonie, le portail du bas de la nef était encore ouvert.

 

" V'là! C'ést par là! Vous les hommes, tâchez d'vous t'ni' comme i' faut.

 

- Nous? On rentre point. On voit-i pas bin d'icite…

 

- En tous les cas, attendez-nous. On n'n'a pour eún quart d'heúr' on vous r'prendra là à la sortie."

 

Les femmes entrèrent craintivement, effrayées du bruit de leurs galoches résonnant sous les voûtes. Béant devant les colonnes géantes et les ogives aériennes, admirant les vitraux à l'étrange et mélancolique harmonie dont l'ampleur les sidérait, étonnées par toutes ces petites églises alignées dans l'église autour du chœur, elles consacrèrent une bonne demi-heure à la visite; elles sortirent à la fois conquises par tant de merveilles, et outrées de tant de luxe.

 

Une surprise bien désagréable les attendait sur le parvis. Prosper et son acolyte avaient disparu. Elles auraient dû s'y attendre..; Elles patientèrent un quart d'heure, une demi-heure, une heure; puis tempêtant, elles regagnèrent l'auberge des quais où étaient remisés leurs attelages, espérant encore, bien en vain, y retrouver les fugitifs.

 

" On va pourtant pas s'mètt' dans la nuit?

 

- Moè, ma mér'Bèroux, j'attèlle et j'm'en vâs.

 

- Eh!bin, moè itou, arrive que pourra!

 

- I'r'viéndront d'pied si i'voulant, més jamais, au grand jamais j'ne r'foutrai lés pattes en ç'te salop'rie d'ville, et i' l'emporteront pâs en paradis, nos voyous!"

 

10.06.2007

Introduction : Bois de Loudon

Connaissez-vous Parigné L'Évêque?

Commune du département de La Sarthe au sud est du Mans

Je vais vous rapporter une histoire écrite par Roger Verdier en 1946.

Je vous emmenerai à la foire aux ognons du Mans.

C'est l'histoire de Prosper Bèroux, roi des Loudonniaux paru aux Éditions du "Racaud".